Saïd BranineBienvenue dans Esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui Haoues Seniguer, spécialiste de l'islamisme.
Bienvenue dans Esprit d'actu, Haoues Seniguer.
Haoues SeniguerMerci de votre invitation.
Saïd BranineAlors, vous êtes chercheur, spécialiste de l'islamisme, enseignant à Sciences Po Lyon, et vous êtes l'auteur de cet ouvrage : « Petit précis d'islamisme : des hommes, des textes et des idées ».
Alors, première questionalors, y a-t-il une relation particulière entre l'islam et la politique ? Faut-il parler d'islamisme politique ou plutôt d'islamisme tout court ?
Haoues SeniguerIl n'y a pas de singularité de l'islam en ce qui concerne les rapports au politique. D'abord, la première démarche qu'on pourrait qu'on pourrait faire, c'est si islam politique il y a, faudrait regarder de plus près dans le, il faudrait regarder de plus près dans le Coran. Or, les termes de siyâsa ou de houkouma, siyâsa qui signifie politique, et houkouma qui signifie gouvernement, n'apparaissent aucune fois dans le Coran.
Si vous voulez, quand quand il est question d'islam politique ou d'islamisme, il y a trois trois éléments dont il faut tenir compte : il y a le texte, il y a le contexte et le prétexte. Le texte, c'est le texte coranique et les traditions prophétiques. Le contexte, c'est le contexte dans lequel les acteurs interprètent le texte coranique en question. Et les prétextes, c'est les motifs ou les motivations des des acteurs qui utilisent le texte coranique pour faire advenir un projet un projet de société.
Or, également dans le dans le christianisme et dans le judaïsme, il y a ces phénomènes de politisation liés aussi là à à des contextes. Prenons un exemple très simple : si vous regardez les les lettres pastorales de de l'archevêque de Chambéry, Monseigneur Castellan, il interprète d'une certaine façon le « Rendez à César ce qui est à César et à et à et à Dieu ce qui ce qui est à Dieu » et on peut y trouver un principe de séparation comme un principe de confusion du temporel et du spirituel. Donc, il n'y a pas, à proprement parler, de singularité propre de l'islam en ce qui concerne les relations politiques.
Saïd BranineAlors, quelle analyse faites-vous de l'expérience au pouvoir des islamistes tunisiens et égyptiens, qui se réclament tous les deux de la mouvance des Frères musulmans ?
Haoues SeniguerOn peut donner un jugement, mais qui est un jugement temporaire. Il est certain que les islamistes étaient habitués, je dirais, à la la pratique religieuse, à la prédication, et une fois qu'ils sont passés au stade de gestionnaires de de la chose publique, ils se sont heurtés à des difficultés. D'abord, il y a peut-être un un élément important qu'il faut rappeler : quelle que soit la formation politique qui aurait eu à gérer les affaires après les soulèvements populaires, aurait eu énormément de difficultés à gérer les affaires du pays.
Mais il y a peut-être un facteur aggravant dans le dans le dans le cadre des islamistes, c'est que précisément, ils pensaient qu'on pouvait gérer un gouvernement, administrer une société à partir de slogans. Or, ils se sont rendu compte, et on a pu l'observer, qu'on ne peut pas gouverner avec le slogan ou avec des slogans.
Saïd BranineAlors, vous avez affirmé dans un article récent que certains acteurs de l'islam politique avaient dénoncé la confusion dans la compréhension du concept de démocratie par certains islamistes.
Haoues SeniguerAbsolument. On oppose, à mon avis, de façon disons, de façon inappropriée les laïcs aux islamistes dans le dans le monde arabe. Or, rappelons là aussi quelque chose de de fondamental, il y a des laïcs comme il y a des islamistes, avec des postures qui peuvent varier dans les deux camps, mais il y a aussi des islamistes critiques d'autres islamistes. Et l'exemple le plus le plus pertinent à cet égard est donné par l'intellectuel qatarien ou qatari, Jassem Sultan, qui a écrit un un article retentissant et qui est passé inaperçu parce qu'il a été écrit en arabe, le 18 juillet dernier, si je ne m'abuse, sur le site Islam Online, où l'intellectuel en question, qu'on ne peut pas catégoriser catégoriser, pardon, parmi les les anti-islamistes revanchards, qui disait la chose suivante :
« Dans notre région arabe, les idées relatives à la démocratie, aux libertés, à la justice, etc., ne sont pas bien établies. Il s'agit d'idées complètement confuses dans nos esprits, ainsi que contraintes. Que ce soit au niveau théorique ou au niveau pratique. Les gens, au moment de la révolution, ont oscillé entre l'idée de révolution et celle d'édification de l'État et sa stabilité. Il apparaît qu'entre la lutte entre les deux parties, la révolutionnaire et la favorable à l'État, il s'est trouvé un grand espace au travers d'un mouvement social » , et il fait référence au mouvement social Tamarod, qui a conduit ensuite à la déposition de Morsi le 3 juillet 2013 , « et il poursuit sa réflexion : et les Frères, alors au pouvoir, censés agir selon la logique de l'État, ont agi à partir des outils de la pensée révolutionnaire, alors qu'il s'agissait d'outils en dehors d'un cadre juridique inapproprié à la logique ou au fonctionnement de l'État, comme faire pression sur le siège de la Cour constitutionnelle ».
