Haoues Seniguer, chercheur à Sciences Po Lyon, analyse l'articulation entre islamisme politique et ordre libéral.
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29 octobre 2012 à 12 h 00
Haoues Seniguer, chercheur à Sciences Po Lyon, analyse l'articulation entre islamisme politique et ordre libéral.
Transcription intégrale de la vidéo
Saïd BranineBienvenue dans L'esprit d'actu. Qui sont véritablement les Frères musulmans actuellement au pouvoir en Égypte, au Maroc et en Tunisie ? Pour en parler, je reçois le chercheur Haoues Seniguer. Bonjour à vous.
Haoues SeniguerBonjour.
Saïd BranineVous êtes chercheur à Sciences Po à Lyon, vous travaillez sur ces questions depuis plusieurs années. Les trois partis islamistes actuellement au pouvoir, aussi bien au Maroc, en Tunisie, qu'en Égypte, appartiennent à ce qu'on appelle la nébuleuse des Frères musulmans. Est-ce qu'on peut situer historiquement la création de ce parti qui a été fondé en 1928 en Égypte ?
Haoues SeniguerLa confrérie des Frères musulmans a été fondée effectivement en 1928 en Égypte, dans un contexte de colonisation britannique, de mandat britannique plus précisément. Cette confrérie va ensuite inspirer un certain nombre de mouvements dits de l'islam politique un peu partout dans le monde arabe et musulman.
À cette époque, on a très souvent tendance, peut-être chez certains musulmans, à négliger l'aspect normatif ou conservateur au sein de cette confrérie. Certes, il y avait la colonisation, mais il y a aussi des aspects du programme des Frères musulmans qui étaient, on peut dire, hyperconservateurs.
Saïd BranineOn peut donner quelques exemples ?
Haoues SeniguerBien sûr. Chez Hassan el-Banna, quand on lit l'ensemble de ses épîtres, il y avait clairement un contrôle de la société, l'imposition d'un certain nombre de règles normatives tirées de la religion musulmane à l'ensemble des sociétaires égyptiens. Ce n'est pas parce que c'était un mouvement souvent présenté comme libérateur de l'Égypte qu'il faut négliger cet aspect des choses.
Saïd BranineSur l'islamisme, vous affirmez que c'est un sous-produit de l'autoritarisme nationaliste.
Haoues SeniguerOn peut donner des exemples. Moi, j'ai beaucoup plus travaillé sur le Maroc, par conséquent j'ai quelques éléments empiriques que je peux exposer ici de façon synthétique.
Dans les années 70, au Maroc, naît un mouvement appelé la Jeunesse islamique. Ce mouvement s'inspirait très précisément de l'idéologie des Frères musulmans, et notamment de l'ensemble des épîtres de Hassan el-Banna. Dans les années 60, 70, les mouvements de gauche étaient très puissants sur la scène politique marocaine. Pour venir à bout d'eux, Hassan II, à l'époque, à partir de 61, a utilisé les islamistes comme un contre-feu ou un contrepoids contre la présence et l'hégémonie de la gauche sur les campus et dans les lycées.
Dans un premier temps, il y avait donc une alliance objective entre le régime de Hassan II et la Jeunesse islamique. Il y avait deux volets chez les islamistes en général : un volet officiel, mouvement de prédication pour ramener les musulmans à une pratique plus assidue de l'islam, et dans le même temps un volet clandestin qui visait in fine à renverser le régime monarchique et à lui substituer un État islamique. C'était cette stratégie qui a été mise en œuvre par la Jeunesse islamique.
La lune de miel a pris fin à partir de 75. Hassan II, voyant qu'il était venu à bout de la gauche, s'en est pris, à partir de 75, au mouvement islamiste marocain. Le cas marocain est paradigmatique, mais on retrouve cette situation un peu partout dans l'ensemble des pays du monde arabe et musulman.
Saïd BranineEst-ce qu'on peut faire une comparaison entre les islamistes d'inspiration Frères musulmans et certains courants néo-conservateurs, aussi bien aux États-Unis qu'en Europe, dans la mesure où tous les deux sont à la fois conservateurs sur le plan sociétal et libéraux sur le plan économique ?
