Les repères de la révolution technologique
Bonjour. La question concerne les nouvelles technologies. Qu'est-ce que l'on entend par nouvelles technologies de la communication ? En gros deux choses : à la fois les télévisions satellitaires d'un côté, et Internet avec ses différentes applications possibles de l'autre.
En ce qui concerne les satellites, on a des dates relativement claires dans le monde arabe. La première, c'est la première guerre du Golfe au début des années 90. Mais pour le monde arabe, le gros événement, très important, c'est le démarrage d'Al Jazeera en 95-96.
Concernant Internet, on dispose là aussi de repères assez simples. C'est l'entrée de l'Arabie saoudite sur le réseau mondial à la fin de l'année 1999 et au début de l'année 2000, puis l'explosion du phénomène des blogs dans le monde arabe aux alentours des années 2004-2005.
L'élément qu'il faut vraiment prendre en considération, c'est que ces nouvelles technologies ont peut-être démarré avec un léger temps de retard dans le monde arabe, et plus largement dans les mondes périphériques, les sociétés non industrielles. Mais aujourd'hui, les taux de croissance dans ces régions figurent parmi les plus forts du monde.
Une jeunesse au premier plan
Si l'on s'intéresse maintenant aux utilisateurs, la réponse est relativement facile à donner, sans grand risque de se tromper. Les utilisateurs sont majoritairement des jeunes, comme partout ailleurs dans le monde, avec une dimension intéressante : on y voit aussi bien des jeunes hommes que des jeunes femmes.
Dans des sociétés où traditionnellement la femme a du mal à trouver sa place pour toutes sortes de raisons culturelles ou de traditions, les nouvelles technologies jouent un rôle libérateur. À elles seules, elles ne suffisent pas à modifier les choses, mais elles permettent à des jeunes femmes et à des jeunes filles de trouver un espace d'expression ainsi que des possibilités professionnelles.
Lorsqu'on sait le poids que représente la jeunesse dans cette région du monde, où un tiers de la population a moins de 30-35 ans, ce sont des chiffres considérables par rapport à nos sociétés. On imagine l'impact de ces technologies dès lors que c'est la jeunesse de ces régions qui se les approprie.
Une ouverture sur le monde
Quelles conséquences peut-on imaginer face à l'essor considérable de ces nouvelles technologies ? La première chose qu'il faut dire, c'est que personne ne le sait, pas plus pour les sociétés industrialisées que pour celles du monde arabe. Les phénomènes sont trop récents pour que l'on ait véritablement du recul. C'est quelque chose qui date de 20 ans, il est donc difficile de trouver des réponses toutes faites. Ces évolutions ne ressemblent pas au passé et imaginer l'avenir reste toujours plus difficile.
On ne peut pourtant pas imaginer qu'il n'y ait pas de conséquences. On sait qu'il va y en avoir. Lesquelles ? Lorsqu'on observe ces phénomènes, et on va sans doute en parler tout à l'heure, on a tendance à penser tout de suite aux questions politiques. Il faut regarder un peu plus à long terme.
Ce qui est très important, c'est le rôle libérateur que jouent ces nouveaux médias pour toute cette jeunesse : c'est une ouverture au monde et une manière de se positionner par rapport à cette ouverture. C'est-à-dire que non seulement ces jeunes ouvrent une fenêtre sur ce qui se passe ailleurs, sur les autres jeunesses, les autres cultures et les autres sociétés, mais c'est également une manière de ne pas rester passifs. Ils ne se contentent pas d'écouter le discours des télévisions ou de la radio : ils interagissent beaucoup plus, se parlent, et découvrent de nouveaux interlocuteurs en dehors de leur pays ou de leur entourage immédiat.
Les jeunes du monde arabe et les jeunes musulmans en général, garçons et filles, découvrent une nouvelle parole. Ils trouvent de nouvelles manières de s'exprimer, abordent de nouveaux thèmes dont on ne parlait pas avant, et en parlent différemment, en jeunes citoyens responsables. C'est le cas partout dans le monde, mais dans ces régions, c'est peut-être encore plus important qu'ailleurs.
