Jean-Pierre FiliuEffectivement, pendant 20 ans, 30 ans, on nous a asséné sur tous les tons des préjugés culturalistes voire racistes sur l'incompatibilité entre l'islam et la démocratie, et l'incapacité, disait-on, pour les Arabes d'accéder à ce régime. Or, en fait, cela faisait 20 ans, 30 ans que les Arabes résistaient opiniâtrement contre ces régimes abjects, infâmes, mais que ces mouvements soit étaient écrasés dans l'indifférence générale, soit étaient stigmatisés et associés à différentes forces obscures. Et bien, la réalité, c'est que non seulement les Arabes ne sont pas une exception, mais que la rapidité avec laquelle ils ont mis fin aux dictatures de Moubarak et de Ben Ali a été, elle, exceptionnelle.
Alors, là aussi, pendant toutes ces années, on a voulu ramener l'ensemble des explications des comportements politiques à une seule et même réalité, celle de l'islam, et non pas l'islam vécu par les musulmans dans leur diversité et leur richesse, mais un islam un peu abstrait, déconnecté de la vie concrète des musulmans. Et ce qu'on voit, c'est que effectivement beaucoup de fidèles animés par leur foi ont participé à cette révolution, mais que ça n'a pas été au nom de cette religion qu'ils sont descendus dans la rue, qu'ils se sont mobilisés, mais bel et bien pour des valeurs de liberté, de démocratie, de pluralisme qui sont universelles. Et on voit d'ailleurs que tel ou tel positionnement dans le champ islamique ou islamiste au fond ne permet en rien d'annoncer la position dans le mouvement révolutionnaire. On a vu des salafistes très contre-révolutionnaires ou très engagés au contraire dans la contestation, même chose pour les islamistes, même chose pour l'islam d'État. Et au fond, chacun s'est repositionné sur une base tout à fait inattendue.
Alors, si je parle de révolution arabe avec un grand R et au singulier, c'est parce que même si dans chacun des pays la situation est profondément différente, je crois beaucoup, et je le décris, je l'argumente, à une dynamique générationnelle dans l'ensemble du monde arabe parce que, contrairement là aussi aux préjugés qui ont été colportés, la transition démographique a été globalement effectuée. Et on a une génération mieux éduquée, mieux formée que la génération précédente, une génération d'une centaine de milliers de jeunes femmes et hommes arabes qui voyaient littéralement dans les régimes en place l'obstacle principal à la réalisation de leurs aspirations légitimes, d'où la rapidité avec lequel le même slogan, « Ash-shaʻb yurīd isqāṭ an-niẓām », « le peuple veut renverser le régime », s'est répandu d'un bout à l'autre du monde arabe par ces jeunes précisément.
Alors, on a beaucoup glosé, surtout dans la presse occidentale, sur l'effet Facebook, la révolution Twitter et la façon dont les réseaux sociaux se seraient substitués au fond aux mobilisations classiques. Alors là aussi, je vais un peu à contre-courant de ces idées largement diffusées : je crois qu'on a effectivement un nouvel instrument dans la palette révolutionnaire, c'est l'instrument de ces réseaux sociaux. Mais hormis des cas très précis que je décris en détail, notamment le 25 janvier 2011 sur la place Tahrir au Caire, les réseaux sociaux ont fonctionné en accompagnement, en chambre d'écho, mais on ne peut pas considérer que ce sont eux qui ont déclenché et alimenté la révolution arabe.
Alors cette leçon est là aussi à l'encontre d'un préjugé tenace sur un supposé culte du leader charismatique, la nécessité de se regrouper toujours derrière un zaïm, un caïd, un raïs ou que sais-je. Et ce qu'on voit, c'est que ces mouvements, c'est évident en Tunisie et en Égypte, se sont organisés sans figure emblématique, sans leader proclamé ou autoproclamé, et que c'est aussi comme cela qu'ils ont gagné. Pourquoi ? Parce que la répression cherchait justement ces chefs pour les éliminer, dans une logique qui ne correspondait plus à la révolution à laquelle ils faisaient face. Et puis aussi parce que un chef aurait fatalement polarisé, focalisé la coalition révolutionnaire alors que celle-ci devait être la plus large, la plus ouverte possible, et que l'absence de chef l'a donc aidée.
Pendant trop longtemps, ces dictateurs se sont présentés comme la seule garantie de stabilité. Ils disaient : « Moi ou le chaos. » Mais aujourd'hui, le jeu est complètement renversé. On voit bien que c'est Kadhafi en Libye, c'est aujourd'hui Ali Abdallah Saleh au Yémen, c'est Bachar al-Assad en Syrie, qui veulent plonger leur pays dans la guerre civile parce que c'est pour eux la seule solution pour s'accrocher à leur pouvoir et résister encore un peu de temps à la poussée populaire qui les rejette. Donc il faut bien avoir cela en tête parce que le discours des dictateurs sur la menace djihadiste, sur les risques de subversion trouve toujours malheureusement une écoute en dehors de leur pays. À l'intérieur, tout le monde a bien compris que ce sont eux qui représentent le cauchemar et le chaos, et c'est pourquoi j'ai intitulé cette leçon de manière catégorique : « La seule alternative à la démocratie, c'est le chaos ».
