Saïd BranineBienvenue dans Les Trublions de l'info, en partenariat avec Mondafrique, numéro spécial Algérie.
Bienvenue messieurs. Nicolas Beau, vous êtes directeur du site Mondafrique, vous connaissez très bien le Maghreb, en particulier l'Algérie. Naoufel Brahimi, vous êtes consultant, spécialiste du monde arabe, vous connaissez également très bien l'Algérie. Nous allons revenir tout de suite sur les manifestations à In Salah, dans le Sud algérien, contre l'exploitation du gaz de schiste.
La contestation du Sud algérien
Nicolas BeauOui, ben dans ces manifestations, il y a une vieille hostilité des gens du Sud contre les gens du Nord, qui sont souvent d'ailleurs les gens de la Sonatrach, ceux qui exploitent aujourd'hui le gaz de schiste. Pourquoi ? Parce qu'il y a une inégalité profonde dans la répartition des richesses entre le Nord et le Sud. Le Sud est frustré, d'autant plus que les richesses s'y trouvent, ce qui pose problème. Par exemple, les bonnes écoles de toute cette région sont réservées en quelque sorte aux expatriés du Nord qui viennent travailler notamment à la Sonatrach ou dans des installations pétrolières du Sud.
Les gens du Sud vivent dans une frustration ancienne qui apparaît aujourd'hui au grand jour. De plus, les forces de l'ordre sont intervenues contre une population du Sud à la peau mate, basanée, dirait Le Penil. Il y a incontestablement un fond de racisme chez certains membres des forces de l'ordre, comme en France, malheureusement. Tout cela s'ajoute et crée un climat d'ébullition à Ghardaïa comme lors de ces dernières manifestations, très dur à calmer et à éteindre.
Saïd BranineNaoufel Brahimi, sur les manifestations dans le Sud algérien ?
Naoufel BrahimiTout d'abord, dans ces manifestations, il y a aussi le fait que les gens du Sud ont du travail, mais pas à forte valeur ajoutée : ce sont des chauffeurs ou des personnes qui effectuent des prestations sans aucune valeur ajoutée. La situation au Sud résume très bien le contexte algérien : c'est un pays riche, mais qui n'est pas prospère. C'est une prouesse algérienne que d'être riche sans être prospère.
Ensuite, le Sud a toujours été tumultueux. Si l'État central ne se ressaisit pas, l'Algérie pourrait, à terme, perdre le contrôle de son Sud. Dans cette dynamique tumultueuse de manifestations, on voit le patron des patrons algériens, Ali Haddad, pour ne pas le nommer...
Nicolas BeauGrand ami de Saïd Bouteflika, le frère du président.
Naoufel BrahimiOui. Il a un projet pour le Sud : créer tout seul une zone industrielle pour rassembler tous ses clients et amis afin de développer le Sud, toujours dans le but de pomper les richesses locales au profit du Nord. On verra que l'argent va parfois beaucoup plus au nord d'Alger, jusqu'à la Suisse.
Nicolas BeauAvec les listings d'HSBC.
Naoufel BrahimiOui.
Nicolas BeauIl n'y a pas eu beaucoup de noms d'Algériens sur ces listings.
Saïd BranineOn y reviendra tout à l'heure.
Les enjeux du gaz de schiste
Naoufel BrahimiL'enjeu du gaz de schiste pour ces prédateurs, pour ces hommes d'affaires, c'était la sous-traitance. Je ne suis pas technicien, mais sur un champ conventionnel d'une surface donnée, il faut faire sept à huit forages. Sur la même surface, pour le gaz de schiste, il faut faire une centaine de forages. Ces prédateurs vont faire des trous dans le sable, ce qu'ils savent sans doute faire. Ce ne sont pas les expatriés, ni Total, ni les Américains qui vont faire ce petit travail. La multitude de ces forages prévus est évaluée à 17 milliards de dollars, il y a donc un vrai enjeu.
Nicolas BeauC'est un gisement.
Naoufel BrahimiBen un gisement, voilà, et un vrai enjeu. Cela ne concerne pas uniquement In Salah : il y a eu Ghardaïa, et il y a deux ans, Tamanrasset. Quand les Algériens du Nord vont travailler dans le Sud, leur surnom est « les Chinois », ce qui veut tout dire.
Nicolas BeauIl faut se méfier des devis à l'algérienne. L'autoroute Est-Ouest est partie avec 3 milliards de dollars de devis pour atteindre 20 milliards à l'arrivée.
Naoufel BrahimiPresque 20 milliards.
Nicolas BeauLa note va gonfler au fur et à mesure des mois et des besoins.
Naoufel BrahimiDes besoins.
Nicolas BeauConsidérables, bien sûr.
Saïd BranineQui pousse l'Algérie à exploiter son gaz de schiste ? On parle de pressions américaine et française.
Naoufel BrahimiD'abord, la géopolitique pousse en ce sens. Aujourd'hui, l'Europe est trop dépendante du gaz russe et il faudra en augmenter les quantités, alors que le gaz libyen n'est plus d'actualité pour les raisons que l'on sait. John Kerry, le secrétaire d'État, s'est rendu à Alger la veille des élections : c'est la première fois qu'un secrétaire d'État américain passait la nuit à Alger, alors qu'ils ne restent d'habitude que quelques heures. Le deal du quatrième mandat, c'était le quatrième mandat contre le gaz de schiste.
