La nature du régime politique algérien
Saïd BranineBienvenue dans ce second numéro des Trublions de l'info, consacré aujourd'hui à l'Algérie, à l'occasion de la visite officielle en France du Premier ministre algérien Abdelmalek Sellal.
Bienvenue, messieurs. Naoufel Brahimi, vous êtes consultant international, spécialiste de l'Algérie. Hassan Zenati, vous êtes journaliste et vous avez été, durant de longues années, chef du bureau de l'AFP en Algérie.
Comment définir le système politique algérien ? Est-ce un régime militaire avec une façade civile ? Est-ce un régime semi-autoritaire ? Comment définir le système politique algérien ?
Naoufel BrahimiTout d'abord, dans le système politique algérien, il y a des élections de façade. Je le définis par la négation : ce n'est pas une dictature classique, il n'y a pas des blindés à chaque carrefour, et ce n'est pas une démocratie.
Hassan ZenatiJe dirais que ce n'est même pas une dictature. C'est un régime autoritaire, c'est sûr.
Naoufel BrahimiToujours est-il qu'à partir du moment où les élections ne servent qu'à valider un choix pris ailleurs, la définition de démocratie n'est pas la plus adaptée. Et ensuite, indépendamment de l'histoire, de l'indépendance, de la révolution, le déficit de ce système aujourd'hui...
Hassan ZenatiOn ne peut pas dire indépendamment, parce que ce régime est issu d'une révolution qui a commencé par unifier toutes les factions du mouvement national au sein du FLN pour mener une guerre d'indépendance qui n'aurait pas été possible sans cette unification et sans ce front. Aujourd'hui, c'est ce front qui est en train d'évoluer, de maturer vers une démocratie. Aujourd'hui, on est à l'étape d'une démocratie dirigée, où il y a effectivement des élections.
Naoufel BrahimiOn peut citer la terminologie marxiste : démocratie responsable.
Hassan ZenatiNon, je dirais démocratie dirigée.
Naoufel BrahimiC'est une variante de la démocratie responsable. C'est le discours marxiste.
Hassan ZenatiDans mon esprit, une démocratie dirigée n'est pas une terminologie marxiste. C'est un État ou un système...
Naoufel BrahimiJe veux bien, mais quelque part, le terme « démocratie dirigée » renferme un mot de trop. Soit c'est une démocratie, soit c'est dirigé. C'est déjà antinomique.
Hassan ZenatiC'est dans une phase transitoire.
Naoufel BrahimiSauf que ça dure.
Hassan ZenatiDans une phase transitoire, l'État a pris sur lui d'accompagner le passage d'un parti unique à une démocratie pluraliste.
Saïd BranineJustement, lorsque vous parlez de ce passage d'un parti unique à un pluralisme politique, est-ce que ce ne sont pas des partis cooptés par le système pour jouer le rôle d'une fausse démocratie ?
Hassan ZenatiIl y a les deux. Il y a des partis cooptés par le système. On parlait tout à l'heure du RND...
Naoufel BrahimiDu RND.
Hassan ZenatiDu Rassemblement national démocratique. Mais il y a aussi des partis qui ont émergé à travers la décennie du terrorisme, comme les héritiers du FIS qui sont rassemblés aujourd'hui dans le Mouvement pour la société de la paix.
Naoufel BrahimiAvec une très grande différence : le MSP est devenu un parti alibi. C'est-à-dire que le MSP regroupe des islamistes bon teint qui sont au pouvoir. La présence du MSP au gouvernement démontre que l'État algérien a su réaliser une très bonne parité : il y a des corrompus islamistes et des corrompus laïcs. Cette parité a très bien fonctionné.
Hassan ZenatiJe ne poserais pas le problème en termes de corruption ou de parités, mais en termes de gestion de l'islamisme. Il y avait deux façons de gérer l'islamisme. Une façon qu'on vient de voir au Caire, où il y a carrément un coup d'État contre le mouvement islamiste : on les met tous en prison...
Naoufel BrahimiCondamnés à mort.
Hassan ZenatiUne façon qui a été essayée en Algérie à un moment donné et qui n'a pas donné lieu à une évolution. Et il y a la façon de Bouteflika. Quelle est l'idée de Bouteflika ? C'est qu'on ne peut pas tuer le mouvement islamiste au fusil. Il fallait l'intégrer dans le système. Il a fait deux choses : il a fait la réconciliation nationale, et il a plus ou moins intégré dans le gouvernement les grands chefs du mouvement islamiste, les plus modérés.