Alors, on voit partout aujourd'hui dans le monde arabe des débats très vifs au sein de la mouvance islamiste. On a même pu assister à un échange tout à fait exceptionnel entre le Premier ministre turc, Erdoğan, qui venait défendre la laïcité, « laiklik » en turc, « almania » en arabe, devant le public égyptien, avec une réaction très forte des Frères musulmans qui se sont opposés en fait à ces conseils assez pressants que leur donnait le Premier ministre turc. Et on voit partout des mouvements islamistes qui n'ont pas été à l'initiative de la révolution, qui, pour certains en Égypte, y ont participé mais sur un mode relativement mineur, je dis relativement, on estime que les Frères musulmans ont une cinquantaine de tués pour les 900 martyrs de la révolution égyptienne, donc ce n'est pas du tout négligeable, mais ce n'est pas la force majoritaire dans cette mobilisation. Et depuis la réussite du mouvement révolutionnaire en Tunisie, en Égypte ou en Libye, on voit qu'il y a des débats où, là encore, des positions assez imprévisibles sont adoptées, il y a des tentations de dissidence, de division de ces différents mouvements, et on voit au fond la nécessité de choisir sur les grandes options de société et surtout sur les questions sociales sur lesquelles souvent leur programme est un peu rudimentaire.
Alors je voudrais citer un jeune Tunisien, au lendemain de la mort de Ben Laden à Abbottabad, qui disait très simplement : « Ben Ali, Ben Laden, c'est du passé. » Il faut voir que la presse occidentale continue d'accorder beaucoup plus d'importance à Al-Qaïda et à tout ce qui est associé que la presse arabe, qui a relativement tourné la page parce que l'actualité de ces révolutions est intense, elle occupe effectivement l'essentiel des médias. Et ce qu'on voit surtout, c'est que qui parle d'Al-Qaïda aujourd'hui ? Eh bien, toujours les mêmes : c'était Kadhafi hier qui prétendait que les insurgés étaient des agents de Ben Laden sous amphétamines, c'est Bachar al-Assad qui parle des bandes terroristes et djihadistes en Syrie, c'est Ali Abdallah Saleh dont on voit que dès son retour, pour le plus grand malheur de son pays, eh bien on a des progressions djihadistes dans le sud du Yémen. Pour tous ces dictateurs, il faut bien voir qu'Al-Qaïda est au fond le dernier recours, le dernier épouvantail qu'ils peuvent agiter pour justifier leur prolongation au pouvoir. Et pour Al-Qaïda, le seul espoir, une fois qu'elle a été littéralement enterrée par les révolutions arabes, c'est la contre-révolution qui lui permettrait de renouer avec un discours djihadiste, de violence, comme on en a malheureusement trop connu.
ManifestantsGaza, Gaza, on est tous avec toi !
Jean-Pierre FiliuAlors là aussi, rappelez-vous, au début de ces révolutions arabes, on disait : « Eh bien, ce sont des révolutions nationales », ce qui est évident, mais on disait, ce qui était tout à fait erroné, que la question palestinienne allait être remisée sous le boisseau. On voit au contraire que pour tous ces jeunes militants, la question palestinienne, dans sa dimension éthique la plus profonde, est au cœur de leur engagement citoyen, d'où la Palestine au cœur demeure. Mais c'est une solidarité de peuple à peuple, de génération à génération, comme le disent les révolutionnaires en Égypte, « ni Hamas, ni Abbas ». Ils ne veulent pas accorder leur soutien à telle ou telle faction, c'est le peuple palestinien dans toutes ses composantes qui a vraiment cette sympathie spontanée que l'on voit en toute occasion : le keffieh, le drapeau palestinien sont généralement les emblèmes les plus populaires après le drapeau du pays concerné par la révolution.
Alors, je crois profondément que ce que nous vivons n'est que le début d'une seconde renaissance arabe qui va s'étendre sur de longues années. C'est pourquoi je mets en garde contre des jugements trop hâtifs sur l'importance de ce grand bouleversement historique. Et j'y vois au fond la réalisation des promesses de la Nahda, de la Renaissance arabe du XIXe siècle, promesses qui ont été largement trahies, dévoyées par les régimes autoritaires établis après les indépendances. Et au fond, cette révolution arabe aujourd'hui, cette Intifada démocratique, en renouant avec la Nahda du siècle dernier, eh bien elle va aller jusqu'au bout de ce mouvement d'émancipation dont étaient porteurs les grands militants, les grands penseurs justement de cette Nahda. Et je trouve extrêmement émouvant que le poème d'Aboul-Kacem Chebbi sur la volonté du peuple, donc écrit il y a un peu moins d'un siècle, soit aujourd'hui sur toutes les lèvres, non pas seulement en Tunisie, mais aussi au Maroc, en Égypte et en Syrie.