Aujourd'hui, les pressions s'accentuent. Mardi dernier, le sous-secrétaire au Commerce américain était à Alger et a affirmé qu'ils pouvaient vendre la technologie pour exploiter le gaz de schiste. Total est également présent. Il y a donc des pressions françaises et américaines dictées par une lecture essentiellement géopolitique. Leur but n'est pas de développer les réserves de gaz pour les générations futures, mais surtout d'atténuer la dépendance européenne envers le gaz russe.
Nicolas BeauOui, mais avec la chute du prix du baril de pétrole, la pression est quand même moins grande. C'est une espèce d'assurance pour l'avenir.
Naoufel BrahimiLa pression est moins grande, surtout quand on observe les Américains qui ont dix-huit ans d'expérience dans le gaz de schiste. L'équivalent du coût d'exploitation est autour de 50 dollars le baril. L'Algérie, qui n'a pas cette courbe d'expérience, paiera plus cher. Mais Alger est la capitale où l'on confond gaspillage et investissement. C'est le prix du quatrième mandat ; pour celui du cinquième, ce sera un autre débat.
Le scandale des listings HSBC
Saïd BranineSur un tout autre sujet, on dit que des centaines d'Algériens posséderaient un compte HSBC en Suisse, pour un montant évalué à plus de 670 millions de dollars.
Nicolas BeauCette histoire des listings d'HSBC est un vrai scandale. D'abord, c'est passé par le canal de journalistes du Monde, messieurs Davet et Lhomme, qui ont apporté des informations ensuite diffusées dans le monde entier à travers un club de grands investigateurs basé aux États-Unis. On a eu la surprise de voir des noms extrêmement détaillés et précis pour certains pays, notamment la Colombie ou des pays africains. En revanche, pour le Maroc et l'Algérie, les éléments sont minces. Pour le Maroc, on apprend juste que le roi a 6 millions d'euros sur son compte, le strict minimum pour les faux frais lors de ses déplacements en Europe, alors qu'il possède en France un château d'une valeur de 30 millions : ce n'est pas sérieux.
Pour l'Algérie, aucun nom n'apparaît. On évoque 400 personnes détentrices d'un compte chez HSBC sans fournir d'identité, pour une somme totale d'environ 700 millions de dollars, soit à peu près 1,5 million de dollars par personne. Ce montant est dérisoire pour des personnalités comme monsieur Haddad, le patron des patrons, ou d'autres : s'ils ont un compte chez HSBC, les montants se comptent en dizaines ou en centaines de millions de dollars.
On ne peut donc pas croire à cette indication de 700 millions de dollars donnée uniquement par Le Monde, et plus particulièrement par deux journalistes qui ont la haute main sur les informations divulguées ou retenues. Sans tomber dans la théorie du complot, on peut soupçonner des tractations entre les journalistes et leurs sources pour taire la totalité des noms algériens figurant sur ce listing, ainsi que bien d'autres noms. En France, quelques artistes apparaissent, mais pratiquement aucun politique, alors que l'on sait pertinemment que des politiques comme monsieur Cahuzac ou d'autres détiennent des avoirs en Suisse.
Tout cela n'est pas sérieux, et il existe en Algérie une très forte demande pour que ces noms soient enfin publiés. À Mondafrique, nous enquêtons sur les conditions de travail du pool d'investigation aux États-Unis, qui est pourtant relié à de grandes ONG et à des journalistes indépendants. Nous allons leur poser des questions sur la manière dont les informations ont été distillées au compte-gouttes, notamment concernant l'Algérie.
Saïd BranineNaoufel ?
Naoufel BrahimiL'Algérie a une grande tradition de corruption. En 1989, Abdelhamid Brahimi, qui venait de quitter ses fonctions de Premier ministre, a jeté un pavé dans la mare en affirmant que la corruption sur les vingt premières années de l'indépendance s'élevait à 26 milliards de dollars.
Nicolas BeauAprès avoir dit cela, il a d'ailleurs été obligé de se réfugier à Londres.
Naoufel BrahimiPour d'autres raisons.
Nicolas BeauD'accord.
Naoufel BrahimiSur les quinze années de pouvoir de Bouteflika, soit trois mandats, les investissements, dépenses et gaspillages sont estimés à 600 milliards de dollars. Les 26 milliards évoqués par Abdelhamid Brahimi en 89 apparaissent donc comme un pourboire de vestiaire. Aujourd'hui, l'unité de compte est le milliard.
Nicolas BeauLe ticket d'entrée dans le club des corrupteurs tourne autour de 500 millions ou 1 milliard de dollars. Les chiffres avancés à propos d'HSBC sont grotesques, on se moque de nous.
Naoufel BrahimiOn se moque de nous, car le RMI se chiffre en milliard de dollars pour ces gens-là.
Nicolas BeauOui.