Saïd BranineDans cette façade démocratique qu'est l'Algérie, est-ce que les élections ne servent pas plutôt à renouveler toujours les mêmes élites ? Est-ce que le système ne se régénère pas de l'intérieur ?
Naoufel BrahimiPour le moment, il ne se régénère pas. C'est-à-dire que nous avons affaire à des faux jeunes : des quadragénaires qui reproduisent le système politique d'il y a 60 ans. Pour revenir à la réconciliation nationale, le mérite revient à Zeroual, dont la politique avec la Rahma est la matrice. Ensuite, Bouteflika a joué le rôle des pompiers qui arrivent après l'incendie.
Hassan ZenatiJe ne suis pas tout à fait d'accord. Zeroual a effectivement amorcé le processus, mais il n'a pas pu aller jusqu'au bout parce qu'il y avait des oppositions contre cette méthode. Lorsque Bouteflika est venu, je ne vais pas dire qu'il a posé ses conditions, mais il a posé le problème en ces termes : il nous faut une réconciliation nationale et des réformes profondes dans le système. C'est sur cette base qu'il a été réintégré. Il faut rappeler que Bouteflika avait été éjecté du système à partir de la mort de Boumédiène en 1980. Il a passé une vingtaine d'années en exil. Quand il est revenu, il est revenu avec ces deux concepts : la réconciliation nationale, c'est-à-dire mettre fin à cette guerre civile interne, et la réforme du système. Je crois qu'il est parvenu à faire consensus au sein de la classe politique autour de ces deux concepts.
Naoufel BrahimiLà où je suis d'accord, c'est que depuis qu'il est président, les cours du pétrole ont augmenté, il y a eu la pluviométrie, il a de la chance : c'est la baraka. Mais la baraka ne fait pas un projet de société. Ce qui manque dans cette gouvernance, c'est le projet de société.
Les relations franco-algériennes
Saïd BranineParlons des relations franco-algériennes. Vous avez affirmé, Naoufel Brahimi, que depuis l'arrivée de François Hollande à l'Élysée, il y a une reprise intense des relations entre la France et l'Algérie.
Naoufel BrahimiFrançois Hollande a commencé sur le registre de la symbolique. Candidat, il s'est recueilli pour les commémorations du 17 octobre 61 et il a fait un discours. Une fois élu, son déplacement a coïncidé avec la nécessité de lancer l'opération Serval. La géopolitique a dicté le besoin d'Algérie auprès des dirigeants français. Ça a commencé comme ça : un besoin géopolitique et un besoin économique. Quand François Hollande est venu au pouvoir, l'Algérie était encore riche, et il y avait ces deux besoins. Il a su trouver le ton juste. Ceci dit, après Sarkozy, ce n'est pas très compliqué. Il a trouvé le ton juste. Maintenant, qui a besoin de l'autre ? Est-ce la France qui a besoin de l'Algérie ou bien l'inverse ?
Hassan ZenatiJe commencerais par dire qu'il y avait depuis très longtemps une volonté de rapprochement entre l'Algérie et la France.
Naoufel BrahimiLe traité d'amitié sous Chirac.
Hassan ZenatiTraité d'amitié sous Chirac. Le premier à être venu à Paris a tout de même été Chadli Bendjedid. L'idée d'un rapprochement était dans l'air depuis très longtemps. Sauf que, de ce côté de la Méditerranée, c'est-à-dire en France, beaucoup de bombes à retardement ont été jetées sur cette piste et ont sabordé le processus. On cite notamment cette fameuse loi de février 2004 où l'on parlait des bienfaits de la colonisation. L'idée existait, et aujourd'hui on essaie de la concrétiser et de dépasser un certain nombre de choses. Des deux côtés, on a mis un peu d'eau dans son vin et l'on veut faire un pas ensemble. Les raisons géopolitiques ont été extrêmement déterminantes, aussi bien pour l'Algérie que pour la France. Pour la France, c'est très clair : elle a un certain nombre de marchés...
Naoufel BrahimiD'intérêts économiques.
