Bienvenue dans L'esprit de l'actu. Je reçois aujourd'hui le chercheur Haoues Seniguer pour parler des enjeux de la réforme dans l'islam.
Bienvenue Haoues Seniguer. Vous êtes...
Haoues SeniguerMerci de me recevoir.
... vous êtes chercheur, maître de conférences à Sciences Po Lyon, auteur de l'ouvrage "Petit précis de l'islamisme". On va commencer par parler de la réforme en islam. Il y a eu un mouvement de la réforme en islam. On va peut-être commencer par évoquer ce mouvement et pourquoi notamment a-t-il échoué ?
Haoues SeniguerIl y a trois aspects possibles pour une réponse à votre question. Il y a disons un aspect intellectuel, théologique dans la réforme. Et là, on peut citer le mouvement réformiste du XIXe siècle. Il faudra d'ailleurs peut-être revenir sur le vocable "réformisme". Si l'on se réfère très rapidement au Lisan al-Arab, cette encyclopédie du IXe siècle, qui reprend et qui analyse les termes en arabe du IXe siècle, écrite dictionnaire encyclopédie écrite par Ibn Manzur, islah, c'est l'idée de revivalisme. C'est peut-être la traduction la plus la plus correcte, l'idée de de corriger quelque chose qui a été déformé. Ça, c'est pour le pour le sens du mot islah, "réforme".
Il y a al-Afghani au XIXe siècle, Muhammad Abduh et Rashid Rida. Ça, c'est le mouvement dans dans le monde arabe. Vous avez un réformisme également d'une certaine d'une certaine façon, en tout cas, c'est la perspective qui est qui est affichée par Ibn Abdel Wahhab, qui donnera naissance au courant wahhabite, et qui est une réforme d'un genre très particulier en Arabie saoudite. C'est l'alliance du sabre et du Coran, l'alliance entre un pouvoir religieux ou une autorité religieuse et une autorité politique. Et il est évident que, entre ces deux réformes, la la démarche est totalement différente.
Ibn Abdel Wahhab est le contemporain d'Emmanuel Kant en Europe, qui produit précisément à ce moment-là "Qu'est-ce que les Lumières ?", l'idée d'une raison critique émancipée de toute forme de tutelle. On voit déjà se dessiner un clivage profond entre l'Europe et le monde majoritairement musulman. Il y a ces deux types de réformes dans le monde majoritairement musulman, puis un troisième type qu'on peut estimer être une réforme de type pratique, notamment via les Tanzimat dans l'Empire ottoman. Les Tanzimat, c'est 1839 à 1876. C'est Mahmoud II, le sultan Mahmoud II qui a préparé le terrain, puis ensuite Abdülmecid Ier, entre 1839 et 1861, qui a introduit des lois séculières, en quelque façon arrachées de l'empire de la loi, donc une dimension séculière et temporelle. Puis, vous avez une troisième personne, un troisième sultan qui a poursuivi l'œuvre de du sultan Abdülmecid Ier, qui est Abdülaziz, le sultan Abdülaziz, qui a poursuivi entre 1861 et 1876 ce mouvement réformiste.
Donc, on a trois trois types de réformesla réforme intellectuelle de d'une partie du monde arabe avec Rashid Rida, al-Afghani et et Muhammad Abduh ; Ibn Abdel Wahhab pour l'Arabie saoudite, ce qui deviendra l'Arabie saoudite d'ailleurs, puisque c'était l'Arabie à cette époque ; et les Tanzimat dans le cadre de l'Empire ottoman.
Alors, pourquoi le mouvement wahhabite, lui, a été jusqu'au bout de son projet politico-religieux ?
Haoues SeniguerIl est possible de dire, c'est une hypothèse qu'on peut formuler, c'est cette alliance redoutable, à maints égards, entre un pouvoir temporel et un pouvoir spirituel, qui a donné sans doute une assise plus grande à à cette réforme, cette réforme qu'on peut mettre entre guillemets. C'est c'est à cet égard qu'on peut estimer que ce mouvement est allé beaucoup plus loin que les autres types de réformes battus en brèche. J'insisterai sur un point, n'oublions pas que ces idéologies politico-religieuses littéralistes, dans le cas d'Ibn Abdel Wahhab, c'est quand même une une vision très littéraliste, très simple, pour ne pas dire simpliste, du donné religieux qui est qui est mise en avant, c'est le sentiment de déclassement par rapport à une Europe qui monte en puissance, ce qui explique d'ailleurs le démantèlement de l'Empire ottoman au XIXe siècle. Et c'est cette ce sentiment de d'insécurité morale, d'insécurité religieuse qui va donner ses lettres de noblesse à ce mouvement néofondamentaliste, rigoriste, etc. Et si l'on ne tient pas compte de cette dimension, cette blessure narcissique qui a lieu au XVIIIe siècle et qui se prolonge au XIXe siècle sur fond de démantèlement de l'Empire ottoman et de colonisation européenne dans les pays arabes, c'est de cette manière-là qu'on peut comprendre le succès de ce mouvement rigoriste.
