L'esprit d'actu reçoit aujourd'hui Sébastien Fontenelle, journaliste et auteur "Les briseurs de tabous. Intellectuels et journalistes anticonformistes au service de l'ordre dominant" aux éditions La Découverte, octobre, 2012.
Oumma TVL’Esprit d’ActuIdées & DébatsPolitique9:51
6 octobre 2012 à 12 h 00
L'esprit d'actu reçoit aujourd'hui Sébastien Fontenelle, journaliste et auteur "Les briseurs de tabous. Intellectuels et journalistes anticonformistes au service de l'ordre dominant" aux éditions La Découverte, octobre, 2012.
Transcription intégrale de la vidéo
Saïd BranineBienvenue dans L'esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui Sébastien Fontenelle, journaliste, auteur du livre « Les briseurs de tabous : intellectuels et journalistes "anticonformistes" au service de l'ordre dominant ». Bonjour, Sébastien Fontenelle.
Sébastien FontenelleBonjour.
Saïd BranineAvant d'aborder la question de ces fameux tabous, vous commencez par dire que ces intellectuels et journalistes se font passer pour des dissidents...
Sébastien FontenelleOuais.
Saïd Branine...d'un système dont ils sont en réalité les premiers garants.
Sébastien FontenelleBah oui, c'est-à-dire que l'usage de ces jérémiades, parce que c'est quand même de cela qu'il s'agit, est un peu stupéfiant quand il vient de gens comme Éric Zemmour, qui est un des exemples les plus caractéristiques de cette tendance. Voilà quelqu'un qui n'hésite pas à se présenter ou à se laisser présenter comme dissident. Cela a été le cas dans l'hebdomadaire Valeurs actuelles, qui a comparé sa situation et sa position dans la France d'aujourd'hui avec celle des dissidents soviétiques des années qu'on sait. À ceci près, tout de même, qu'Éric Zemmour est partout, parle partout, s'exprime partout, et qu'il est difficile de passer plus d'une journée sans l'entendre à la radio ou à la télé.
Saïd BranineIls sont nombreux comme ça parmi les journalistes et intellectuels ?
Sébastien FontenelleOuais, exactement. Ce sont grosso modo des gens qu'on entend partout, qu'on lit partout, et qui cependant se font passer pour des victimes d'une espèce de tyrannie de la pensée correcte, comme ils appellent cela, où l'on chercherait à les museler, à étouffer leur parole. C'est assez fascinant d'observer cette espèce de réagencement du réel, parce qu'il n'y a rien dans la vraie vie qui permette de fonder cette affirmation.
Saïd BranineVous affirmez que dans l'expression publique du rejet d'autrui, la presse dominante a joué un rôle déterminant, et vous citez, à titre d'exemple, une des couvertures du magazine Le Point qui, en 2005, consacre sa une à cette prétendue vague d'iconoclastes.
Sébastien FontenelleOuais, c'est-à-dire que ce sont les années où l'on commence justement à voir arriver des gens qui vont sortir des trucs un peu dégueulasses, je pense qu'on peut dire le mot, mais qui, au lieu de le faire de la même façon que cela se faisait auparavant, vont présenter cela comme une sorte d'iconoclasme et de bris de tabou.
Saïd BranineEt justement, c'est quoi ces fameux tabous ?
Sébastien FontenelleBah, par exemple, on en a eu un exemple tout récemment avec Jean-François Copé, qui explique qu'il va briser un tabou en dénonçant ce qu'il appelle le racisme anti-blanc. En vérité, Jean-François Copé ne brise rien du tout puisque le racisme anti-blanc est quelque chose dont beaucoup de commentateurs autorisés parlent depuis des années. S'il brise un tabou, disons qu'il le rebrise pour la millième fois. C'est quelque chose qu'on a entendu en 2005, justement avec la fameuse pétition contre le racisme anti-blanc d'intellectuels éventuellement dits de gauche comme Jacques Julliard, ou qui avait aussi été signée par Finkielkraut. C'est quelque chose que...
Saïd BranineC'est une rhétorique qu'on retrouve également au sein du Front national.
Sébastien FontenelleExactement. C'est quelque chose que l'extrême droite développe depuis des années, cette dénonciation du racisme anti-blanc. Le moins qu'on puisse dire est que la nouveauté du propos ne saute pas aux yeux. Et cependant, Copé le présente comme une nouveauté.
Saïd BranineVous consacrez un chapitre à l'écrivain Pascal Bruckner, qui dénonce cette tyrannie de la repentance, alors que c'est un terme qui n'a jamais été repris ni inventé par les historiens.
Sébastien FontenelleOuais, c'est une autre tendance un peu lourde des dernières années. Il y a cette dénonciation régulière et récurrente. On la voit rejaillir un petit peu en ce moment dans tous les débats autour d'une prétendue interdiction d'enseigner l'histoire de France pour ce qu'elle serait. Cette dénonciation, donc, d'une tyrannie de la repentance où l'on a vraiment l'impression que les Français, y compris dans leur représentation officielle, passent leur temps à s'excuser pour la colonisation, pour l'esclavage, ce qui est totalement faux. Au contraire, on a eu Sarkozy pendant 5 ans qui n'a pas manqué de souligner qu'il refusait toute repentance, précisément pour la guerre d'Algérie. Donc, encore une fois, on a la fabrication d'une espèce d'univers imaginaire, mais qui repose sur rien de très tangible. On invente une repentance pour mieux la dénoncer, de la même façon qu'on invente des tabous pour mieux les briser.
