Je suis française de confession musulmane.
Je suis musulmane, je suis une femme française musulmane.
Je suis musulmane, d'origine marocaine et italienne.
L'islamophobie s'aggrave. C'est tous les jours, c'est un quotidien. Je n'ai pas l'impression d'être soumise à qui que ce soit, et encore moins à un homme. Pendant trois jours, elle a mis son personnel à m'espionner, à me suivre.
Trouver du travail est difficile pour tout le monde avant tout, car j'ai beaucoup d'amis non musulmans qui peinent à en trouver. Après, sur le CV, j'ai peur de mettre ma photo pour la simple et bonne raison que sur ma tête, on voit que je ne suis pas française de souche. J'ai une amie qui ne veut pas retirer son voile. Du fait de ce refus, elle se met elle-même un frein, mais on lui met ce frein. On lui donne le moyen de se freiner ainsi puisqu'elle refuse de retirer son voile et qu'on lui dit : « Tu ne seras pas embauchée si tu ne retires pas ton voile. »
Une discrimination ciblée
NdellaIndéniablement, il y a une discrimination qui vise directement les musulmanes. Elles ne peuvent faire que très peu d'emplois, sauf peut-être femmes de ménage, là où l'on arrive avant tout le monde, où l'on nettoie la crasse des gens avant de repartir, sans poser de problème. Mais aujourd'hui, le foulard pose problème même pour être nounou chez soi. Pour moi, c'est bien l'islam qui est visé, et ce sont précisément les musulmanes qui sont ciblées.
JamilaQuand les parents venaient pour signer un contrat, ils me disaient : « Ne vous inquiétez pas, cela ne me dérange pas que vous soyez voilée », puis nous n'avions plus aucune nouvelle. Ils ne peuvent pas le dire ouvertement, car on pourrait les attaquer. Mais on sent bien que c'est cela qui dérange. Au téléphone, tout se passe très bien, et dès qu'on nous voit, c'est autre chose parce que nous sommes voilées et qu'ils ont peur.
Nous ne nous mettons pas à l'écart, c'est vous qui nous mettez à l'écart. À la fin, on en a tellement assez que l'on finit par s'isoler. Et pourtant, nous faisons des efforts pour être présentes, pour signifier notre présence. Mais on refuse catégoriquement de nous écouter.
On veut seulement nous écouter par rapport au portefeuille ou par rapport aux élections, c'est tout. Dans ces moments-là, en revanche, ils savent qu'il existe une très forte communauté musulmane. Là, on nous connaît. C'est dommage, car cela pousse les enfants à se demander : « Ben, on fait quoi ? On est Français ? Pourquoi, c'est la religion qui dérange ? C'est le nom qui dérange ? » Les enfants d'aujourd'hui sont un peu perdus, ils ne savent plus où ils en sont : « On est quoi ? On est musulmans ? On est Français ? » Avant tout, nous sommes Français. Pourtant, on nous considère comme des immigrés. Mes enfants se battent à l'école pour réussir parce qu'ils savent que de toute façon, ils auront des problèmes en tant que musulmans et que leur nom posera également problème. C'est pour cela que je leur dis : « Battez-vous et n'ayez pas honte de votre religion. »
Après la tuerie de Charlie Hebdo et celle de l'épicerie casher, j'ai senti un regard vraiment différent chez les gens ; ils avaient peur. Nous avions peur de nous faire agresser, et les gens avaient peur que nous fassions quelque chose. Quand des passants croisaient la voiture, je lisais dans leur regard : « Vous avez vu ce que vous avez fait ? », alors que ce n'est pas nous.
Le poids des amalgames
MamiaCe qui m'a fait le plus mal, c'est le sentiment, partagé par beaucoup de musulmans, que nous n'étions que de la merde, excusez-moi du terme. C'est exactement ce mot, nous ne valons rien à leurs yeux. Voilà ce que j'ai ressenti à travers les médias. Nous avons éprouvé de la compassion pour ce qui s'est passé à Charlie Hebdo, nous avons été malades, nous n'avons pas accepté ces actes. Pourtant, cela n'a pas empêché qu'on ne nous a pas ratés, en nous mettant tous dans le même sac.
NathalieLorsque nous sommes entrés chez Patapain, tous les regards se sont tournés vers nous. Absolument tous. On les voit faire, mais que dire à ces personnes ? Juste pour aller faire des démarches administratives quelconques, tout le monde nous regarde comme s'il s'agissait d'un extraterrestre : « Elle a une bombe dans son sac ! », alors que pas du tout.
