Alors, une des figures très importantes de l'histoire de l'islam en France mais un peu oubliée et passée inaperçue, notamment au moment de sa disparition en novembre 2006, c'est Abdelkader Barakrok, qui était né en 1915 dans le sud des Aurès, à Rhenguet Sidi Nadji, dépendant de la commune mixte de Khenchela.
Il fait ses études coraniques dans l'école coranique de Rhenguet Sidi Nadji où il a eu comme arif... Le arif, c'est l'élève plus âgé de l'école coranique qui s'occupe des plus jeunes pour soulager un peu le maître de toute l'école. Et son arif était le futur colonel Djebaili, qui était un héros du débarquement de Provence, puisqu'il y a jusqu'à maintenant en bas du massif des Maures, vers Toulon, Fréjus, La Croix-Valmer, les plages du débarquement de Provence, il y a une statue en l'honneur du lieutenant Djebaili qui a joué un rôle décisif dans le succès du débarquement.
Et puis ensuite, il fréquente l'école primaire française. Il va au lycée de Constantine où il obtient le bac. Donc, il suit une toute autre filière que celle des médersiens qui étaient considérés comme une pépinière de nationalistes à cause de l'enseignement de l'arabe.
Or, lui, il choisit, il suit la voie des lycéens que l'administration française considérait comme étant les vecteurs de l'assimilation culturelle, et surtout qu'ils avaient droit à un enseignement de l'arabe au compte-gouttes.
Et donc, après le baccalauréat, il s'inscrit à la faculté de médecine d'Alger où il y avait un cursus qui permettait de former des médecins auxiliaires, des auxiliaires médicaux. C'était une formation beaucoup plus développée que celle des infirmières, mais un peu moins que celle des médecins. Et c'était destiné à envoyer des praticiens de manière à ce qu'ils puissent introduire la médecine moderne dans les régions reculées où il n'y avait même pas de piste, il n'y avait que des chemins muletiers.
Et donc, il a été affecté, après l'obtention de son diplôme à Alger, près de Khenchela, à Taberdga. Donc, où il sillonnait les montagnes des Aurès à dos de mulet parce qu'il n'y avait même pas de piste. Et il avait un budget pour distribuer des médicaments, pour des injections. Et j'ai rencontré beaucoup de travailleurs immigrés qui sont là depuis 50 ou 60 ans et qui lui sont très reconnaissants. Ils disent avoir eu accès à la médecine moderne pour la première fois grâce à Si Abdelkader Barakrok.
Et il se mêle très tôt à la politique, déjà quand il était étudiant à Alger. Il était très enthousiasmé par le projet Blum-Viollette qui a été rejeté par le Front populaire. Dans l'aveuglement de la gauche de l'époque, ils considéraient que c'était un projet subversif, alors qu'il s'agissait de donner la citoyenneté dans le statut à quelques dizaines de milliers d'Algériens. On avait peur de créer un corps électoral où les indigènes auraient eu quelque influence.
Et lui, donc, il continue jusqu'à la Seconde Guerre mondiale où il a des mandats électifs. Il a été conseiller municipal de Khenchela, puis conseiller régional à Constantine.
Jusqu'en 1948, au moment de la création de l'Assemblée algérienne, il a été élu comme délégué indépendant. L'Assemblée algérienne a été créée par le statut organique de septembre 1947. C'était un mini-parlement qui votait les budgets, qui avait des prérogatives un peu comparables à ce que devait être l'Assemblée de Corse tout récemment. Mais les décisions de cette Assemblée algérienne devaient à chaque fois être entérinées par le Parlement à Paris.
Et donc lui, il est élu, il ne fait pas partie de ce qu'on appelait les élus préfabriqués, puisqu'un rapport du colonel Schon daté de mars 1948 avait signalé que 16 chefs de djemaa sur 18, parce que dans les montagnes, dans les campagnes, c'étaient les chefs de djemaa qui avaient de l'influence, ils étaient décidés à voter pour lui aux dépens du député qui était à la Constituante et qui les avait déçus parce que, quand ils lui ont demandé d'ouvrir des écoles pour leurs enfants au sommet de la montagne, et les écoles, c'étaient les anciens pavillons de chasse que les administrateurs utilisaient avant l'avènement de la voiture automobile en Algérie... Quand l'administrateur allait à la chasse en montagne, il ne pouvait pas rentrer avant le coucher du soleil, donc il passait la nuit dans ses pavillons de chasse. Mais depuis l'introduction de l'automobile, ces pavillons étaient fermés.
