Le grand reporter Alfred de Montesquiou présente son ouvrage retraçant ses années de reportage et de couverture des conflits au Moyen-Orient.
Oumma TVL’Esprit d’ActuMoyen-OrientInternational14:20
24 mai 2013 à 12 h 00
Le grand reporter Alfred de Montesquiou présente son ouvrage retraçant ses années de reportage et de couverture des conflits au Moyen-Orient.
Transcription intégrale de la vidéo
Saïd BranineBienvenue dans L'esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui Alfred de Montesquiou, grand reporter qui a parcouru tout le Moyen-Orient. Bonjour, Alfred de Montesquiou.
Alfred de MontesquiouBonjour, Saïd.
Saïd BranineBienvenue à Oumma TV. Vous êtes grand reporter à Paris Match. Vous avez couvert notamment ce qu'on a appelé les Printemps arabes. Vous êtes également lauréat du prestigieux prix Albert-Londres en 2012. Vous reprenez cette définition de la Oumma qui signifie la communauté des croyants, et vous reprenez également cette idée selon laquelle les musulmans se sentent unis par-delà les frontières. Est-ce que, justement, ce sentiment d'unité, vous l'avez retrouvé auprès des populations que vous avez rencontrées ?
Alfred de MontesquiouBah oui. Ce n'est pas à vous que je vais expliquer Oumma puisque vous vous appelez Oumma TV. Mon livre s'appelle Oumma, c'est essentiellement un livre de vulgarisation qui s'adresse principalement à un lectorat non arabe et non musulman. J'ai trouvé important de faire comprendre à ces gens, la majorité des Européens, à quel point il y a quand même dans le monde arabe un sentiment de solidarité, de destin partagé, de communauté de destin si on veut.
Pas nécessairement au sens physique immédiatla vie d'un Marocain et la vie d'un Yéménite n'ont pas grand-chose à voir, celle d'un Qatari et d'un Yéménite encore moins. Mais il y a quand même des sentiments collectifs, des idées collectives, des ressentiments collectifs. C'est ce que j'ai voulu en partie souligner. J'en donne quelques exemples dans le livre, souvent sur des aspects difficiles : les tortures à Abou Ghraib, l'invasion de l'Irak, l'amertume face à Guantánamo.
Mais aussi en positif, avec l'élan démocratique du Printemps arabe. Je l'ai vraiment vu en direct, comment cela s'est répandu comme une traînée de poudre par Facebook et d'autres moyens entre la Tunisie et l'Égypte ; j'en parle dans mon chapitre sur l'Égypte. J'ai voulu montrer au lectorat non arabe et non musulman à quel point la langue arabe, Al Jazeera et d'autres médias sont un vecteur d'unité.
Saïd BranineVotre récit suit les traces du grand explorateur musulman Ibn Battûta, mort en 1377, qui a parcouru la Oumma d'ouest en est, ce qui a été votre cas.
Alfred de MontesquiouOuais. En fait, lui est allé beaucoup plus loin : il est allé jusqu'en Chine, il est repassé au sud, il est allé en Somalie où, hélas, je ne suis jamais allé. Pourquoi avoir fait cela ? D'abord, j'adore Ibn Battûta et je l'ai beaucoup lu en voyage. Quand on cherchait un fil conducteur pour ce livre, je me suis dit que c'était une bonne idée.
Deuxième choseil y a des constantes assez étonnantes. J'ai fait exprès de mettre en regard les descriptions de certains lieux par Ibn Battûta et ces mêmes lieux aujourd'hui. Il a une description du Caire où il parle d'une ville foisonnante, avec un peuple semblable à un océan qui déborde. Il décrit Le Caire au XIVe siècle, et l'on croirait que c'est hier.
Il décrit aussi des conflits extrêmement violents entre sunnites et alaouites en Syrie. Quand on lit cela aujourd'hui avec la guerre civile actuelle en Syrie, qui est en partie une guerre intra-religieuse, c'est frappant. Je me suis dit qu'il était intéressant de donner cette profondeur de champ historique.
Saïd BranineVous avez visité plusieurs pays, dont l'Algérie. Sur l'Algérie, vous affirmez que peu de pays connaissent autant de grèves, d'émeutes, de barrages, et pourtant, il n'y a pas eu de Printemps arabe.
Alfred de MontesquiouL'Algérie, j'y ai plus que voyagé, j'y ai vécu. Cela ne fait pas de moi un expert, mais c'est un pays que je connais bien : j'y ai passé 2, 3 ans de ma vie. C'est effectivement un pays où il y a énormément de manifestations, d'émeutes, de grèves, de barrages de route, et où il n'y a pas eu de grande révolution.