Haoues SeniguerToute comparaison n'est pas raison. On peut établir, il est vrai, un certain nombre de rapprochements entre les courants islamistes contemporains, ceux qui sont par exemple actuellement au pouvoir dans des pays tels que le Maroc, l'Égypte ou la Tunisie, et les mouvements néo-conservateurs aux États-Unis ou en Europe.
Islamistes comme néo-conservateurs européens ou occidentaux insistent sur l'importance de la norme culturelle et religieuse, donc sur le conservatisme et le maintien de cet ordre normatif religieux. Mais contrairement aux pays européens ou aux pays occidentaux du type des États-Unis d'Amérique, vous avez une constitution qui est suffisamment libérale pour empêcher que ces mouvements fassent de la surenchère dans l'espace social. C'est-à-dire qu'aux États-Unis, il y a des institutions libérales démocratiques fortes qui empêchent que des mouvements instrumentalisent le politique pour mettre la pression sur un certain nombre de concitoyens. Ce n'est pas le cas dans les pays majoritairement musulmans : comme l'islam est majoritaire, les islamistes ont un boulevard pour imposer plus facilement un certain nombre de normes et de valeurs.
Saïd BranineMais comme les néo-conservateurs, ils sont également libéraux sur le plan économique.
Haoues SeniguerTout à fait. Ce qui est paradoxal, c'est qu'en principe , et c'est une question que je pose aux militants de l'islam politique ,, comment se fait-il qu'ils soient partisans d'un néolibéralisme qui nie ou néglige la justice sociale qui était proclamée, y compris par des personnages illustres pour eux, tels que Hassan el-Banna ou Mawdudi ? C'est une vraie question qu'il faut leur poser. Comment se fait-il qu'ils soient aussi néolibéraux ? Moi, j'ai une hypothèse : ayant cette inexpérience parlementaire et politique, ils n'ont pas de solution à l'heure actuelle pour résoudre les problèmes socio-économiques.
Saïd BraninePourtant, à la base, les Frères musulmans voulaient incarner une alternative entre le socialisme et le capitalisme.
Haoues SeniguerOui, mais...
Saïd BranineOr, s'ils sont libéraux sur le plan économique, en quoi incarnent-ils une alternative ?
Haoues SeniguerJe pense que les islamistes avaient surtout une puissance rhétorique du fait des ressources symboliques de la religion musulmane.
Saïd BranineC'est une fonction tribunicienne ?
Haoues SeniguerTout à fait, entre autres. Dans les ressources sémantiques, lexicales, symboliques de la religion musulmane, ils avaient de quoi crédibiliser leur projet de société. Mais une fois à l'épreuve du pouvoir, ils se sont rendu compte qu'il n'existe pas, in concreto, de solution islamique.
Saïd BranineJustement, justement. Les Frères musulmans sont au pouvoir dans les trois pays cités tout à l'heure, et confrontés aux réalités économiques, ils donnent le sentiment d'être totalement impuissants.
Haoues SeniguerTout à fait. Le cas de figure illustre, c'est Abdelilah Benkirane, actuellement Premier ministre au Maroc et secrétaire général du Parti de la justice et du développement. Récemment, j'ai l'image de quelqu'un qui est allé à la tribune à la Chambre des représentants, haranguant ses collègues à l'Assemblée en demandant à Dieu de donner du travail aux chômeurs. Cela a suscité un tollé général dans l'Assemblée. Il a utilisé un langage qui n'avait pas du tout sa place : quand on élit un représentant politique, c'est pour qu'il apporte concrètement des solutions, pas pour qu'il harangue ses collègues parlementaires en utilisant une rhétorique islamique qui est un anesthésique.
Saïd BranineCertains experts comparent l'évolution idéologique des Frères musulmans à celle des chrétiens-démocrates. Est-ce une comparaison pertinente ?