Hassan ZenatiDe marchés en Afrique qu'elle veut préserver. Pour l'Algérie, c'est également très important parce qu'elle est aujourd'hui entourée de trois conflits importants à ses frontières, des frontières très longues et difficilement défendables : la Libye, le Mali et la Tunisie.
Naoufel BrahimiToutes ses frontières, et le Maroc, qui est une frontière problématique.
Hassan ZenatiUne frontière qui se gère depuis très longtemps mais qui reste problématique. J'allais dire que c'est un conflit qui se gère d'une façon fraternelle.
Naoufel BrahimiParmi les besoins de l'Algérie vis-à-vis de la France, il y a celui des cadres dirigeants d'assurer leur suivi médical. C'est un vrai besoin.
Hassan ZenatiC'est un peu le petit bout de la lorgnette.
Naoufel BrahimiEn termes de symbole, c'est énorme.
Hassan ZenatiSur le fond, c'est le petit bout de la lorgnette.
Naoufel BrahimiC'est-à-dire que n'importe quel ministre, au moindre rhume des foins, vient se soigner à Paris. C'est la faillite du système de santé, affichée sans honte ni vergogne.
Hassan ZenatiÉnormément d'Algériens viennent se soigner en France : de simples citoyens, pas seulement le président de la République ou les ministres.
Naoufel BrahimiC'est ce que je dis : ce sont les faillites, notamment du système de santé.
Hassan ZenatiOn peut évaluer aujourd'hui la dette de la Sécurité sociale algérienne vis-à-vis de la France...
Naoufel BrahimiQui est en train de se régler. 100, c'est 600 millions d'euros, je crois.
Hassan ZenatiVoilà, plusieurs dizaines de millions d'euros. Ce n'est donc pas propre au chef de l'État et aux ministres, mais cela crée des liens.
L'impact de la baisse du prix du pétrole
Saïd BranineParlons de la baisse du prix du baril de pétrole. L'économie algérienne est complètement dépendante de sa rente pétrolière. La baisse du baril va-t-elle affecter l'économie algérienne ?
Hassan ZenatiImmanquablement, parce que l'économie algérienne repose sur les rentrées pétrolières : 98 %, 13 % des ressources extérieures je crois, 65 % de la fiscalité de l'État. Cela va donc immanquablement l'affecter. Le tout est de savoir comment cela sera géré.
Naoufel BrahimiPuisque l'on parle de la visite du Premier ministre algérien à Paris, parmi les accords en préparation figure le gaz de schiste. C'est l'accord gagnant-perdant par excellence : la France va vendre son procédé à l'Algérie pour l'exploitation du gaz de schiste. Ce gaz a des coûts d'exploitation qui se situent entre 60 et 70 dollars par baril.
Hassan ZenatiComme aux États-Unis.
Naoufel BrahimiEn Algérie, ce sera supérieur parce que les États-Unis ont atteint leur courbe d'expérience.
Hassan ZenatiAbsolument.
Les enjeux du gaz de schiste
Naoufel BrahimiÀ partir du moment où on sait que le gaz de schiste entraîne la chute des cours du pétrole, l'Algérie va investir à perte, sans parler des incidences sur l'environnement. La France, elle, est gagnante parce qu'elle va avoir de l'énergie pas chère et des contrats pour l'exploitation du gaz de schiste. C'est le contrat aberrant par excellence.
Hassan ZenatiL'économie pétrolière est un peu plus complexe que cela. D'abord, l'Algérie va avoir besoin de beaucoup d'énergie pour ses besoins intérieurs. Elle va avoir besoin, par exemple, de 70 milliards de mètres cubes de gaz, en plus de faire fonctionner tout son parc automobile. L'exploitation du gaz et du pétrole de schiste en Algérie, troisième réserve pétrolière mondiale, il faut quand même le rappeler, constitue une ressource qui n'est pas négligeable.
Deuxième élément qui ne plaide peut-être pas en faveur d'une baisse du prix du pétrole : on ne sait pas à quel niveau va se situer la consommation de l'Asie, notamment de la Chine et de l'Inde, qui n'ont ni pétrole ni gaz, ainsi que de l'Indonésie, de la Malaisie et de toute cette mouvance qui est devenue le deuxième pôle économique du monde, étant donné que la Chine va bientôt passer première économie mondiale. On ne sait donc pas comment va évoluer le prix du pétrole.
Naoufel BrahimiToujours est-il que, sur le papier, la tendance est baissière, surtout après la déclaration des Saoudiens à l'OPEP.
