Bienvenue dans L'Esprit d'actu pour cette seconde partie avec Haoues Seniguer sur les enjeux de la réforme en islam.
Bienvenue Haoues Seniguer pour cette seconde partie sur la réforme, sur les enjeux de la réforme en islam. Alors, en France aussi, il y a un discours de la réforme. La plupart de ceux qui tiennent ce discours s'appuient sur une expression qui est celle du juste milieu. Ils se revendiquent d'un islam du juste milieu. Que pensez-vous de cette expression ?
Il est indispensable, me semble-t-il, de s'arrêter tant soit peu sur l'expression juste milieu. Cette expression nous vient du philosophe de Stagire, le Stagirite, Aristote. C'est lui qui en parle dans L'Éthique de Nicomaque ou L'Éthique à Nicomaque. Il parle de médiété, qui est une expression synonymique, qui veut dire en quelque sorte le milieu entre deux formes d'extrémité. C'est une expression qui aura également un avenir et un devenir à partir de la Renaissance, en Europe, au XVIe siècle, et qui pose exactement les mêmes problèmes qu'aujourd'hui, et je vais m'en expliquer rapidement. Puisque très vite, juste milieu, c'est une expression difficilement définissable. Qu'est-ce que ça veut dire la voie médiane entre deux formes d'extrémité ? Je prends souvent cette J'aime les métaphores et je filerais la métaphore géométrique en disant que le juste milieu, c'est comme dire : le centre est partout, la circonférence nulle part. Tout le monde peut se revendiquer du juste milieu. Aujourd'hui, il faut le reconnaître, la plupart des acteurs musulmans qui se revendiquent du juste milieu en font un usage inconsciemment. Il y a la non-conscience des acteurs sociaux aussi, si l'on s'appuie sur Durkheim. En font un usage idéologique, c'est-à-dire qu'ils n'interrogent même pas les fondements du juste milieu. Et je vais donner des exemples des exemples précis. D'abord, le sens en arabe de ummatan wasatan dans le Coran, sourate 2, verset 143, si mes souvenirs sont sont exacts. Si l'on se réfère au contexte d'énonciation du de ce texte coranique, et là je réfère à un excellent une excellente tribune produite par Rachid Benzine sur le site Oumma, le terme wasat ou umma ne signifie pas du tout le sens qu'on lui donne que lui donnent les contemporains. Umma, à l'époque de Médine, notamment au moment de la promulgation de cette charte et non pas constitution, la sahifa, en 623, umma signifie ce qui se rallie. Par conséquent, la umma ne désigne pas forcément la communauté musulmane, mais tous ceux qui acceptent de rallier le prophète de l'islam, Mohammed. Donc, on pouvait faire partie de la umma en étant éventuellement juif, chrétien, païen, non-musulman. Donc, le terme de umma ne veut strictement pas dire ou ne veut absolument pas dire communauté politico-juridique musulmane. Wasata, le sens, c'est moins le juste milieu que le fait d'être bien centré, de ne pas s'égarer du chemin. Et dans le contexte d'Arabie, on peut et ça a un sens particulier, mais là je renvoie au travail de de Rachid Benzine. Le juste milieu, l'un des leaders, celui qui se présente comme tel, et ses épigones le disent également, Youssef al-Qaradawi, qui qui est présenté comme le le tenant du juste milieu, la question que j'aimerais poser, qui est une question critique et qui sans doute fera réagir, et c'est l'objectif : quand Youssef al-Qaradawi déclare ou proclame le djihad en Syrie, est-il dans le juste milieu ou ne l'est-il plus ? Quand il demande à l'OTAN d'intervenir en Libye, est-il dans le juste milieu ou ne l'est-il plus ? Quand il réclame à l'OTAN et aux puissances occidentales d'intervenir en Syrie, est-il encore dans le juste milieu ou ne l'est-il plus ? Et enfin, par rapport à l'État islamique, ce qui est intéressant, c'est que Youssef al-Qaradawi refusait refusait le califat de Abou Bakr al-Baghdadi, mais en l'occurrence, n'acceptait pas que des puissances étrangères combattent le califat de Baghdadi. Cherchez l'erreur ! Et et ces tergiversations, ces ambivalences sont la traduction même des ambivalences cachées derrière le concept ou le vocable ou l'expression de juste milieu.