Haoues SeniguerOn pourrait dire que les islamistes sont actuellement au début de l'expérience des chrétiens-démocrates à la fin du XIXe siècle. Les chrétiens-démocrates, tels qu'on les connaît aujourd'hui, ont fait de la religion une religion de principes. C'est-à-dire qu'elle irrigue l'intériorité de l'individu ou de l'élu dans sa pratique quotidienne, sociale et politique, mais le chrétien-démocrate n'utilise pas une rhétorique religieuse, contrairement à l'islamiste.
L'islamiste, je le rappelle, c'est celui qui utilise les ressources symboliques de la religion dans l'espace public et politique. Il utilise la rhétorique religieuse, y compris pour inciter ses concitoyens à revenir à la norme religieuse et à l'observer de façon scrupuleuse. Ce n'est pas le cas des chrétiens-démocrates, qui ont davantage un langage profane qu'un langage religieux proprement dit.
Saïd BranineCertains cadres des Frères musulmans citent souvent en exemple le cas de l'AKP en Turquie. Est-ce que, justement, citer l'AKP en Turquie est un exemple pertinent, sachant que l'AKP évolue dans un contexte laïque, certes une laïcité spécifique, mais un contexte laïque ?
Haoues SeniguerLa réponse est contenue dans votre question, mais je peux la prolonger. Il est vrai que l'AKP évolue dans un régime laïque très spécifique, car il y a un ministère des affaires religieuses en Turquie : l'État turc intervient en matière religieuse. Mais sous la pression des militaires et de cette laïcité partagée par quelques segments de la société turque, l'AKP ne peut plus utiliser l'islam comme une ressource politique réellement légitimante.
C'est une grande différence avec les pays majoritairement musulmans. Dès lors que vous avez un contexte social très conservateur, il est beaucoup plus facile aux islamistes d'utiliser le référent religieux non seulement pour s'exprimer sur la place publique, mais aussi pour appeler les citoyens à une observance plus scrupuleuse de la norme religieuse en privé et en public.
Saïd BraninePensez-vous qu'il faille justement repenser les liens entre religion et politique en terre d'islam ?
Haoues SeniguerC'est une bonne question, qui est également abordée aujourd'hui au sein du PJD par quelqu'un comme Saâdeddine El Othmani, ministre des Affaires étrangères. Il a publié une série d'ouvrages en langue arabe qui postulent l'existence d'une possible distinction des ordres religieux et politiques, tamyiz en arabe. Il dit qu'il n'y a pas de fasl, de séparation comme on l'entend dans le cadre de la laïcité française, mais une distinction possible des ordres religieux et politiques. Il se réfère précisément à des traditions prophétiques où le prophète de l'islam, Muhammad, déclarait lui-même qu'il se comportait tantôt comme un prophète recevant la révélation divine, tantôt comme un bashar, un être social qui avait besoin du conseil avisé des experts dans telle ou telle matière de la société.
Saïd BraninePour conclure, revenons un peu sur l'actualité en France, avec les interpellations de groupes radicaux à Strasbourg et à Cannes. Vous refusez complètement que l'on associe l'islam à ces interpellations.
Haoues SeniguerJe pense très sincèrement qu'il faut éviter d'utiliser le terme islam, parce que cela crée des amalgames mortifères. Quand vous utilisez le terme islam, vous présupposez d'une manière ou d'une autre que derrière tout musulman un tant soit peu pratiquant se cacherait potentiellement un intégriste ou un terroriste.
Or, dans les interpellations récentes à Strasbourg, si je ne m'abuse, ce sont des personnes qui symbolisent ou cristallisent de façon paroxystique l'hyper-individualisme moderne. Ce sont des gens qui combinent à la fois l'imaginaire local, l'imaginaire national et l'imaginaire international. Ils prennent des ressources dans une grammaire qui leur est disponible, par exemple les ressources symboliques de l'islam.
Si on associe ces acteurs à l'islam, on rend responsables les acteurs communautaires musulmans alors qu'en réalité, c'est une responsabilité de la société tout entière. Il s'agit d'un cas de désintégration sociale, et par conséquent, toutes les instances de socialisation de la société sont responsables et doivent expliquer et rendre compte de ce genre d'actes.
Saïd BranineMerci à vous, Haoues Seniguer. À très bientôt pour un autre numéro de L'esprit d'actu.
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