En ce moment, je recherche du travail. Dès que j'entre à Pôle emploi ou ailleurs, je suis obligée d'enlever mon foulard. Je le retire en entrant dans l'administration, et une fois sortie, ben je le remets. Pour moi, c'est compliqué.
La première fois que je m'y suis rendue, il y a quelque temps, j'ai demandé si mon foulard dérangeait. On m'a répondu que oui et qu'il valait mieux l'enlever. Je l'enlève donc, j'y suis contrainte. J'ai des enfants à nourrir, je cherche du travail, ben je l'enlève, je n'ai pas le choix. Pas le choix.
ElsaNous avons eu récemment le cas d'une jeune femme discriminée dans son centre des impôts, dans le Nord de la France. Elle venait récupérer un formulaire ou déposer sa déclaration d'impôts, et on a exigé qu'elle retire son foulard pour pouvoir accomplir ces démarches administratives.
Nous sommes face à des agents du service public qui discriminent des usagers parce qu'ils sont musulmans, très majoritairement des femmes et des jeunes femmes portant le voile, mais pas uniquement. Des femmes de confession musulmane, ou assimilées comme telles parce qu'elles portent un patronyme maghrébin, africain ou autre, sont systématiquement discriminées lors de leurs recherches d'emploi. En entretien, on leur demande par exemple : « Mangez-vous du porc ? Buvez-vous de l'alcool ? Comptez-vous un jour porter le voile ? », autant de questions illégales.
Refus d'embauche et climat de peur
HouriaJe devais commencer un contrat de 6 mois, qui a été écourté à la suite d'un entretien où l'on m'a déclaré que je ne convenais pas au personnel. La responsable m'a dit : « Je ne vous prends pas. » Lorsque j'ai demandé des explications, elle m'a répondu que c'était à cause de son personnel, à cause de la tuerie ayant eu lieu après Charlie Hebdo.
La tuerie a eu lieu au mois de janvier. Je crois que c'était le 7 janvier chez Charlie Hebdo et ici le 11 janvier. Je n'avais même pas fait de lien entre cette tuerie et la présence d'ERDF. À cet instant, qu'ont-ils vu ? Une Arabe. Et qui dit Arabe, dit terroriste, donc le refus d'avoir une Arabe avec eux dans les bureaux.
Je n'étais ni voilée ni rien de tel, j'étais exactement comme vous me voyez là. J'ai été profondément choquée et très mal, j'ai passé mon après-midi à pleurer. Je connais un Algérien travaillant dans le recrutement dans le secteur des finances, à qui ses collègues ont demandé de ne pas recruter un deuxième Malik ou un deuxième Mohamed.
ÉmilieJe comprends la méfiance des gens vis-à-vis de l'islam au vu de ce qui passe à la télévision, entre Charlie Hebdo et les attentats. Cette période a été éprouvante pour les musulmans et nous a causé beaucoup de tort. J'en arrivais à craindre de sortir de chez moi face aux agressions contre des femmes et aux dégradations de mosquées. Je devais rendre visite à une amie à Paris, ben je ne suis pas partie à Paris.
Je suis moins sereine qu'auparavant, car je ressens une haine grandissante envers les musulmans, et plus encore envers les femmes voilées. Le regard des gens est parfois très haineux. Je me dis qu'il y a des déséquilibrés partout et qu'un individu complètement dérangé pourrait m'agresser dans la rue ; c'est une question que je me pose souvent.
J'ai eu l'occasion de monter un club de boxe avec Tariq Gaidhoum, un ancien champion de France, et ben je me suis lancée dans ce projet. La boxe constitue pour moi un excellent exutoire pour se défouler et se vider la tête.
Une amie s'est fait agresser gratuitement sur le parking d'un magasin simplement parce qu'elle était voilée. En sortant de sa voiture, un homme s'est mis à hurler au milieu du parking : « Espèce de sale bougnoule ! Rentre dans ton pays ! On en a marre de vous voir ! Ici, c'est la France ! »
Une autre amie, voilée également, a eu une altercation avec la gérante d'un magasin, particulièrement désagréable, qui lui a lancé : « De toute façon, avec les gens comme vous, c'est toujours pareil. » Lorsque la police est intervenue, elle a dit à ma copine : « C'est bon, tu ne vas pas nous faire chier, c'est comme ça. De toute façon, ta plainte passera à la poubelle. » La police pour tous, j'y crois donc très moyennement.
