Alain Gresh, alors rédacteur en chef du Monde Diplomatique, remet en cause la thèse du choc des civilisations en privilégiant une lecture sociale des conflits.
Oumma TVIdées & DébatsPolitique6:53
6 août 2008 à 14 h 32
Alain Gresh, alors rédacteur en chef du Monde Diplomatique, remet en cause la thèse du choc des civilisations en privilégiant une lecture sociale des conflits.
Transcription intégrale de la vidéo
Avec ce livre, L'Islam, la République et le Monde, j'ai voulu m'inscrire en faux contre une idée à la fois dangereuse et qui, malheureusement, se répand de plus en plus : l'idée que nous vivrions une guerre des civilisations, un grand affrontement entre d'un côté l'islam et de l'autre l'Occident.
C'est une idée fausse, mais aussi dangereuse, parce qu'elle rencontre des échos dans les opinions publiques partout, aussi bien dans le monde occidental que dans le monde musulman.
Je crois qu'il est important de la combattre et d'essayer de la modérer face à des gens qui prétendent que nous sommes entrés dans une nouvelle guerre mondiale. C'est un peu l'expression du président américain Bush qui dit : « Nous sommes entrés dans une nouvelle guerre mondiale sans fin dans la lutte contre le terrorisme, et qui n'est pas avec nous est contre nous. » Et c'est un peu le discours qu'on peut entendre du côté de Ben Laden disant : « Nous vivons un grand combat contre les croisés et les juifs. »
C'est aussi une idée que l'on trouve en France, lorsqu'on affirme aujourd'hui que les problèmes des populations d'origine musulmane ne sont plus des problèmes sociaux ou économiques, mais des problèmes de culture et de religion, et qu'ils sont inassimilables parce que, tant qu'ils resteront musulmans, ils ne pourront pas s'intégrer à la République laïque.
J'ai voulu combattre ces idées en montrant d'abord que, lorsqu'on parle de l'islam ou du monde musulman, on ne parle pas d'une entité figée ou monolithique. L'islam est une religion d'une très grande complexité, avec des courants différents, que ce soit le chiisme, le sunnisme ou le soufisme, et des interprétations qui ont varié au cours des siècles.
C'est aussi la religion et la culture de quatorze siècles d'histoire qui ont couvert des formations politiques très différentes. On ne peut pas comparer les premiers temps de Mahomet avec l'Empire abbasside, avec l'Empire ottoman, et encore moins avec les républiques ou les royautés que l'on connaît aujourd'hui. Pourtant, tout cela se fait autour de l'islam.
Enfin, quand on parle des musulmans aujourd'hui, on parle de plus d'un milliard d'êtres humains qui sont majoritaires dans une soixantaine de pays, qui vivent dans pratiquement toutes les régions du monde et qui ont une extraordinaire diversité de pratiques sociales et religieuses. Il suffit d'avoir voyagé en Turquie, au Mali, en Indonésie ou en Arabie saoudite pour voir qu'il y a des modes de vie très différents et des manières très différentes d'aborder les problèmes.
Penser que l'on peut déduire la manière dont vivent les musulmans d'un concept abstrait qui s'appellerait l'islam me semble une idée très dangereuse. Elle vise à enfermer des populations dans quelque chose de figé, comme s'il existait un être musulman qui n'aurait pas changé depuis quatorze siècles. C'est très dangereux et il faut le combattre : on ne peut pas tout déduire de l'islam.
En France, il est important de comprendre la même chose. On parle de la communauté musulmane comme s'il s'agissait là aussi d'une communauté unie, alors qu'il y a des dizaines de nationalités d'origine. Il y a une communauté vietnamienne musulmane, des communautés comorienne, malienne, algérienne, marocaine, qui ont chacune leurs traditions et leur manière de vivre. Et puis il y a les Français musulmans, qui ont grandi dans ce pays et qui ont encore une autre manière de voir les choses. Il est fondamental de comprendre cette diversité.
Il faut également comprendre que, lorsque nous parlons des problèmes des communautés musulmanes au pluriel, au sens de populations originaires de pays musulmans, 80 % de ces problèmes n'ont rien à voir avec l'islam.
Certes, il y a pour une partie de ces populations la question d'exercer dignement leur religion, ce qui ne leur est pas permis aujourd'hui quand on voit la situation des mosquées ou des carrés musulmans : il y a là un véritable déficit.
Mais cela ne représente qu'une partie de leurs difficultés. Ce que vivent avant tout ces communautés, ce sont des problèmes de racisme et des problèmes sociaux. Sans tomber dans le misérabilisme, car beaucoup de personnes d'origine musulmane ont parfaitement réussi dans la société française, et c'est tout à l'honneur de la société française d'avoir su les accueillir, une majorité d'entre elles vit aujourd'hui dans des conditions économiques et sociales extrêmement difficiles. Elles sont reléguées dans des endroits où on leur plaque cette image exclusive de musulmans. Quand des quartiers comptent pratiquement 100 % d'habitants d'origine musulmane, on ne peut pas s'étonner qu'ils vivent en communauté fermée : on les a installés dans des ghettos fermés.
Il existe en outre une particularité pour ces immigrations issues des pays musulmans et d'Afrique noire : ce sont d'anciens colonisés. On retrouve d'ailleurs dans les débats actuels des stéréotypes et des images sur les colonisés qui datent d'un siècle.
La France n'a pas réglé ces questions liées à la mémoire coloniale. En 62, on a fini la guerre d'Algérie, on a fini les colonies, mais on a préféré tourner la page plutôt que d'essayer de la relire. Il y a là un manque à gagner important.
Je termine en insistant sur un point essentielil faut construire ensemble un avenir commun. Nous formons une nation qui doit se forger autour d'objectifs communs incluant tout le monde, les musulmans, les juifs, les chrétiens, les athées, pour souder la nation.
Ces objectifs sont pour moi avant tout sociauxil s'agit de la capacité de transformer ce pays pour lutter contre les inégalités. Les inégalités ne frappent pas seulement les musulmans, elles touchent l'ensemble des personnes défavorisées de cette société. Il est essentiel que le clivage ne soit pas ce clivage ethnique que l'on tente de nous imposer entre musulmans et non-musulmans, mais un clivage social entre les défavorisés et les favorisés.
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VidéoAvec Soufiane Djilali · 2 novembre 2026
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