Et donc les notables, les chefs de djemaa, ont demandé à ce notable algérien qui avait légiféré à la Constituante de 1945, il leur a répondu de manière cynique : « Si vos enfants sont instruits, qui votera pour les miens ? » Donc lui, il misait sur l'ignorance comme le meilleur allié pour le devenir politique de ses enfants. Et donc tous ces notables se sont détachés de ce député au profit de son secrétaire qui était Abdelkader Barakrok. Et c'est ce qui fait que, en avril 1948, il est entré à l'Assemblée algérienne, au palais Carnot comme on disait à l'époque, c'est le siège de l'actuel Parlement algérien.
Son arrivée au Parlement, à ce mini-parlement, n'est pas le fruit d'une fraude électorale. Il a été réellement élu, selon un rapport secret du colonel Schon que j'ai eu la chance de lui remettre deux ou trois ans avant sa mort. Donc qui confirmait qu'il avait la confiance de ses électeurs.
Et il s'est mis au service de ses électeurs au point de dénoncer l'administrateur de Khenchela, qui était en même temps le président de la SIP, cette Société indigène de prévoyance pour aider l'agriculture indigène. Il était soupçonné d'avoir détourné une forte somme de la SIP en privant les paysans qui misaient sur la modernisation de l'agriculture. Et il a été à l'origine d'un rapport qui a amené le gouverneur Naegelen à faire venir des contrôleurs de Paris pour être sûr de leur impartialité. Parce que des contrôleurs venant du gouvernement général n'étaient pas des gens très objectifs dans leurs enquêtes.
Et Naegelen, à la demande de Barakrok, a obtenu le limogeage de l'administrateur en 1951, l'administrateur de Khenchela. Et c'est ce qui a valu à Naegelen d'être la victime d'une fronde d'administrateurs et de sous-préfets. Il a dû quitter le gouvernement général parce que les autres administrateurs qui avaient des choses à se reprocher se sentaient menacés. Et ils ont intrigué contre lui, ils ont obtenu le remplacement de Naegelen par Léonard, qui aura à vivre le déclenchement de la révolution le 1er novembre 54.
Et Barakrok, après cet épisode, l'élection du délégué à l'Assemblée algérienne à Khenchela a été annulée. Il y a eu une autre élection, c'est Barakrok qui a été élu à nouveau. Donc, c'était quelqu'un de très légitime.
Et il s'est occupé de donner des bourses, par exemple, quand il était au Conseil général de Constantine. Donc, c'est lui, il croyait à la promotion par l'école, il croyait au développement de l'agriculture de la troisième Algérie. Il y avait l'économie traditionnelle, l'économie moderne et une troisième Algérie qui était plus traditionnelle que l'économie traditionnelle qu'on connaît. C'est l'Algérie sous-administrée, abandonnée par l'administration, où il n'y avait que des chemins de chèvre et de muletier.
Lui voulait s'occuper et il a obtenu l'ouverture des écoles de montagne qui... Il a transformé les pavillons de chasse en école. C'est pour ça que les populations de ces régions, leurs descendants lui sont restés très reconnaissants.
Alors, tout cela nous amène jusqu'au déclenchement de la révolution. En 1956, l'Assemblée algérienne est dissoute par Guy Mollet. Mais Guy Mollet, quand il est venu en Algérie en février 56, il a reçu une délégation de musulmans dont Barakrok. Et Barakrok l'a beaucoup intéressé dans l'entretien parce qu'il lui a abondamment cité l'œuvre de Malek Bennabi, notamment Les Conditions de la renaissance, dont on a ici la traduction en arabe, Chourout an-Nahda.
Et parmi la quinzaine ou vingtaine d'intellectuels algériens reçus qui avaient cité Tocqueville, Montesquieu, pour montrer qu'ils étaient très férus de culture et d'histoire française, Guy Mollet ne s'est intéressé qu'à celui qui était ancré dans l'Algérie des profondeurs. Et c'est pour ça qu'il l'a proposé pour le nommer secrétaire d'État à Paris. Et cette proposition n'a pu aboutir qu'en mai 1957, où il a été nommé secrétaire d'État à l'Algérie dans le gouvernement de Bourgès-Maunoury.