Agressions physiques et traitement médiatique
AlimaNous sommes ici à l'hôpital d'Argenteuil, où une femme musulmane voilée a été agressée. On l'a insultée de « sale musulmane » et « sale Arabe », en lui disant : « Retourne chez toi. » Cette femme habite pourtant Argenteuil, elle est musulmane, et je pense qu'elle a été agressée parce qu'elle est musulmane et parce qu'elle est une femme. Quelques jours après, alors qu'elle était enceinte, elle a fait une fausse couche.
RabiaUn homme est arrivé par-derrière et m'a arraché le foulard, c'est à ce moment-là qu'il m'a retiré le hijab. Ils m'ont mise à terre. J'ai eu le réflexe de rattraper mon hijab. Ils m'ont jetée au sol et rouée de coups. La veille, une sœur s'était fait agresser par deux skinheads ; quand elle leur a dit qu'elle était enceinte, ils lui ont asséné un coup dans le ventre.
AlimaDes plaintes ont été déposées par ces femmes victimes d'agressions, et aucune d'elles n'a abouti à une mise en examen, une garde à vue ou des poursuites de la part du parquet. Des manifestations et des rassemblements ont été organisés devant la mairie et la sous-préfecture pour interpeller l'État, car c'est à lui d'apporter des réponses et d'assumer cette responsabilité.
Les médias nous enferment et ne relaient pas les faits tels qu'ils se produisent. Les faits divers les plus insignifiants sont relatés, mais quand une femme est agressée et finit à l'hôpital, la presse emploie le conditionnel en écrivant qu'elle « aurait été agressée » ou « aurait été frappée », alors que les violences ont réellement eu lieu.
AlimaIl y a toujours une mise en doute. Lorsque la jeune femme s'exprime, les médias prétendent qu'elle « aurait été agressée » et « aurait fait une fausse couche », sans affirmer la réalité de l'agression et de la fausse couche. Caroline Fourest et d'autres journalistes en ont fait leurs choux gras. On leur a accordé une large tribune sur les plateaux de télévision pour instiller le doute, faire naître la suspicion et faire passer les victimes pour des menteuses. La justice s'est finalement prononcée et l'a condamnée, mais il a fallu multiplier les plaintes pour obtenir cette condamnation.
MamiaConcernant Robert Ménard, les bornes ont été franchies lorsqu'il a commencé à dénombrer les enfants et à avancer un chiffre exact d'enfants maghrébins à partir des prénoms arabes à Béziers. Il cherchait avant tout à faire un nettoyage. Nous avons ici le quartier de La Devèze, où ces personnes se retrouvent regroupées faute de choix. Lorsqu'elles sollicitent un logement, aucun ne leur est jamais proposé dans le centre de Béziers pour éviter les dérangements, si bien qu'elles finissent nécessairement à La Devèze. Ce quartier est totalement délaissé et abandonné. Lorsque je suis arrivée à l'âge de 9 ans, ce quartier que j'ai connu en 77 offrait une véritable mixité, puis, avec le temps, ces logements ont été attribués uniquement aux Maghrébins.
Des discriminations au quotidien
AlimaJe suis avocate et, par mon métier, je m'occupe beaucoup de personnes qui sont en demande de ce que l'on appelle le dispositif DALO. J'ai une dame d'origine algérienne, française, ici à Argenteuil, qui, suite à des violences conjugales, a quitté son mari et a divorcé. Elle a mis 10 ans, 10 ans pour obtenir un logement. Elle était pendant 10 ans avec son fils handicapé dans un hôtel social. Pourquoi, dans la liste des personnes que j'ai aujourd'hui en attente de logement, ai-je 90 % de femmes qui sont d'origine musulmane, d'origine étrangère, ou qui portent en tout cas un nom à consonance étrangère et très souvent musulman ?
ÉmilieCe serait plus facile de pratiquer l'islam sans porter le foulard, mais ce serait plus facile pour qui ? Pour moi ou pour les autres ? Parce que ça dérange qui, au final ? C'est les autres que ça dérange. Je porte mon foulard, mais je ne l'impose à personne. Je travaille, je suis éducatrice, je suis bien intégrée dans la société, j'aide des jeunes dans leur intégration.