Alors, en France, il y a des mouvements, des intellectuels qui reprennent à leur compte le discours de la réforme.
Haoues SeniguerIl y a des intellectuels en effet qui qui reprennent le discours de la réforme, mais j'ai le sentiment que c'est un discours c'est un mot qui chante ou qui promet beaucoup plus qu'il ne tient, si l'on se réfère à ce que ce qu'entendent par réforme les c'est les différents acteurs qui qui s'en réclament. Si on fait un point de comparaison avec le la Réforme protestante au XVIe siècle, il est important d'établir quelques points de comparaison qui nous permettent d'y voir plus clair quand on utilise le terme de "réforme". La Réforme protestante, et quand Luther écrit ou produit son son œuvre, l'idée, c'est de faire en sorte que que l'on interroge les dogmes et les rites. Pour Luther, ce qui le ce qui l'opposera d'ailleurs à l'Église catholique romaine, c'est le poids de la théologie et de la cléricature dans le catholicisme. Et Luther, quand quand il fait sa réforme, l'objectif étant de de questionner, pardon, et d'interroger le lien et la tension qu'il y a entre la grâce et la loi. Pour Luther, très simplement, très schématiquement, la grâce est beaucoup plus importante que l'observance méticuleuse de la loi. En conséquence de quoi, pour Luther, les œuvres ou la mortification du corps n'a pas réellement de sens pour espérer accéder au salut ou à la félicité éternelle. C'est la raison pour laquelle, selon lui, il est beaucoup plus important de conserver intact l'esprit des Évangiles que la lettre des Évangiles. Et toute la tout le sens de la réforme chez chez Luther, c'est c'est c'est de mettre à distance, contre l'emprise d'ailleurs de de l'Église catholique romaine, on pourra peut-être y revenir après...
On y reviendra, oui.
Haoues Seniguer... cette idée, ce ce poids très important de de du rite et du ritualisme, ce qui n'est pas le cas très clairement chez les musulmans contemporains.
Est-ce que la comparaison de la réforme en islam avec les autres traditions religieuses est pertinente ?
Haoues SeniguerC'est important de faire des comparaisons. On ne peut pas dire d'un côté que l'islam est exceptionnel ou le monde arabe est exceptionnel et qu'il serait rétif par essence ou intrinsèquement au mouvement de sécularisation et de démocratie, et de l'autre refuser des comparaisons qui demeurent critiques. Quand on dit comparer, ça ne veut pas dire qu'il faut confondre les trajectoires historiques des acteurs individuels et collectifs de de de de du monde majoritairement chrétien et du monde majoritairement musulman. Simplement, le point focal ou de focalisation qu'est la Réforme dans le cadre du protestantisme, ce qui deviendra le protestantisme, et et cette focale est importante pour comprendre les enjeux de la réforme. Or, aujourd'hui, les acteurs musulmans qui se réclament de la réforme, c'est beaucoup plus une réforme au sens catholique, puisque les catholiques ont voulu réagir à Luther en proposant une réforme de l'organisation et pas du tout une une réforme du rapport aux rites. La question qu'on peut poser aux réformistes musulmans, et je me fais volontairement provoquant et provocateur, est-ce que quelqu'un qui n'observerait pas les cinq rites ou les cinq piliers de l'islam, notamment la les prières canoniques, les cinq prières canoniques ou le jeûne du Ramadan, peut-il prétendre accéder au salut ou à la félicité éternelle ? Luther, pour lui, la réponse allait de soi. Ce ne sont pas les œuvres qui qui sauvent, mais la grâce de Dieu. Et et ce qui est valorisé dans le cadre de la Réforme protestante par la la la figure, par devers la figure de de Luther, c'est l'espérance en la miséricorde de Dieu. On a ce discours dans l'islam. Il ne s'agit pas de dire qu'en islam, il n'existe pas de de discours mettant au premier plan la miséricorde. Simplement, aujourd'hui, ceux qui se réclament de la réforme veulent beaucoup plus changer le la structure que le fond.
Merci à vous Haoues Seniguer. Donc à très bientôt pour un autre numéro de L'esprit de l'actu.