Saïd BranineVous citez plusieurs exemples, notamment l'exemple du Point et son directeur, enfin L'Express et son directeur Christophe Barbier. Vous dites, à ce sujet, que lorsqu'il s'agit de l'islam et des musulmans, ils multiplient les amalgames.
Sébastien FontenelleOuais, mais il n'est pas le seul. C'est un phénomène qu'on observe quotidiennement, journalièrement, dans ce qu'on va appeler la presse dominante. L'amalgame le plus courant étant celui de l'islam et de l'« islamisme ». C'est-à-dire qu'il n'y a à peu près pas un article écrit sur l'islam qui ne commence par la précision que, bien évidemment, il ne faut pas confondre l'islam et les islamistes, précision suivie de trois ou quatre feuillets où l'on s'empresse de les confondre et de les assimiler l'un à l'autre, ou de les amalgamer, précisément. Dans le cas de L'Express, il y a régulièrement des couvertures anxiogènes, pour le moins, sur l'islam.
Saïd BranineEt comment vous expliquez ce phénomène exactement ?
Sébastien FontenelleIl y a probablement moult raisons. Il y en a une : je pense que depuis l'effondrement du bloc soviétique, il y a la quête d'un nouvel épouvantail et que le musulman remplit à merveille cet office. On peut observer que dans l'imaginaire des oligarchies dominantes, médiatiques et politiques, médiatiques notamment, le musulman a petit à petit remplacé le communiste de naguère. C'est-à-dire qu'à l'anticommunisme l'islamophobie a succédé, par exemple.
Saïd BranineLa presse dite de gauche n'échappe pas non plus à ce phénomène. Surtout pas la presse de gauche. Vous citez notamment le cas de Philippe Val qui, lorsqu'il était à la tête de Charlie Hebdo, je vous cite, « a fait de Charlie Hebdo le lieu médiatique où l'énoncé de points de vue anxiogènes sur l'islam s'épanouit le mieux ».
Sébastien FontenelleOuais, un des lieux médiatiques où il s'épanouissait le mieux, et où il continue d'ailleurs, comme on peut le constater encore récemment.
Saïd BranineMais le comble est qu'ils se définissent comme étant libertaires.
Sébastien FontenelleOui, mais si les libertaires étaient protégés contre l'islamophobie, cela se saurait depuis le temps. Malheureusement, ce n'est pas le cas. C'est d'autant plus pervers, de mon point de vue, que cela se développe dans des lieux médiatiques marqués à gauche.
Saïd BranineEt pourquoi, justement, retrouve-t-on cette islamophobie également à gauche ?
Sébastien FontenelleParce qu'il doit y avoir une petite droitisation de cette gauche, peut-être. C'est une des explications possibles. Il y a en tout cas une adhésion. Dans le cas de Val, il y a une adhésion au libéralisme dans la même période.
Saïd BranineLes deux vont de pair, entre la droitisation sur le plan économique et l'islamophobie ?
Sébastien FontenelleOn revient un peu à la question précédente pour, en effet, observer que certaines conversions au libéralisme sont allées de pair, et continuent d'aller de pair, avec, ouais, un petit début d'islamophobie. Parce que le musulman fait quand même un dérivatif bien utile par temps de crise. Il est plus intéressant de demander aux gens de s'inquiéter d'un prétendu péril islamiste ou musulman, d'un péril vert, plutôt que des rudesses que le patronat fomente.
Saïd BranineVous avez une conclusion particulièrement pessimiste que je vais lire : « Ainsi va l'alternance à la française : d'une droite extrême que plus rien ne différencie de l'extrême droite, à une gauche qui ne sait plus, elle non plus, ce qu'est la honte, et qui, sédimentée dans ses renoncements, s'est elle aussi spécialisée dans la stigmatisation de l'autre. Mais nul, du moins, ne pourra plus dire, quand les lendemains déchanteront, qu'il ne savait pas ».
Sébastien FontenelleOuais, oui, c'est un peu pessimiste quand même, ouais. Parce qu'il serait très intéressant, plutôt que de se focaliser uniquement sur la droite extrême, au sens large, du Front national à l'UMP, de regarder aussi ce qui se passe à gauche. Le plus préoccupant, de mon point de vue, est quand même le développement au sein de la gauche d'un discours islamophobe notamment, qui vaut largement celui de la droite, qui est grosso modo le même, qui repose sur les mêmes mécanismes et les mêmes réflexes. C'est un peu inquiétant de voir que l'ensemble du spectre politique, jusqu'à l'extrême gauche, est touché par le truc, avec cet effet que Marine Le Pen ne dit plus rien sur les musulmans qui ne soit dit aussi par des partis de la droite dite traditionnelle, mais aussi par pas mal de représentants de la gauche. Tout cela risque quand même de poser quelques petits problèmes à terme.
Saïd BranineMerci à vous, Sébastien Fontenelle.
Sébastien FontenelleBen merci à vous.
Saïd BranineJe rappelle le titre de cet excellent ouvrage : « Les briseurs de tabous », aux éditions La Découverte. Merci et à très bientôt.
Publicité
VidéoAvec Soufiane Djilali · 2 novembre 2026
VidéoAvec Robert Malley · 22 septembre 2026
Vidéo5 novembre 2014
Vidéo8 février 2013
Vidéo8 décembre 2012
Pour laisser un commentaire, connectez-vous.
Calendrier Umm al-Qura, à un jour près selon l’observation du croissant. Tout le calendrier