NdellaLes religions ne sont pas forcément libératrices de la femme, mais en ce qui concerne l'islam, que je connais précisément très bien pour avoir fait des études de théologie musulmane parce que j'en avais justement marre de ces interprétations très machistes, j'ai envie de dire : l'islam n'a pas d'Église. Nous n'avons pas un pape qui vient imposer sa façon de faire. Les musulmans sont donc libres de faire ce qu'ils veulent, ce qu'ils comprennent de l'islam. Chez d'autres, vous trouvez des interprétations qui leur diront que la femme doit rester à la maison ou qu'elle ne fera pas ci ou pas ça. Finalement, on fait de la religion ce qu'on veut. Si on a envie d'y trouver de la paix, on en trouve ; si on a envie d'y trouver une discrimination, on en trouve ; si l'on veut y trouver de la violence, on en trouvera. Les versets sont là, et les gens en font finalement ce qu'ils veulent.
Le voile : un choix personnel
AlimaJe ne porte pas le voile. C'est un choix que j'ai fait parce que, dans l'islam, mon père m'a toujours dit que ce n'était pas la soumission à quelque chose, mais que c'était un choix que je devais faire.
ÉmilieCe qui est important, c'est de dire qu'on a le choix. Je ne dis pas que 100 % des femmes musulmanes mettent le foulard par choix, ce serait mentir, mais je crois qu'une grande majorité d'entre nous le porte par choix, parce qu'on en a envie et parce qu'on a décidé de suivre cette religion. On n'est pas soumises à quoi que ce soit, et encore moins aux hommes.
NdellaPourquoi, aujourd'hui, quand il s'agit d'une femme musulmane portant le foulard, part-on du principe qu'elle ne peut pas avoir choisi de le porter ? Il y aurait forcément quelqu'un derrière. Cette infantilisation que les féministes ont vis-à-vis des femmes musulmanes est pour moi insupportable et antiféministe.
JamilaJe ne me sens pas du tout comme une femme soumise. C'est dommage que mon mari ne soit pas là, parce qu'il vous l'aurait dit. Je sors quand je veux, je garde des enfants, mon salaire m'appartient.
SoundousseLe foulard opprime la femme ? Faux ! Faux, faux, faux ! Pourquoi ? C'est vraiment quelque chose de personnel. Quand on choisit de se vêtir de telle sorte, c'est qu'on l'a choisi et qu'on ne nous l'a pas imposé. À partir du moment où l'on choisit quelque chose, la liberté est justement là. La liberté, c'est de pouvoir choisir. À la limite, ce qui pourrait opprimer la femme, ce serait le fait qu'on lui impose de ne pas mettre le voile. Moi, je ne le porte pas, cela ne m'opprime pas parce qu'on ne m'a pas imposé de ne pas le porter. C'est un choix personnel.
Harcèlement et tensions grandissantes
NdellaDes jeunes filles, parce qu'on les a vues à l'extérieur porter le foulard ou parce qu'elles ont des prénoms où l'on présume qu'elles sont musulmanes, subissent un harcèlement à l'intérieur de l'école. C'est-à-dire qu'on regarde la longueur de leur jupe, la taille de la jupe, la largeur de la jupe, et l'on en arrive à dire que des jupes sont islamiques. C'est inadmissible !
Comment un vêtement porté par une Caroline ne pose-t-il aucun problème, alors que quand il est porté par une Fatima, il devient islamique ? On nage dans le ridicule. On nage vraiment dans le ridicule, il faut arrêter. Stop !
ÉmilieC'est difficile pour nous de vivre en France, d'être musulmanes et de pouvoir pratiquer notre religion sereinement. Nous ne faisons de mal à personne. L'islam, c'est la paix, c'est le respect, c'est l'entraide : musulmans, non musulmans, juifs, chrétiens. Je crois que nous sommes tous frères et sœurs dans l'humanité.
MamiaAvant, des femmes voilées sortaient et accompagnaient leurs enfants. On n'a jamais eu cette discrimination. Il n'y avait pas cette montée de racisme. Ils n'attisaient pas la haine comme aujourd'hui. On est en train d'attiser la haine et d'essayer de monter les gens les uns contre les autres, tout simplement.
On dit quoi ?
Deuxième mi-temps, la victoire est pour nous.