Hassan ZenatiOui.
Naoufel BrahimiIls font baisser les prix pour lutter contre le développement du gaz de schiste.
Hassan ZenatiEt surtout pour lutter contre la Russie.
Naoufel BrahimiContre la Russie et contre l'Iran. Il y a bien sûr des arrière-pensées politiques, c'est évident.
Hassan ZenatiC'est l'analyse conjoncturelle. L'analyse conjoncturelle correspond exactement à ce que tu viens de dire et je suis tout à fait d'accord avec toi : ce n'est pas seulement le gaz de schiste qui est dans le point de mire de l'Arabie saoudite, ce sont aussi la Russie et l'Iran.
Mais il y a aussi l'analyse structurelle, sur le long terme. Sur le long terme, on ne sait pas comment vont évoluer les prix du pétrole. Et je ne sais pas si l'exploitation du gaz de schiste en Algérie n'est pas gagnante.
La question de la succession de Bouteflika
Saïd BranineUne dernière question pour conclure : qui, demain, va succéder à Bouteflika ? Il y a toujours les mêmes noms qui circulent : on parle de Hamrouche, Ouyahia, Benflis.
Naoufel BrahimiIl y a deux cas de figure. Soit c'est une succession ouverte, et dans ce cas-là, les noms connus deviennent une probabilité forte. Soit c'est une succession où, comme d'habitude, tout est décidé. Si, comme je le pense, un conclave décide du nom du successeur de Bouteflika, leur outil de travail sera l'annuaire du Grand Alger. Ils vont prendre l'annuaire, choisir un nom, il sera président, tout le monde va applaudir et, 5 ans plus tard, il sera réélu.
Hassan ZenatiIl ne faut pas caricaturer. Il y a la démarche d'une succession ouverte où, non seulement les personnalités les plus connues, mais d'autres aussi peuvent se présenter.
Naoufel BrahimiUne hypothèse que j'écarte.
Hassan ZenatiOn peut l'écarter. Mais il y a l'autre démarche, celle d'une personnalité qui va surgir au sein du système après le consensus de tous les acteurs principaux, les décideurs, comme on les appelle en Algérie. Ce n'est peut-être pas la plus probable. En réalité, personne ne sait aujourd'hui comment les choses vont se passer. Des noms circulent, notamment celui du Premier ministre actuel, monsieur Sellal, ainsi que d'autres. Mais j'ignore comment va évoluer le système.
L'anticipation des décideurs
Naoufel BrahimiQue nous ne sachions pas, c'est normal, nous ne savons pas prédire l'avenir. Mais la fin politique de Bouteflika, sans parler de sa fin biologique, n'est plus une surprise pour les décideurs. Ils ont eu le temps de se préparer. On l'a vu sous Boumédiène : quand il a quitté Alger pour Moscou, on savait que sa succession était ouverte. On a eu le temps de se préparer et de choisir Chadli.
Hassan ZenatiMais quand Boumédiène est allé à Moscou, on ne savait pas qui allait être coopté.
Naoufel BrahimiMais cela a été décidé avant son retour, puisque chacun sait que Boumédiène est mort deux fois : une fois à Moscou, une fois à Alger. Lors de sa première mort, la décision a été prise. Il fallait ensuite rapatrier son corps et annoncer son décès en Algérie. À partir du moment où l'on anticipe, anticiper l'après-Bouteflika n'a rien d'un surréalisme achevé, alors même que sa santé, que Dieu lui prête vie et qu'elle s'améliore, n'est pas des plus resplendissantes.
Hassan ZenatiEn tant qu'analyste politique, il faut être très audacieux pour savoir aujourd'hui comment se présentera la succession le moment venu. Si l'on regarde les précédents, personne n'attendait Zeroual.
Naoufel BrahimiC'est pour cela que c'est toujours l'inconnu, ce que j'appelle le syndrome de l'annuaire du Grand Alger.
Hassan ZenatiPersonne n'attendait Bouteflika non plus.
Naoufel BrahimiIls prennent un nom.
Hassan ZenatiC'est un peu caricatural.
Naoufel BrahimiC'est le propre de la métaphore.
Hassan ZenatiC'est sûr.
Saïd BranineMerci, messieurs. À très bientôt pour un autre numéro des Trublions de l'info.