Saïd BranineBienvenue dans Les trublions de l'info, en partenariat avec le site mondafrique, pour ce numéro consacré au voyage de François Hollande en Algérie.
Bienvenue, messieurs. Nicolas Beau, vous êtes directeur du site mondafrique.com. Naoufel Brahim El Mehdi, vous êtes chroniqueur au site mondafrique.com, consultant, spécialiste du monde arabe.
Messieurs, c'est le troisième voyage de François Hollande en Algérie : un en tant que candidat, deux en tant que chef d'État. Que va faire François Hollande en Algérie ?
Un tropisme algérien ancien
Nicolas BeauFrançois Hollande a clairement un prisme algérien. Quand on compare avec ses relations avec le Maroc, elles sont beaucoup plus compliquées. Au Maroc, on le soupçonne même d'être derrière cet applicateur qui a balancé tous les télégrammes diplomatiques marocains sur le Sahara. On pense que les services français sont impliqués parce que les relations entre le Maroc et la France étaient très mauvaises en matière de coopération contre le terrorisme.
En revanche, c'est la lune de miel avec l'Algérie, et cela dure depuis qu'il a été stagiaire à l'ENA, où il a fait son premier séjour à Alger. Lui qui voyage très peu parce qu'il détestait l'avion jusqu'à ce qu'il soit président, il s'est habitué depuis. En 2010, il s'y rend comme candidat...
Naoufel Brahim El MehdiAux primaires.
Nicolas BeauAbsolument. Il est accompagné par celui qui va devenir son conseiller, qui a démissionné depuis car impliqué dans une affaire de détournement de biens, Faouzi Lamdaoui. Faouzi Lamdaoui était au mieux avec le Premier ministre algérien, Sellal. François Hollande a fait très peu de visites avant son élection, mais il a fait celle-là. En décembre 2012, il retourne en Algérie juste avant l'opération Serval au Mali. Et aujourd'hui encore, l'Algérie.
Naoufel Brahim El MehdiPour sa première visite lors des primaires, François Hollande s'inscrivait dans des enjeux franco-français. Il a vu qu'en 2007, les voix des Maghrébins s'étaient portées sur Ségolène Royal. Il a donc agi pour les élections, sur un plan franco-français. Il a fait un geste encore plus fort lors de la commémoration du 17 octobre 61 en jetant une fleur depuis le pont de Clichy, je crois.
Nicolas BeauQuinze jours avant le voyage du 15 juin, il a aussi envoyé Yamina Benguigui. Elle a été reçue par Bouteflika, qui reçoit peu vu son état de santé, avec l'espoir de lui parler de la jeunesse issue de l'immigration en France.
Naoufel Brahim El MehdiLà, je rectifie. Bouteflika reçoit tous les visiteurs étrangers, comme on dit chez les preneurs d'otages, parce qu'il doit donner des signes de vie. Cela fait partie du modèle : on ne l'entend pas, mais on le voit.
Nicolas BeauJe ne suis pas tout à fait d'accord. Il a reçu récemment le Premier ministre tunisien, Essid. Un ministre tunisien qui accompagnait Essid m'a dit que pendant une heure trois quarts, Bouteflika était tout à fait alerte.
Naoufel Brahim El MehdiOui, mais quand il parle, c'est en bilatéral ; à la télévision, il ne parle pas. C'est ce que je veux dire, même s'il est bien sûr alerte.
Devoir de mémoire et contrats économiques
Naoufel Brahim El MehdiCette visite-là est une visite de travail de quelques heures, ce n'est pas une visite d'État.
Nicolas BeauC'est quand même plus longtemps que le temps qu'il a passé au Salon de l'agriculture.
Naoufel Brahim El MehdiUn peu plus, à peine : une demi-heure de plus. Ceci dit, on ne sait pas encore si son avion aura du retard.
La visite a lieu lundi prochain. L'enjeu est double. Tout d'abord, le point fort de François Hollande dans les relations avec l'Algérie est d'avoir su gérer le devoir de mémoire. Il a commencé par son discours sur le 17 octobre 61, sous la pression des associations françaises qui votent à gauche et demandent d'aller plus loin. Pour la première fois, il a également envoyé son ministre des Anciens Combattants représenter la France pour les commémorations du 8 mai 45.
Nicolas BeauDes morts de Sétif.
Naoufel Brahim El MehdiDu massacre, c'était un véritable massacre. Il joue cette carte. En contrepartie, il y a un sujet économique. Quand le Premier ministre Sellal est venu en France, il était accompagné de quinze ministres et ils sont restés deux jours. Ce n'est plus une visite de travail, c'est un gouvernement en exil.
Nicolas BeauPour négocier des contrats.
Naoufel Brahim El MehdiPour négocier des contrats.
Nicolas BeauFrançois Hollande est obsédé par cela dans l'idée de lutter contre le chômage pour être réélu, puisqu'il a promis d'inverser la courbe. Mais il est mal informé : avec la chute des cours du pétrole, il y a une angoisse du pouvoir algérien par rapport aux fonds disponibles dans les trois années à venir. Les Algériens ont-ils vraiment de quoi investir en France ?
Naoufel Brahim El MehdiUne action conjointe a été préparée, notamment quand Arnaud Montebourg était ministre du Redressement productif, avec un lobby regroupant oligarques algériens et politiques français.
Nicolas BeauMontebourg était très lié à l'homme d'affaires Rebrab.
Naoufel Brahim El MehdiRebrab a d'ailleurs investi en France. Il s'agissait d'obliger l'État algérien à voter une loi autorisant les privés à investir à l'étranger.
Nicolas BeauCela a été voté ?