Les tentatives de contrôle étatique
Pour les États et les pouvoirs en place, quels qu'ils soient, ces évolutions font peur. De manière générale, ce n'est pas une région qui va très bien sur le plan politique. Qu'est-ce que le rôle d'un État ? C'est d'essayer de contrôler les choses et, dans cette région, bien souvent de se maintenir au pouvoir, ce qui constitue parfois son unique objectif.
Naturellement, ces États vont essayer de contrôler aussi bien les télévisions qu'Internet. Mais globalement, ils ont toujours une bataille ou un temps de retard, et les choses évoluent plus vite qu'on ne le croit.
Lorsque Facebook a été inventé, personne n'imaginait qu'il jouerait un rôle de fédérateur, d'agrégateur social, ou même une fonction de plateforme de mobilisation pour des mouvements d'action sociale, de mobilisation politique ou de diffusion d'idées. On s'aperçoit que les jeunes activistes, qu'ils soient égyptiens, libanais, saoudiens ou marocains, utilisent des programmes qui n'avaient pas été imaginés au départ pour cet usage. Ils les détournent pour leurs propres finalités, un peu comme le faisaient autrefois les situationnistes avec d'autres médias.
Quelle que soit la puissance de contrôle d'États constitués comme l'Égypte ou d'autres pays, ces phénomènes sont tellement nouveaux et divers qu'ils échappent à la maîtrise. Il est facile de contrôler des blogs politiques : dans le champ politique, on sait à peu près qui va prendre la parole et ce qui va être dit, de sorte que l'on peut concevoir des techniques pour surveiller les discours sur les ondes comme sur la toile. En revanche, dès lors que les gens s'expriment sur toutes sortes de sujets de société, qu'il s'agisse de football, de chanteurs, de leurs amis, de ce qui se passe dans leur quartier ou de la fermeture d'un poste de radio, cela devient totalement impossible à encadrer. Nous allons avoir des surprises et des évolutions tout à fait intéressantes.
Le fantasme de la menace
Lorsqu'on aborde ces questions dans l'espace où je travaille, en France et dans les sociétés européennes de manière générale, une interrogation revient très souvent : « Mais monsieur Gonzalez, ces nouvelles technologies ne sont-elles pas dangereuses ? Avec ce monde musulman qui s'approprie les nouvelles technologies et investit la toile, ne va-t-on pas voir apparaître des groupes terroristes ? »
D'abord, je ne me suis jamais posé cette question en ces termes, et elle me paraît très étrange. C'est une interrogation que l'on ne soulève jamais pour d'autres sociétés. Dans la société américaine ou française, il existe des groupes extrémistes de toute tendance, de toute origine et de tous milieux sociaux, et personne ne dit qu'Internet est dangereux parce que des groupes radicaux pourraient s'en emparer. Dès qu'il s'agit du monde arabe et musulman, la question surgit.
Pourquoi ces sociétés seraient-elles différentes ? Elles réagissent comme nous. Des extrémistes de tout bord vont sans doute utiliser ces outils, mais quelle est la différence avec ce qui a cours ailleurs ? Doit-on s'attacher à la partie émergée de l'iceberg, où des groupes aux discours délirants utilisent ce vecteur comme ils en utiliseraient un autre, ou bien à ces forces nouvelles, à ces jeunes qui aspirent au changement, ont envie de dialoguer, d'échanger et de comprendre le monde différemment ?
Cette peur récurrente donne l'impression qu'en France, dès que l'on parle du monde arabe et musulman, on a intégré l'idée qu'il représentait forcément une menace. Je ne le crois pas du tout. Sans faire preuve d'angélisme, car il existe des dérives comme partout, la majeure partie du flux visible sur la toile correspond à des personnes désireuses de dialoguer et de s'ouvrir.
Un site comme Oumma en est l'exemple même. Si l'on laissait un site totalement ouvert, comme sur toute plateforme, on verrait apparaître des prises de parole excessives. Mais la majorité des participants cherche avant tout un espace de rencontre et d'échange. Ces nouveaux outils ne changeront pas le monde à eux seuls, mais ils constituent le relais de réalités nouvelles en devenir, et nous en avons profondément besoin aujourd'hui.