Pour être honnête, tout au début, quand la situation a commencé à chauffer au tout début de l'année 2011, je ne suis pas allé en Tunisie, je suis allé en Algérie. Les tout premiers jours de janvier 2011, avant la chute de Ben Ali, j'étais à Bab El Oued où, place des Trois-Horloges, il y a eu des émeutes d'une violence extrême, avec des attaques contre les CRS. Au bout de quelques jours, cela a eu un effet feu de paille, notamment du côté de Bordj El Kiffan, à l'entrée d'Alger.
Des personnes un peu plus âgées sont intervenues auprès des jeunes pour leur dire : écoutez, que vous soyez mécontents se comprend, mais il ne faut pas aller vers l'émeute ou l'insurrection générale. Mon impression, d'après ce qu'ils disaient et que je crois vrai, c'est que le traumatisme lié à la décennie noire est tellement fort en Algérie que beaucoup de gens se disent qu'il vaut mieux réformer que faire la révolution.
Saïd BranineVous avez également visité la Palestine, et vous affirmez à ce sujet qu'elle est l'ulcère de la Oumma.
Alfred de MontesquiouC'est une métaphore. C'est un point qui focalise toutes les attentions. Le traitement des Palestiniens, le fait qu'on ne leur ait pas donné d'État, est perçu dans le monde arabo-musulman au sens large comme l'injustice cardinale.
Cela évolue un tout petit peu, ils ont désormais un statut d'État observateur à l'ONU, mais la question reste au centre de tous les ressentiments entre la Oumma, l'Occident et le monde juif, c'est évident.
Saïd BranineVous avez également visité les pays du Golfe, notamment les micro-États. Vous affirmez qu'ils sont loin des violences et de la cohue de certains pays arabes, et que ces micro-États suintent littéralement l'argent.
Alfred de MontesquiouOuais. Les pays du Golfe ne sont pas la zone que je connais le mieux, mais j'y suis allé souvent. En France, on parle beaucoup du Qatar avec le PSG, son rôle dans la révolution libyenne ou son alliance avec Sarkozy. Ce qui me paraît très intéressant, c'est que ces pays ont une réelle stratégie à plusieurs niveaux.
D'abord, ils recherchent la modernité, en tout cas sociale, économique, et même dans un certain domaine politique, tout en conservant le statut d'émirat ou de cheikh. Cette dialectique est intéressante entre un aspect très traditionaliste, proche des bédouins du désert, et une grande modernité faite de Ferrari et des plus hauts immeubles du monde.
Saïd BranineC'est une société de consommation plutôt.
Alfred de MontesquiouIls veulent les bienfaits de la société de consommation tout en gardant le traditionalisme. Le deuxième aspect, très intéressant et mal mesuré en Occident, notamment à propos du Qatar, c'est que ces pays sont pris entre le marteau et l'enclume.
D'un côté se trouve l'Arabie saoudite, très puissante, wahhabite, riche en pétrole, qui constitue un modèle socioreligieux et politique. De l'autre côté se trouve l'Iran. Historiquement, la grande puissance régionale qui a dominé reste l'Empire perse, et ils sont juste en face.
Pour un pays comme le Qatar, la moitié de son champ pétrolier et gazier offshore, le North Field-South Pars, appartient en réalité à l'Iran. Quand on voit le Qatar s'agiter pour acheter des participations dans les grandes entreprises occidentales, anglaises, américaines et notamment françaises, il dispute selon moi une partie d'échecs géopolitique afin de s'acheter des alliances en Occident au cas où la situation deviendrait tendue avec l'Iran.
Saïd BranineVous avez couvert les différents épisodes de ce qu'on a appelé le Printemps arabe, en Libye, en Tunisie, en Égypte. Quel regard portez-vous sur ces Printemps arabes deux ans après ?
Alfred de MontesquiouJe ne suis pas tout à fait d'accord avec vous quand vous en parlez au passé : à mon avis, les Printemps arabes ne sont pas terminés. Ils se sont essoufflés, c'est certain, et l'on a parlé de Printemps arabe puis d'Hiver arabe. La Syrie est une situation terrible, l'une des pires guerres que j'aie vues de ma vie.
Saïd BranineOn y reviendra tout à l'heure sur la Syrie.
Alfred de MontesquiouPourtant j'en ai couvert beaucoup. Mais le souffle du Printemps arabe n'est pas terminé. Comme Mai 68 en France, cet élan s'explique en grande partie par des raisons démographiques : dans des pays où plus de la moitié de la population a moins de 25 ans, les jeunes finissent par se lasser d'être dirigés par des dirigeants en place depuis la décolonisation.