Et ce que veut dire Jassem Sultan, c'est que les islamistes avaient une une conception très confuse de la démocratie et de l'État de droit, de telle sorte qu'ils se sont mis à dos aussi bien les révolutionnaires que les contre-révolutionnaires, qui ont profité de l'incurie des Frères musulmans au pouvoir pour faire appel à l'armée, et l'armée en a profité pour faire le coup de le coup d'État du 3 juillet dernier.
Saïd BranineAlors, est-ce qu'on peut parler d'un échec de l'islam politique, qui était le titre, je crois, d'un ouvrage d'Olivier Roy, paru il y a 20 ans, « Échec de l'islam politique », et non de l'islam ?
Haoues SeniguerIl faut rendre, je dirais, il faut être honnête au sujet d'Olivier Roy. On lui a fait dire beaucoup plus que ce qu'il n'a dit, et on lui a fait dire des choses qu'il n'a jamais dites. Je m'explique rapidement à ce sujet.
Si échec de l'islam politique il y a, Olivier Roy ne l'entendait pas comme un échec dans le cadre de scrutins ou d'élections. Autrement dit, les islamistes peuvent gagner des élections, mais l'idéologie qu'ils promouvaient au départ ou initialement, depuis 1928 avec la fondation des des Frères musulmans, n'est pas parvenue, et on a eu la démonstration ces ces ces dernières semaines, ces derniers mois, les islamistes ne sont pas parvenus, à partir de l'idéologie, à proposer un nouveau modèle social, un nouveau modèle sociétal ou un nouvel État. À ce titre-là, on peut parler d'échec, mais ça ne veut absolument pas dire que cette idéologie ne continue pas d'avoir une certaine popularité auprès de larges segments de ces des sociétés majoritairement musulmanes. Donc, je crois qu'on peut parler d'échec, mais cet échec est toujours circonscrit, atemporalisé, pour éviter de tomber dans un un essentialisme ou de ou de postuler une fin de l'histoire, puisque l'histoire, par définition, est en train de se faire.
Saïd BranineAlors, dernière question : est-ce que dans le monde musulman, il existe une alternative possible à la parenthèse islamiste ?
Haoues SeniguerIl est certain que les le corps électoral de ces pays décidera en son âme et conscience quel est le modèle de société, quel est le modèle d'État qu'il veut pour pour pour l'avenir. Ce qui est certain, c'est que si les islamistes comptent passer à une forme de de démocratie ou de démo-islamisme, pour reprendre les les catégories qui ont été qui ont été pensées au moment où le où les chrétiens sont devenus des chrétiens-démocrates et qu'ils ont rallié la République, ça passera par des sacrifices, et des sacrifices idéologiques. Et une formule qui résume assez bien le passage des chrétiens à la démocratie et à la République nous est donnée par par Jacques Maritain, qui est un penseur, un intellectuel français, et qui disait que, en définitive, les chrétiens-démocrates sont parvenus à agir en chrétien et non plus en tant que chrétien. Encore faudrait-il que les islamistes puissent mettre suffisamment à distance la normativité religieuse, qu'ils puissent davantage éthiciser leur rapport à religion à la religion, pour sans doute, à ce moment-là, rallier pleinement les concepts de démocratie, de pluralisme, etc. Or, aujourd'hui, hormis peut-être quelques voix discordantes, les islamistes ont toujours cette lecture ultra rigoriste et hyper normative de de l'islam.
Saïd BranineMerci Haoues Seniguer. Je rappelle le titre de votre ouvrage : « Petit précis d'islamisme : des hommes, des textes et des idées », avec une double édition : Bibliothèque de l'iReMMO et les éditions L'Harmattan.