Au sommaire aujourd'hui d'OummaTV, un entretien avec Alain Gresh, rédacteur en chef du Monde Diplomatique et auteur du livre, « l'Islam, la République et le monde » éditions Fayard, Paris 2004.
Oumma TVIdées & DébatsPolitique6:51
2 juin 2010 à 12 h 00
Au sommaire aujourd'hui d'OummaTV, un entretien avec Alain Gresh, rédacteur en chef du Monde Diplomatique et auteur du livre, « l'Islam, la République et le monde » éditions Fayard, Paris 2004.
Transcription intégrale de la vidéo
Avec ce livre, L'Islam, la République et le Monde, j'ai voulu m'inscrire en faux contre une idée à la fois dangereuse et qui, malheureusement, se répand de plus en plus : l'idée que nous vivrions une guerre des civilisations et que nous connaîtrions un grand affrontement entre l'islam d'un côté et l'Occident de l'autre.
Cette idée est fausse, mais elle est aussi dangereuse parce qu'elle rencontre des échos dans les opinions publiques partout, aussi bien dans le monde occidental que dans le monde musulman.
Je crois qu'il est important de la combattre et d'essayer de la modérer face à des gens qui prétendent que nous sommes entrés dans une nouvelle guerre mondiale. C'est un peu l'expression du président américain Bush qui dit : « Nous sommes entrés dans une nouvelle guerre mondiale sans fin dans la lutte contre le terrorisme et qui n'est pas avec nous est contre nous. » C'est aussi un peu le discours qu'on peut entendre du côté de Ben Laden lorsqu'il affirme : « Nous vivons un grand combat contre les croisés et les juifs. »
C'est également une idée que l'on trouve en France, c'est-à-dire dire aujourd'hui que les problèmes des populations d'origine musulmane ne sont plus des problèmes sociaux ou économiques, mais des problèmes de culture et de religion. Ils seraient inassimilables parce que, tant qu'ils resteront musulmans, ils ne pourront pas s'intégrer à la République laïque.
J'ai voulu combattre ces idées en montrant d'abord que lorsque l'on parle de l'islam ou du monde musulman, on ne parle pas d'une entité figée ou monolithique. L'islam est une religion d'une très grande complexité, avec des courants différents, que ce soit le chiisme, le sunnisme ou le soufisme, et des interprétations qui ont varié au cours des siècles.
C'est aussi la religion et la culture de 14 siècles d'histoire qui ont couvert des formations politiques très différentes. On ne peut pas comparer les premiers temps de Mahomet avec l'empire abbasside, avec l'Empire ottoman, et encore moins avec les républiques ou les royautés que l'on connaît aujourd'hui. Pourtant, tout cela se fait autour de l'islam.
Enfin, quand on parle des musulmans aujourd'hui, on parle de plus d'un milliard d'êtres humains qui sont majoritaires dans une soixantaine de pays, qui vivent dans pratiquement toutes les régions du monde et qui ont une extraordinaire diversité de pratiques sociales et religieuses. Il suffit d'avoir voyagé en Turquie, au Mali, en Indonésie ou en Arabie saoudite pour voir qu'il y a des modes de vie et des manières d'aborder les problèmes très différents.
Penser que l'on peut déduire la manière dont vivent les musulmans d'un concept abstrait qui s'appellerait l'islam me semble une idée très dangereuse. Elle voudrait associer des populations à quelque chose de figé, comme si l'on avait un être musulman qui n'aurait pas changé depuis 14 siècles. C'est quelque chose de très dangereux qu'il faut combattre : on ne peut pas tout déduire de l'islam.
Quand on en vient à la France, je crois qu'il est important de comprendre la même chose. On parle de la communauté musulmane comme s'il s'agissait là aussi d'une communauté unie, mais il y a des dizaines de nationalités d'origine. Il y a une communauté vietnamienne musulmane, une communauté comorienne, malienne, algérienne, marocaine, qui ont chacune leurs traditions et leur manière de vivre. Il y a ensuite les Français musulmans qui ont grandi dans ce pays et qui ont eux aussi une autre manière de voir les choses. Il est donc important de comprendre cette diversité.
Il est également essentiel de comprendre, en particulier en France, que lorsque nous parlons des problèmes des communautés musulmanes au pluriel, au sens de populations originaires de pays musulmans, ce sont pour 80 % des problèmes qui n'ont rien à voir avec l'islam.
Bien sûr, il existe pour une partie de ces populations le besoin d'exercer dignement leur religion, ce qui ne leur est pas permis aujourd'hui : quand on voit la situation des mosquées ou des carrés musulmans, il y a un véritable déficit. Mais cela ne représente qu'une partie des difficultés. Ce que ces communautés vivent avant tout, ce sont des problèmes de racisme et des problèmes sociaux.
Sans tomber dans le misérabilisme, il y a heureusement des personnes d'origine musulmane qui ont parfaitement réussi dans la société française, et c'est tout à l'honneur de la société française d'avoir su les accueillir. Mais, en même temps, une majorité d'entre elles vit aujourd'hui dans des conditions économiques et sociales extrêmement difficiles. Elles sont reléguées dans des endroits où on leur plaque l'étiquette de musulmans. Quand des quartiers comptent pratiquement 100 % de gens d'origine musulmane, on ne peut pas s'étonner qu'ils vivent en communauté fermée, dès lors qu'on les enferme dans des ghettos.
Il existe par ailleurs une particularité pour ces immigrations issues des pays musulmans et d'Afrique noire : ce sont d'anciens colonisés. On retrouve d'ailleurs dans les débats actuels un certain nombre d'images et de stéréotypes sur les colonisés qui étaient déjà ceux d'il y a un siècle. La France n'a pas réglé ses comptes avec la mémoire coloniale. En 62, on a mis fin à la guerre d'Algérie et aux colonies, mais on a préféré tourner la page plutôt que d'essayer de la relire. Il y a là un manque important.
Je termine sur un point capitalil faut construire ensemble un avenir commun. C'est-à-dire que nous formons une nation qui doit se forger autour d'objectifs communs incluant les musulmans, les juifs, les chrétiens, les athées, tout le monde, autour de projets capables de souder la nation.
Pour moi, ce sont avant tout des objectifs sociaux, c'est-à-dire la capacité de transformer ce pays pour lutter contre les inégalités. Ces inégalités ne touchent pas seulement les musulmans, elles frappent l'ensemble des personnes défavorisées de cette société.
Il est primordial que le clivage ne soit pas un clivage ethnique entre musulmans et non-musulmans, comme on tente de nous l'imposer aujourd'hui, mais un clivage social entre les défavorisés et les favorisés.
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