Il y a aussi un deuxième souffle politique autour des Frères musulmans. Ce sont deux tendances lourdes. L'éclatement survenu au cours de l'année 2011 n'est pas achevé. À Bahreïn, le mouvement a été réprimé, on a parlé d'une révolte chiite, mais c'est un Printemps arabe, porté par un pays jeune qui aspire à la démocratie. Le Maroc a pour l'instant choisi la réforme et semble s'en sortir ainsi, mais la tendance de fond demeure.
Saïd BranineC'est une vague irréversible ?
Alfred de MontesquiouJ'en suis absolument convaincu. Contrairement aux oiseaux de mauvais augure qui considèrent que cela crée de l'instabilité et des violences, il faut se rappeler qu'en France, les révolutions ont mis un siècle et demi à se stabiliser. Dire à la Tunisie que son processus est un échec sous prétexte qu'il y a des violences au bout de 2 ans est excessif : ce ne sont que deux années. En France, en 1791, deux ans après 1789, la situation était tout aussi chaotique.
Saïd BranineVous avez visité les différents pays qui composent cette Oumma. Est-ce qu'en Occident l'image que l'on a de la Oumma est fidèle à ce que vous avez rencontré ?
Alfred de MontesquiouMa baaref. Cela dépend, il n'y a pas un seul Occident.
Saïd BranineEn France notamment.
Alfred de MontesquiouJe connais assez bien les États-Unis. Là-bas, une vision de choc des civilisations s'est profondément imprégnée dans la culture politique et médiatique, renforcée par l'échec de la guerre en Irak, le quasi-échec en Afghanistan, le 11-Septembre et les récents attentats de Boston. Il s'est installé un rapport d'opposition, comme si de grands blocs s'affrontaient. On a l'impression que la Oumma a remplacé l'URSS et le bloc communiste, et que deux visions du monde se trouvent en rivalité.
Saïd BranineEt en France, notamment ?
Alfred de MontesquiouEn France, la perception est beaucoup plus subtile. La minorité d'origine arabe ou musulmane est très importante et commence à devenir plus visible dans la sphère politique, avec des députés ou des ministres. La notion de communauté de destin y est plus forte et plus nuancée. Les experts du monde arabe sont pointus, les arabisants et les arabophones sont nombreux et ne forment pas un ensemble monolithique.
Saïd BranineVous pensez qu'il y a une meilleure connaissance du monde musulman en France qu'aux États-Unis ?
Alfred de MontesquiouOui, je le pense. Il existe aussi en France un rejet et un racisme plus forts qu'aux États-Unis, parce qu'il a sans doute été plus facile pendant des décennies de s'intégrer comme immigré dans le creuset américain que dans la société française. Le modèle britannique est lui aussi complètement différent. Chaque pays possède véritablement sa propre dynamique.
Saïd BranineUne dernière question : vous étiez récemment en Syrie, notamment à Alep. Quelle est la situation sur place ?
Alfred de MontesquiouLa Syrie est vraiment maintenant, à mes yeux, la guerre la plus compliquée, la plus dangereuse et, honnêtement, la plus horrible que j'ai couverte. J'en ai couvert pas mal, des guerres, une dizaine peut-être. J'étais correspondant de guerre à AP, je ne faisais pratiquement que ça.
La Syrie est devenue terriblement dangereuse. J'ai perdu un de mes meilleurs amis, et un deuxième ami il y a 2 mois. C'est dangereux pour les journalistes, c'est dangereux pour les gens sur place. C'est extraordinairement confus, c'est fluide. Mais surtout, honnêtement, c'est épouvantable pour les populations, notamment les populations civiles.
Ce qui est incroyable, par rapport à toutes les autres guerres que j'ai vues, c'est que c'est la première guerre où la communauté internationale est en gros absente. C'est une guerre où il n'y a pas d'ONG, pas d'observateurs internationaux, pas de membres de l'ONU ; la mission de Lakhdar Brahimi, en gros, khalas. C'est une espèce de guerre à huis clos. On a presque parfois l'impression que le reste du monde s'en fiche un peu, alors que cela représente plus de 70 000 morts et des centaines de milliers de déplacés. C'est insensé.
Il y a la disette dans Alep, la maladie. Les enfants ont des maladies de peau. Maintenant, on appelle cela le bouton d'Alep : c'est une espèce de furoncle, la leishmaniose. C'est un parasite, comme la varicelle mais en énorme. La moitié des enfants ont des furoncles purulents sur le visage. C'est poignant. Je n'ai jamais vu une situation comme celle-là, que ce soit dans les camps de réfugiés du Darfour, la guerre en Afghanistan ou en Irak. Je n'ai jamais vu ça.
Saïd BranineMerci à vous, Alfred de Montesquiou. Je rappelle le titre de cet ouvrage passionnant : Oumma, un grand reporter au Moyen-Orient, paru aux éditions du Seuil.
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