Et il est resté secrétaire d'État où il est venu ici pour obtenir la paix. Et maintenant, on sait que son arrivée dans le gouvernement de Bourgès-Maunoury était bénie par les chefs de la révolution algérienne, puisqu'il était en contact avec le docteur Bensalem. C'est lui qui l'a fait venir chez Guy Mollet. Et le docteur Bensalem est parti à Tunis juste après la visite de Guy Mollet, où il a rejoint le FLN, mais il a recommandé à Barakrok d'accepter toute offre de poste à Paris.
Et il a montré qu'il n'était pas un béni-oui-oui, puisque quand on a voulu l'amener dans la délégation française à l'ONU en octobre 57, il a refusé. Il est rentré en conflit avec le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Christian Pineau, où il lui a dit : « Moi, je n'ai pas de compétence diplomatique. Vous voulez m'utiliser comme argument contre la délégation du FLN qui commençait à mettre en difficulté la France à l'ONU. » Et là, il a eu gain de cause. Le président René Coty a arbitré en sa faveur.
Et on lui doit toutes sortes de réalisations quand il a été nommé... Il a été prolongé après dans le gouvernement de Félix Gaillard. Il a présenté la première loi-cadre qui a été refusée parce que la gauche coloniale de l'époque l'a trouvée trop subversive. Mais il a utilisé un fonds qui était bloqué en Algérie et qui était constitué du prélèvement de 17 % des allocations familiales des travailleurs algériens en France pour les enfants qui n'avaient pas bénéficié du regroupement familial. Il savait que ce fonds avait atteint plusieurs milliards. Il a réussi à l'utiliser pour améliorer les conditions de logement des travailleurs immigrés. Et les premiers foyers comme ceux de la Sonacotra ont été ouverts à sa demande. Et c'est lui qui a créé le Fonds d'action sociale pour les immigrés et leurs familles à partir de ce fonds des allocations familiales bloqué en Algérie.
Et après, il a été appelé par le général de Gaulle à partir de septembre 1958 pour servir d'intermédiaire avec le FLN, parce que le général de Gaulle voulait une solution négociée dès son arrivée au pouvoir. Et il a été mêlé à des tractations qui l'ont amené à aller rencontrer des émissaires du GPRA à Tunis entre Noël 1960 et début 1961. Et c'est le rapport qu'il a remis au général de Gaulle à l'issue de cette mission qui a convaincu le général de Gaulle d'envoyer Georges Pompidou pour la prénégociation qui a débouché sur l'ouverture des négociations à Évian pour la première fois, le 20 mai 1961. Donc, il a joué un rôle occulte, essentiel, qui est méconnu des historiens.
Alors, après l'indépendance, son chef de cabinet, Sid Ahmed Hamiani, est nommé par Ben Bella préfet d'Alger. Mais lui désirait rentrer, mais cela ne s'est pas fait. Et il s'est investi totalement dans la défense du culte musulman en Algérie. Et il a été la cheville ouvrière de ce qu'on appelait la commission Dominati créée par le gouvernement Raymond Barre en 1977. Et en compagnie du préfet Ourabah, du colonel Mokdad qui avait été préfet aussi, ils ont convaincu cette commission de s'occuper des affaires du culte. Et la première tentative d'organisation du culte musulman en France date de cette période-là.
Et lui proposait l'organisation du culte musulman autour de la Grande Mosquée de Paris, mais après avoir assaini la situation de ce prestigieux établissement de manière à ce qu'il soit représentatif et qu'il soit attentif aux nouvelles demandes éducatives et spirituelles des musulmans en France. Et jusqu'en novembre 2006 où il est décédé, il s'est occupé inlassablement de la mise au point des relations définitives entre la République et l'islam. Et cette relation n'est toujours pas... est toujours contentieuse.
Et si l'on veut avancer dans ce domaine-là, il faudra renoncer à toutes les ruses des conseillers occultes, en un mot ou en deux mots, qui ont utilisé les connaissances de Barakrok à des fins de carrière individuelle. Je pense qu'il est temps d'avancer dans ce domaine-là sans utiliser l'islam ni à des fins électoralistes, ni à des fins de carrière individuelle. Et Barakrok est un très bon exemple à suivre en la matière.