Une crise économique et sociale
Saïd BranineUn mot sur la situation économique et sociale dans le pays, Naoufel ?
Naoufel BrahimiEn raison de la chute des cours du pétrole, l'Algérie connaît pour la première fois en quinze ans un déficit budgétaire, qui illustre bien la fuite en avant. On parle de politique d'austérité et on demande à la population de se serrer la ceinture, tout en poursuivant des chantiers pharaoniques. Le cas de la grande mosquée d'Alger m'interpelle : 1,5 milliard d'euros et 25 000 travailleurs chinois pour édifier une mosquée, qui n'est pas un centre productif créateur de valeur ajoutée.
Par ailleurs, environ 10 milliards de dollars ont été prévus pour la rénovation du réseau routier du Sud, alors que l'autoroute Est-Ouest s'est dégradée et que les routes restent en très mauvais état.
Nicolas BeauCertains tronçons sont coupés.
Naoufel BrahimiDes tronçons sont coupés, des tunnels s'effondrent. On engage en parallèle 17 milliards de dollars dans le gaz de schiste tout en prônant l'austérité : c'est la population qui subira ce déficit budgétaire.
Nicolas BeauCela se traduit par une réduction des subventions aux produits de première nécessité et moins d'emplois dans la fonction publique. On comprend que la population se révolte, en particulier dans le Sud qui demeure structurellement la région la plus pauvre du pays. Face à cela, le pouvoir apparaît déliquescent et ne sait pas comment répondre à ce début de soulèvement.
Naoufel BrahimiSi, ils le savent : la violence politique s'inscrit aussi dans une très longue tradition. Pour reprendre l'expression d'une ministre française, les policiers et gendarmes algériens ont un vrai savoir-faire. L'Algérie connaît bon an, mal an entre 8 000 et 10 000 émeutes ou mini-émeutes par an. Les policiers disposent d'un savoir-faire.
Nicolas BeauOui, mais là, il y a des morts, alors qu'il n'y en a pas dans ces manifestations routinières.
Naoufel BrahimiLes morts sont à déplorer à Ghardaïa. À In Salah, on compte une quarantaine de blessés, dont trois graves, mais Dieu merci, il n'y a pas encore eu de morts.
Saïd BranineDernière question : où en est le projet de révision constitutionnelle en Algérie ?
La question d'un poste de vice-président
Nicolas BeauApparemment, on parle à Alger en ce moment d'une révision possible pour la fin du mois d'avril, avec une grande question : y aura-t-il un poste créé de vice-président ou pas ?
Qu'est-ce que ça veut dire, un poste de vice-président ? Ça veut dire qu'actuellement Bouteflika choisirait ce vice-président, choisirait en quelque sorte son successeur, sans élections, de façon totalement non démocratique, et assurerait une transition favorable à son clan, notamment à son frère, Saïd Bouteflika, qui a bien l'intention d'avoir l'œil sur le choix du successeur.
Il paraît même que ces dernières semaines, il a rêvé que son ami Haddad, dont on parlait, le grand entrepreneur du BTP et du gaz de schiste en Algérie, multimillionnaire, soit nommé à ce poste de vice-président. Mais il semble que les grands patrons de l'armée, notamment le général Mediène, patron du DRS, et Gaïd Salah, le patron de l'état-major, aient eu une conversation avec le président Bouteflika pour lui dire que pour l'instant il était un peu prématuré qu'il quitte ses fonctions et qu'il choisisse un successeur. Ils lui ont fait comprendre qu'il n'était pas question que Monsieur Haddad soit le successeur.
Rééquilibrage des pouvoirs et rôle de l'armée
Naoufel BrahimiLa révision constitutionnelle est une promesse de 2011. À l'époque, Bouteflika pouvait parler. C'était sa promesse dans la foulée du Printemps arabe. L'idée est d'avoir un rééquilibrage des pouvoirs, parce que la Constitution de 2008, votée à main levée par les députés, représente une concentration des pouvoirs chez le président. Maintenant, quant à cet équilibre de pouvoir, on s'attend à ce que les parlementaires aient plus de pouvoir, plus de prérogatives, pourquoi pas. De plus, pour un système pas très démocratique, c'est plus facile de contrôler 400 députés que de contrôler un seul président...
Nicolas BeauMais de qui parlez-vous quand vous dites « contrôler le président et les parlementaires » ?
Naoufel BrahimiLes militaires.
Nicolas BeauAh oui.
Naoufel BrahimiC'est plus facile de contrôler 400 députés...
Nicolas BeauEst-ce que ce sont les militaires qui vont encore avoir la maîtrise du choix de cette révision constitutionnelle ou pas ?
Naoufel BrahimiOn ne connaît pas encore le texte. Mais si vice-président il y a, ce que je ne crois pas, même si je peux me tromper, il y aura un progrès démocratique parce que, jusqu'à présent, on a eu un président qui a été élu sans fraude. Là, il y aura un président qui n'a jamais été élu, mais il n'y a pas eu de fraude. On ne fraude pas, c'est un progrès démocratique.
Saïd BranineMerci à vous, messieurs. À très bientôt pour un autre numéro des Trublions de l'info.