Décoloniser et désessentialiser le féminisme
Saïd BranineBonjour, bienvenue dans L'Esprit de l'actu. Je reçois aujourd'hui Zahra Ali, auteure du livre Féminismes islamiques. Bonjour Zahra Ali.
Zahra AliBonjour.
Saïd BranineVous êtes doctorante à l'École des hautes études en sciences sociales, mais également doctorante à l'Institut français du Proche-Orient. Vous êtes l'auteure de cet ouvrage, Féminismes islamiques, qui est un recueil d'entretiens et de témoignages de militantes, d'intellectuelles et de chercheuses engagées dans le combat féministe. Vous précisez d'emblée dans l'introduction de votre ouvrage que ce livre est en rupture avec l'orientalisme, car il faut, selon vous, décoloniser et désessentialiser toute lecture du féminisme et de l'islam.
Zahra AliOui. Le point de départ de l'ouvrage n'est pas de répondre aux questions posées ou imposées par la pensée féministe dominante. Il ne s'agit pas de dire comment l'islam se positionne par rapport à un agenda féministe prédéfini. Il s'agit au contraire d'inviter les personnes, musulmanes et non-musulmanes, qui s'intéressent à cette problématique, à entrer à l'intérieur du cadre religieux musulman, dans la manière dont les féministes musulmanes posent la question de l'égalité à l'intérieur de ce cadre.
Ce concept de féminisme islamique n'est pas uniquement controversé du côté de la pensée dominante occidentale. Il l'est aussi à l'intérieur des sociétés musulmanes.
Saïd BranineParce que justement, pour eux, ce concept de féminisme islamique est l'équivalent d'une occidentalisation de l'islam, c'est ça ?
Zahra AliEffectivement. C'est pour cela qu'il s'agit de désessentialiser. Si on pose le féminisme comme étant un modèle unique, avatar d'une modernité occidentale, il y aura effectivement une antinomie entre féminisme et islam. Le terme féminisme lui-même sera rejeté dans ces sociétés, dans ce contexte postcolonial, puisque le féminisme a été utilisé à des fins coloniales, et aujourd'hui postcoloniales et racistes.
Or, si on appréhende le féminisme autrement, c'est-à-dire comme une lutte à la fois intellectuelle et politique contre la domination masculine et contre le patriarcat, on se rend compte que le féminisme n'appartient finalement à personne. Il a pu être développé dans les sociétés musulmanes comme il a pu l'être en Occident, mais selon des modalités différentes.
Les racines d'un proto-féminisme musulman
Saïd BranineD'accord. On va y revenir dans quelques instants. Vous affirmez que les premières revendications féministes, dans le sens d'une contestation de la domination masculine, remontent déjà à l'époque du Prophète.
Zahra AliOn peut parler de proto-féminisme. Un ouvrage paru dans les années 90, Tahrir al-mar'a fi 'asr al-risala de 'Abd al-Halim Abu Shuqqa, présentait la révélation coranique comme un premier pas vers la libération des femmes. L'idée était que le message de la révélation coranique est venu aussi pour libérer les femmes et poser l'égalité.
Une fameuse tradition rapporte qu'Oumm Salama, la femme du Prophète 'alayhi salat wa salam, a interrogé le Prophète pour savoir pourquoi le Coran ne s'adressait pas directement aux femmes. La révélation a répondu par un verset qui pose la question de l'égalité : les musulmanes et les musulmans, etc. Cette revendication d'égalité est au fondement même du message de la révélation.
Par la suite, après la mort du Prophète 'alayhi salat wa salam, un certain nombre de femmes vont contester des traditions attribuées au Prophète, des traditions sexistes qui ont une vision absolument négative des femmes. Elles vont contester ces traditions en affirmant que ce sont des inventions qui correspondent à une grille de lecture patriarcale, et non les propos du Prophète.
Saïd BranineVous affirmez que le féminisme dans sa formulation moderne n'a ni succédé ni suivi le féminisme européen. Il est même né à la même période.
Zahra AliSi on prend l'exemple de l'Égypte ou de l'Irak, on a eu, dans la droite ligne de la pensée réformiste musulmane qui a émergé à la fin du 19e siècle, cette appréhension dynamique de l'islam qui intègre la question d'une relecture, notamment à travers l'outil de l'ijtihad.
Les premières féministes égyptiennes et irakiennes se sont appuyées sur la pensée des réformistes musulmans pour défendre l'égalité en islam. Dans des contextes où le religieux est le référent majeur, utiliser le religieux comme levier d'émancipation était absolument fondamental. On n'a pas eu cette même dynamique qu'en Occident, à savoir une mise à distance du religieux. On a eu, au contraire, une appropriation d'un discours réformiste musulman au bénéfice de la cause féministe dans les sociétés majoritairement musulmanes.
Fiqh, charia et courants de pensée
Saïd BranineLe féminisme contemporain va très loin, puisqu'il veut remettre en cause la jurisprudence musulmane, jugée trop machiste et patriarcale.
Zahra AliIl y a une position fondamentale développée par les premiers réformistes musulmans, et reprise aujourd'hui par les féministes musulmanes : la distinction entre le fiqh, la jurisprudence musulmane, et la charia.
