La genèse du livre
Nous avons envisagé la réalisation du Foulard islamique en questions au moment où les débats sur le projet de loi d'interdiction des signes religieux à l'école battaient leur plein.
Le point de départ était pour nous le constat d'une violence extrême de la part des promoteurs de cette loi. Il nous semblait que les arguments utilisés étaient d'abord souvent de mauvaise foi, extrêmement confus et surtout toujours excessifs. Ils refusaient de se situer sur le terrain d'un dialogue rationnel où l'on considérerait collectivement les problèmes posés. Il y avait une sorte d'interdit lancé par les promoteurs de la loi, un interdit de toute autre position que la leur.
Notre effort était de prendre une certaine distance par rapport au débat et d'introduire des éléments de connaissance empirique et historique sur la laïcité en France, sur l'islam en France et sur l'histoire des combats féministes.
Nous avons donc eu recours aux contributions d'un certain nombre de sociologues et d'historiens comme Françoise Gaspard, Nacira Guénif, un texte posthume de Pierre Bourdieu rédigé il y a quelques années au moment de l'une des premières affaires du foulard en France, des textes d'Azadeh Kian-Thiébaut sur l'Iran, de Nilüfer Göle sur le voile en Turquie, et un texte remarquable d'un historien américain, Todd Shepard, sur la première bataille du voile à la fin de la guerre d'Algérie. Les affaires du voile ne sont en effet pas une première en France : à la fin de la guerre d'Algérie, pour justifier sa politique, la France avait déjà organisé une politique de dévoilement forcé et contraint des femmes en Algérie.
S'il est possible de faire un bilan de ce livre, et plus généralement des débats récents, il me semble que l'on peut avancer trois thèses ou hypothèses développées par certains auteurs du Foulard islamique en questions.
La projection du sexisme et l'expression d'un racisme
La première de ces hypothèses serait que ces débats ont été l'occasion d'une sorte de projection, par certains secteurs de la société française, du sexisme sur un groupe donné, la communauté musulmane, comme si ce groupe était de façon privilégiée le lieu du sexisme en France. Cela permet à l'ensemble de la société de se dédouaner d'une certaine façon et de ne pas poser la question de son propre sexisme, ni du fait que l'ensemble de la société est traversé par des formes de discrimination visant les femmes. Une enquête de l'ENVEFF a d'ailleurs encore démontré récemment que les violences faites aux femmes se distribuent également dans l'ensemble des classes sociales, et non pas seulement dans les classes populaires comme certaines personnes pourraient le penser ou le faire croire.
Une deuxième hypothèse développée dans le livre est que ces débats ont été l'occasion, pour des groupes sociaux, d'exprimer sous une forme socialement légitime le racisme qui les travaille.
Pendant très longtemps, on a estimé que le racisme était d'une certaine façon le privilège des classes populaires, de l'électorat du Front national. Ce que l'on découvre probablement avec ces débats sur le foulard islamique, c'est qu'en fait les classes moyennes et les classes moyennes supérieures sont elles-mêmes traversées par un racisme important, accompagné aussi d'une certaine islamophobie. Celle-ci existe peut-être depuis longtemps, mais elle s'exprimait autrefois sous des formes euphémisées.
Grâce à l'affaire du foulard, au nom de l'émancipation des femmes, ces groupes ont pu exprimer d'une certaine façon ouvertement le racisme qui les travaille souterrainement, et certainement de façon inconsciente. Je pense que chez beaucoup de promoteurs de la loi, il y avait une certaine bonne volonté, une certaine bonne conscience : ils pensaient effectivement œuvrer pour la défense de la laïcité et pour l'égalité des hommes et des femmes, sans s'apercevoir que par cette loi, ils allaient avant tout pénaliser des femmes, ce qui est quand même assez paradoxal.
Le foulard comme marque d'intégration
La dernière hypothèse que je pourrais avancer après avoir lu et assimilé les thèses et hypothèses défendues par les auteurs du livre, c'est qu'au fond le foulard islamique, le hijab, est peut-être aussi, au moins dans un certain nombre de cas, un symbole ou une marque, paradoxalement, de l'intégration des jeunes filles qui le portent.
Quand je dis intégration, évidemment, je n'entends pas assimilation. Ce que beaucoup de personnes reprochent certainement à ces jeunes filles, c'est de refuser d'être purement et simplement assimilées, de se fondre dans une prétendue communauté nationale.
Quand je dis que le foulard est un symbole d'intégration, j'entends par là que, d'une part, ces filles ou ces femmes souhaitent manifester qu'elles sont là. Elles sont bien là, elles vivent leur religion et veulent d'abord souvent intervenir dans l'espace public ; notamment, elles souhaitent rester à l'école publique, à l'école de la République. D'autre part, elles veulent marquer, il me semble, une certaine fidélité à la communauté ou au groupe social qui est le leur, un groupe qui par ailleurs est victime de stigmatisation et de discrimination.
Il y a donc une sorte d'équilibre que ces jeunes femmes réussissent à trouver entre une inscription dans l'espace public et une fidélité à une communauté d'origine discriminée dans ce même espace public.