Naoufel Brahim El MehdiCela a été voté, mais on ignore dans quelles conditions. Rebrab peut investir en France, les oligarques ont aussi investi en Italie, mais il n'y a pas de ligne stratégique, on ne sait pas pour faire quoi. Ces oligarques ont eu gain de cause et on mise sur eux parce qu'ils ont une pérennité plus prononcée que celle des ministres. Aujourd'hui, il vaut mieux être homme d'affaires que ministre.
Nicolas BeauMais on ne les voit pas venir, ces investissements.
Une succession incertaine à Alger
Saïd BranineQui Hollande va-t-il rencontrer en Algérie compte tenu de l'état de santé de Bouteflika ?
Nicolas BeauIl va rencontrer Bouteflika tout de même. Le problème qui se pose est que nous sommes en pleine guerre de succession en Algérie. Beaucoup de signaux montrent que des changements pourraient être imminents, peut-être pendant le ramadan, avec le vote d'une réforme constitutionnelle instaurant un vice-président. C'est un projet en cours depuis deux ans qui a été approuvé en France : Saïd Bouteflika, le frère du président, est venu demander l'aval jusqu'à l'Élysée juste avant le quatrième mandat, en disant de ne pas s'inquiéter, qu'il y aurait un vote pour un vice-président et que tout se ferait en douceur.
En allant rendre visite officiellement à Bouteflika, François Hollande adoube apparemment le processus de succession en cours. Si des décisions précises sont annoncées dans la foulée de son voyage, cela signifiera que sur le plan international, François Hollande valide la situation. Cela lui a d'ailleurs été reproché par des intellectuels et des écrivains algériens, comme Kamel Daoud...
Naoufel Brahim El MehdiEt par des opposants aussi.
Nicolas BeauCes opposants soulignent qu'il est très maladroit de venir à un moment de pleine incertitude, où le pouvoir de Bouteflika est très discrédité en raison de son état, de la dilapidation de l'argent public et de la mauvaise gestion. Il vient lui apporter sa caution. Pourquoi prend-il ce risque politique ?
Naoufel Brahim El MehdiIl y a une règle dans la politique française : que ce soit sous Nicolas Sarkozy ou sous François Hollande, ils ont tous misé sur Bouteflika. Au moins, on le connaît et on sait comment il réagit.
Nicolas BeauIl est déjà allé le voir une fois, pourquoi y retourner une seconde fois ?
Naoufel Brahim El MehdiLes enjeux sont d'abord économiques, puisque la loi pour les investissements algériens à l'étranger est votée.
Nicolas BeauRien ne vient pour autant.
Naoufel Brahim El MehdiC'est justement le moment d'y aller pour faire une piqûre de rappel.
Gaz de schiste et archives libyennes
Nicolas BeauIl y a aussi un espoir sur le gaz de schiste, où les Français ont poussé les Algériens dans cette politique un peu délirante.
Naoufel Brahim El MehdiLes Français et les Américains. La veille des élections pour le quatrième mandat, John Kerry s'est rendu en Algérie. C'était la première fois qu'un secrétaire d'État américain passait la nuit à Alger. La feuille de route concernait le gaz de schiste pour des raisons géostratégiques : mettre davantage de gaz sur le marché, d'origine algérienne, pour atténuer la dépendance européenne envers le gaz russe, la situation libyenne étant plus compliquée. John Kerry a passé une nuit sur place, sans programme particulier, et a dîné avec un ancien Premier ministre algérien et son fils.
Nicolas BeauÀ la fin du règne de Kadhafi, les Algériens sont intervenus pour exfiltrer Aïcha, la fille chérie du Guide libyen. Dans le même temps, ils ont récupéré des tombereaux d'archives qu'ils ont rapportés à Alger.
Naoufel Brahim El MehdiC'est faux.
Nicolas BeauJe pense que c'est tout à fait le cas, je l'ai écrit. François Hollande a peut-être l'espoir que ses amis algériens lui fournissent des billes pour la dernière phase de la campagne. Dans un premier temps, il faut éliminer Alain Juppé pour affronter Nicolas Sarkozy, le meilleur ennemi de François Hollande, ce qui lui permet de ratisser au centre. Dans la dernière phase, les Algériens pourraient lui donner les fameuses preuves de financement.
Saïd BraninePour vous, l'un des objectifs de ce voyage est notamment de gêner Nicolas Sarkozy ?
Nicolas BeauJ'en suis sûr, notamment grâce aux archives libyennes. On sait que les Algériens sont d'excellents spécialistes des archives et du renseignement. Le patron du DRS, les services secrets algériens, est inamovible depuis 25 ans. Avant d'être nommé à la tête du DRS, il était chargé de mission en Libye ; ce pays n'a donc pas beaucoup de secrets pour eux. Je pense que François Hollande et ses conseillers ont l'arrière-pensée que Bouteflika pourrait leur apporter une aide précieuse.
Naoufel Brahim El MehdiJe maintiens mon désaccord. Des sociétés de sécurité privée américaines ont fait main basse sur les archives libyennes ; il y a eu un véritable marché et les Américains ont tout phagocyté. J'étais moi-même au siège un an après la révolution.
Nicolas BeauD'après vous, François Hollande porte donc un amour totalement désintéressé à l'Algérie ?
Naoufel Brahim El MehdiNon, le mobile est économique.
Nicolas BeauComme avec l'Arabie saoudite ?
Naoufel Brahim El MehdiL'Arabie saoudite relève aussi de l'économique, mais elle pose beaucoup plus de problèmes. C'est un pays qui bombarde son voisin, avec des dégâts collatéraux et des enfants qui meurent ; c'est un autre sujet.
Saïd BranineMerci à vous, messieurs. À très bientôt pour un autre numéro des Trublions de l'info.