L'Esprit d'actu reçoit aujourd'hui Naoufel Brahimi El Mili, professeur à Science Po Paris et auteur du livre Le printemps arabe : une manipulation ? paru aux éditions Max Milo.
Oumma TVL’Esprit d’ActuMoyen-OrientAfrique du Nord6:31
14 janvier 2013 à 12 h 00
L'Esprit d'actu reçoit aujourd'hui Naoufel Brahimi El Mili, professeur à Science Po Paris et auteur du livre Le printemps arabe : une manipulation ? paru aux éditions Max Milo.
Transcription intégrale de la vidéo
Saïd BranineBienvenue dans L'Esprit d'actu. Le Printemps arabe, une manipulation ? Pour en parler, je reçois Naoufel Brahimi El Mili. Bonjour à vous. Vous êtes l'auteur de cet ouvrage, Le Printemps arabe, une manipulation ? Sans nier les conditions objectives qui ont poussé les peuples arabes à se révolter, à savoir le népotisme, un régime autoritaire, une crise économique et sociale, vous affirmez que ces soulèvements populaires ont été encouragés par les États-Unis via notamment le Qatar qui est son sous-traitant.
Naoufel Brahimi El MiliOui. Ces soulèvements ont été au moins accompagnés par le Qatar dans une vision américaine déjà esquissée par l'administration Bush, connue sous le label « le Grand Moyen-Orient ».
Après le 11-Septembre, il fallait trouver dans le monde arabe des régimes capables d'absorber cet islamisme devenu un vrai danger. Avec Bush, cela n'a pas marché parce qu'il déclamait, donnait des ordres et voulait faire cela par le haut, en donnant des feuilles de route aux chefs d'État.
Bush est parti et il y a eu l'étincelle en Tunisie. Ces régimes étaient indéfendables en l'état. Il fallait organiser un dérapage contrôlé pour mettre en place des forces plus représentatives. L'occasion s'est présentée d'abord en Tunisie.
Saïd BranineJustement, avant la Tunisie, parlons d'abord du Qatar. Le Qatar dispose de plusieurs atouts, notamment sa chaîne satellitaire Al Jazeera. Au sujet d'Al Jazeera, vous affirmez que c'est plus qu'une chaîne satellitaire, que c'est carrément un ministère bis, et que cette chaîne a parfaitement su orchestrer la dramaturgie de ces soulèvements arabes.
Naoufel Brahimi El MiliIl faut d'abord rappeler qu'Al Jazeera est très regardée dans le monde arabe. Quand la chaîne a commencé, notamment dans les pays du Maghreb, elle a fait bondir les ventes d'antennes paraboliques, que l'on appelait les « couscoussiers ». C'est devenu un équipement domestique. Dès sa création, Al Jazeera a su trouver un langage qui plaît aux populations arabes en invitant de véritables opposants. Elle gênait les régimes. Al Jazeera a donc pour tradition de gêner les pouvoirs en place, et tous les chefs d'État arabes, sans exception, s'en sont plaints. La chaîne a continué sur ce fond de commerce, s'est construit une crédibilité à un moment donné, et elle profite aujourd'hui de cette crédibilité.
Saïd BranineLe Qatar dispose donc d'Al Jazeera, mais également du cheikh Qaradawi, le téléprédicateur connu dans le monde musulman. Vous affirmez que le cheikh Qaradawi est lui aussi un des socles de cette stratégie.
Naoufel Brahimi El MiliEn Tunisie, les événements ont véritablement commencé après la mort de Mohamed Bouazizi, ce jeune Tunisien qui s'est immolé. Dès sa mort, Al-Qaradawi a émis une fatwa pour l'élever au rang de martyr, alors même qu'en islam le suicide est interdit. Lui donner le statut de martyr a ainsi contribué à galvaniser des foules déjà islamisées ou pré-islamisées.
Saïd BranineParlons de la Tunisie actuelle. Vous affirmez à ce sujet que le Qatar est le véritable DRH, le directeur des ressources humaines, du gouvernement tunisien.
Naoufel Brahimi El MiliD'abord du gouvernement tunisien, puisque ses principaux dirigeants se trouvaient à Doha et que ceux installés à Londres étaient financés par les Qataris. Il faut aussi regarder du côté de la Libye et des Égyptiens. Doha est devenue la Mecque des opposants arabes. C'était un système voué à fonctionner : ces personnes réfugiées n'avaient pas de dossiers à constituer avec des photos, elles étaient prises en charge, logées, nourries et blanchies dans des conditions plus qu'acceptables, et on leur donnait la parole. Le Qatar disposait ainsi en permanence d'un stock d'opposants arabes.
Saïd BranineAprès la Tunisie, venons-en à la Syrie. Selon vous, la face cachée de la guerre en Syrie est le tracé d'un pipeline destiné à acheminer le gaz qatari vers l'Europe, notamment pour réduire la dépendance énergétique européenne vis-à-vis de la Russie.
Naoufel Brahimi El MiliIl existe déjà un tracé, c'est un vieux projet. Il faut rappeler que les trois premiers producteurs de gaz sont la Russie, l'Iran et le Qatar. Le premier tracé incluait le gaz iranien, mais depuis la crise du nucléaire, l'Iran est hors course. Restaient le gaz russe et surtout celui des pays en « stan », considérés comme l'arrière-cour de la Russie. Or, les Qataris, qui vendent leur gaz par méthanier, ont besoin d'un gazoduc, un marché structurant. C'est la géographie qui dicte les tracés : il faut passer par la Syrie. La Syrie étant un protectorat russe de fait, comme l'actualité le démontre de jour en jour, il fallait que le régime change pour que ce tracé devienne envisageable. Le régime est en train de changer ; quant au tracé, il est trop tôt pour le dire.
Saïd BranineVous aboutissez à une conclusion particulièrement pessimiste, puisque vous affirmez que cette zone de turbulences traversant le monde arabe va s'installer dans la durée. Vous parlez même d'illusion démocratique.
Naoufel Brahimi El MiliQuand Ben Ali s'est enfui et que Moubarak a été arrêté, on nous a promis un avenir radieux. Les Bernard-Henri Lévy et d'autres ont proclamé que l'Arabe nouveau était arrivé, qu'il était devenu quelqu'un de normal. Lorsque je lisais ces analyses affirmant qu'un avenir démocratique allait planer sur le monde arabe, je trouvais que cela ressemblait à des paroles d'une chanson de Mireille Mathieu, et nullement à des analyses. Que voit-on aujourd'hui ? En Tunisie, où la situation reste gérable, le risque d'enlisement est réel. La Libye n'existe plus en tant que nation, et cela peut durer. En Égypte, l'affrontement entre les Frères musulmans et l'armée peut déboucher sur un enlisement sérieux.
Saïd BranineMerci à vous, Naoufel Brahimi El Mili. Je rappelle le titre de votre ouvrage, que je recommande particulièrement : Le Printemps arabe, une manipulation ?, paru aux éditions Max Milo et préfacé par Percy Kemp.
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