L'idée est que le fiqh est le produit d'une élaboration humaine à la lumière des sources, mais que son institutionnalisation s'est élaborée à travers une grille de lecture patriarcale. Distinguer le fiqh et la charia signifie que la charia constitue les principes supérieurs, et que l'égalité et la justice font partie de ces principes supérieurs qui orientent l'élaboration de la jurisprudence. Si le fiqh vient en contradiction avec ces principes supérieurs de justice et d'égalité, il faut absolument une révision de cette jurisprudence.
Saïd BraninePouvez-vous nous parler des trois courants qui composent le féminisme islamique : le courant réformiste traditionnel, radical et libéral ? Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Zahra AliLe premier courant que j'ai identifié est le courant réformiste traditionnel. C'est celui qui est assez majoritaire, y compris à l'intérieur de l'orthodoxie musulmane. Même dans les écoles classiques émerge l'idée qu'il y a des choses à relire et à réformer, avec une utilisation fondamentale de l'outil de l'ijtihad. L'ouvrage de 'Abd al-Halim Abu Shuqqa, traduit en français sous le titre L'Encyclopédie de la femme en islam, est représentatif de ce premier courant.
Le deuxième courant est héritier du premier. C'est une deuxième étape, que j'appelle un réformisme plus radical, où l'on va vraiment au fond. On appelle à une relecture et à une réélaboration du fiqh, mais aussi à une réélaboration plus globale ; certains vont même jusqu'à appeler à une refondation des usul al-fiqh. On va beaucoup plus en profondeur dans la relecture des sources.
La troisième posture est réformiste libérale. Les deux premières sont très attachées à la fois au Coran et à la tradition prophétique. Cette troisième posture, développée par un certain nombre de féministes souvent investies dans les sciences sociales, met souvent de côté la sunna pour s'intéresser beaucoup plus au Coran. On y utilise énormément l'anthropologie et les sciences sociales pour étudier l'imprégnation patriarcale.
Pour un féminisme sans frontières
Saïd BranineEst-ce un discours audible au sein de la communauté musulmane ?
Zahra AliLe combat féministe ne peut être audible dans un contexte où il y a une instrumentalisation raciste et coloniale de la question des femmes en islam et de cette prétendue oppression de la femme musulmane formulée au singulier. Il n'est pas possible de formuler une revendication d'égalité à l'intérieur du cadre religieux musulman sans s'inscrire dans cette pensée du féminisme critique. Cette pensée vise à dire qu'il n'y a pas un seul modèle d'émancipation, qu'il n'y a pas une seule manière d'être libre et émancipée.
Cette revendication d'émancipation formulée par les féministes musulmanes ne doit absolument pas être utilisée à des fins racistes et coloniales. Le sexisme existe partout : il n'y a pas un sexisme ou une domination masculine spécifiquement musulmans. Cette articulation entre antisexisme et antiracisme est fondamentale.
Les personnalités féministes qui m'ont beaucoup inspirée sont des figures comme Angela Davis, beaucoup plus qu'un féminisme bourgeois et occidentalo-centré à la Simone de Beauvoir, même si Simone de Beauvoir a pu m'inspirer aussi. Le féminisme africain-américain et le féminisme postcolonial développé par exemple par Chandra Mohanty m'inspirent énormément et peuvent être une source d'inspiration pour les musulmanes.
Saïd BranineVous parlez également du féminisme musulman européen. Justement, où se positionne ce féminisme musulman européen parmi les trois courants que vous venez de décrire ?
Zahra AliCe féminisme est un peu celui du juste milieu : c'est le réformisme radical. Le contexte européen pose des problématiques qui ne sont pas nécessairement les mêmes que celles affrontées dans les sociétés musulmanes. Cela reste un féminisme très attaché aux textes sacrés et à la tradition prophétique, mais qui intègre aussi des donnes sociologiques liées à la situation des femmes musulmanes. La donne de l'antiracisme et le fait de s'inscrire dans une tradition postcoloniale y sont fondamentaux.
Saïd BranineVous concluez votre livre en appelant à l'urgence de renouveler le féminisme pour en faire un « féminisme sans frontières ». C'est-à-dire ?
Zahra AliLe féminisme sans frontières développé par Chandra Mohanty est un féminisme qui imbrique les différentes formes de domination : les dominations sexistes, racistes et de classe. L'avenir du féminisme réside dans l'imbrication de toutes ces variables.
Pour qu'il y ait un avenir pour le féminisme, il faut une décolonisation du féminisme. Le féminisme doit se décloisonner, notamment de sa tradition bourgeoise, et formuler sa propre autocritique. Les musulmanes et les filles issues de l'immigration en France sont une chance pour le féminisme, car elles vont justement permettre ce renouvellement et ce décloisonnement.
Saïd BranineMerci à vous, Zahra Ali. Je rappelle le titre de cet ouvrage que je vous recommande particulièrement, Féminismes islamiques, aux éditions La Fabrique. Merci à vous et à très bientôt pour un autre numéro de L'Esprit de l'actu.