Alors, comment ce discours sur la réforme est-il reçu par certains acteurs de l'islam de France ?
Il est très mal perçu généralement par les acteurs l'acteur lambda, en tout cas le musulman lambda. Très mal reçu parce que généralement, les acteurs musulmans les plus engagés en font une lecture idéologique. J'ai pu observer, à l'occasion de l'initiative de la réforme lancée par Félix Marquardt, il y avait également Ghaleb Bencheikh, Tareq Oubrou et Mohamed Bajrafil, le tollé que cela a suscité via les les réseaux sociaux, notamment Twitter. Certains qualifiant clairement l'initiative de d'être, en quelque sorte, de flirter avec la mécréance. Donc, il y a une forme de d'excommunication et de takfir, takfir, excommunication qui ne dit pas son nom, et qui est propagée via Internet avec des dégâts considérables. Il y a des effets sociaux de ce discours. Certains, si l'on se réfère à la dernière livraison de l'État islamique, Dar al-Islam numéro 3, certains qui ont pris part à ce dîner sont qualifiés d'apostats. Et à cet égard, j'ose le dire, les acteurs qui se sont lancés sur Internet en dénonçant cette soirée sont responsables symboliquement et moralement de la mise en péril d'un certain nombre d'acteurs de la réforme. Ainsi, je crois que le musulman lambda subit aussi ce discours qui veut systématiquement faire passer la réforme pour une remise en cause de de l'islam, des fondements de l'islam. Ça, c'est un point qui qui, me semble-t-il, est est fondamental à à rappeler.
Alors, que pensez-vous de ceux qui affirment que la réforme de l'islam ne représente pas un enjeu politique ?
Je pense qu'ils se trompent à deux niveaux. C'est une erreur du point de vue scientifique, et je vais y revenir rapidement, et c'est une erreur ou une faute si l'on se réclame de la citoyenneté, et je m'en explique. Scientifiquement, il n'existe pas d'explication monofactorielle qui soit satisfaisante dans le traitement des faits sociaux. Sinon, si on considère que tout est politique, si les questions liées au monde arabe et musulman ou le monde majoritairement musulman ne se satisferont, si les solutions ne sont que politiques ou les problèmes ou la problématique n'est que politique, c'est comme si on disait : si tout le monde est coupable, personne ne l'est, ou si tout le monde est innocent, personne n'est innocent. C'est aussi absurde que de dire : tout est politique. Et je m'explique rapidement, je prolonge ma réflexion : que fait-on alors de la sociologie de la connaissance ? Que font-on alors de l'islamologie ? Que fait-on alors que fait-on alors de la sociologie religieuse ? Et et ceux qui prétendent que cette analyse monofactorielle est suffisante se trompent parce que le discours politique se fonde aussi sur des symboles, les symboles religieux, et la manière dont vous vous réfère à l'islam a des conséquences dans le rapport à l'autre, la perception à l'autre. Ainsi, vous êtes obligé de prendre en compte la dimension religieuse. Et du point de vue de la citoyenneté, ça pose un problème considérable. Ça veut donc dire : circulez, il y a rien à voir. Les musulmans ne sont pas du tout responsables, ils peuvent continuer à avoir un discours radical, rigoriste, stigmatisant vis-à-vis des mauvais musulmans ou des non-musulmans, ça ne présente aucun intérêt dès lors que la solution n'est que politique. Et ces deux dimensions-là nous permettent de battre en brèche ce discours qui nous vient de certains chercheurs, consistant à dire : il n'y a aucun problème de théologie, c'est simplement des questions politiques. Les sociologues du religieux et les autres sociologues apprécieront.
Alors, je rappelle le titre de votre ouvragePetit précis d'islamisme : des hommes, des textes et des idées, paru aux éditions L'Harmattan. Merci à vous, Haoues Seniguer. Donc, à très bientôt pour un autre numéro de L'Esprit d'actu.