Saïd Branine : Bienvenue dans Esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui Jean-Michel Vernochet, grand connaisseur de l'Irak.
Bienvenue, Jean-Michel Vernochet.
Jean-Michel Vernochet : Bonjour à vous. Bonjour à toutes et à tous.
Saïd Branine : Alors, vous êtes un grand connaisseur de l'Irak, vous avez travaillé pendant des années dans ce pays et vous venez récemment d'un voyage en Irak. Alors, quelle est la situation dans ce pays ?
Jean-Michel Vernochet : Grand connaisseur, sans doute, peut-être pas aussi, mais vieux connaisseur, c'est certain. Mon premier séjour en Irak remonte à la guerre des Six-Jours, j'étais à Bagdad lorsque les hôpitaux les hôpitaux irakiens, bagdadis, étaient bombardés au napalm par une certaine entité.
Je suis allé récemment, effectivement, en Irak et, deux ou trois heures après mon arrivée, après avoir franchi une multitude de checkpoints, être entré dans une grande ville, une grande ville sainte, pour ne pas la cacher, Karbala, j'ai découvert une ville qui était comme une sorte de labyrinthe balisé de checkpoints tous les 200, 300, 400, 500 mètres. Et plus on arrivait vers le centre, et plus le dispositif se resserrait, et une idée s'est imposée à moi, c'est que le pays était déjà en partition. Il était déjà dépecé, en quelque sorte. Même si la fiction de l'unité était maintenue à ce moment-là.
Saïd Branine : Alors, est-ce que la situation qui règne actuellement en Irak est le résultat direct de la politique américaine dans ce pays ?
Jean-Michel Vernochet : Alors, poser la question, c'est y répondre, c'est bien clair. Le chaos libyen est le résultat immédiat de la politique de la France, qui attire d'ailleurs... Tout le monde, aujourd'hui, charge, met la situation libyenne sur le dos de la politique de Paris, aussi bien de monsieur Bernard-Henri Lévy et cetera. Ce qui est vrai, bien entendu, mais pas uniquement.
Le chaos, on peut parler aussi de chaos... d'aimable chaos en Afghanistan, au Yémen ou partout ailleurs, c'est le résultat direct de la politique américaine, cela va de soi.
Saïd Branine : Alors, le Qatar et l'Arabie saoudite, qui, après avoir fourni et financé des djihadistes, cherchent maintenant à lutter contre ces mêmes djihadistes. Comment expliquez-vous ce revirement ?
Jean-Michel Vernochet : Écoutez, c'est assez simple. Lorsque vous êtes au volant d'un véhicule, vous avez deux pédales principales, je ne parle pas de l'embrayage : vous avez un accélérateur et un frein. Alors, à un moment donné, on accélère quand c'est nécessaire, mais quand il s'agit de négocier un virage, il y a ce qu'on politique des revirements, des changements de cap. Et là, aujourd'hui, nous sommes à un changement de cap. On va peut-être revenir sur ces... revenir sur cette question, et donc il s'agit de freiner.
Je rappellerai que les Saoudiens, Ibn Séoud est arrivé au pouvoir au milieu des... au milieu des années 20, après avoir créé les Ikhwan, les Frères, la grande fraternité, djihadistes, takfiris, salafistes, wahhabites ouahabou-takfiris, appelez-la comme vous voudrez, en 1912. Mais en 1929, arrivé au pouvoir, il faisait massacrer tous les Ikhwan. Donc, on se trouve dans un cas de figure, voyez, ce n'est pas... Aujourd'hui, ce n'est pas nouveau qu'on se retourne contre ses propres alliés qui, idéologiquement, veulent... sont trop absolutistes ou veulent aller trop loin ou ne sont plus maîtrisables.
Saïd Branine : Obama a mis en place une coalition internationale. Comment cette même coalition compte-t-elle intervenir en Irak ?
Jean-Michel Vernochet : Alors, écoutez, cette coalition remonte à la nuit dernière, c'est-à-dire la nuit du 10 au 11 septembre 2014, 13e anniversaire des attentats du 11-Septembre. C'est une stratégie, alors que, il y a encore 10 jours, il disait qu'il n'en avait pas. Elle est elle est très simple : regrouper, faire une alliance assez large en dehors d'ailleurs de toute légalité internationale, comme d'habitude. Mais la légalité, c'est la légalité de la force. Alors, nous avons le Royaume-Uni, l'Allemagne, la France, le Qatar, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l'Égypte, la Jordanie et la Turquie, je pense, si j'en ai oublié, ce n'est pas très grave.
À partir de cette coalition, il va y avoir une guerre aérienne qui va être conduite, et depuis 2001 et depuis le grand assaut donné à l'Émirat islamique d'Afghanistan, la guerre aérienne a fait des progrès avec les drones Predator et Reapers notamment. C'est une guerre qui est qui est aujourd'hui bien en place et qui est peu coûteuse peu coûteuse au regard des résultats attendus.
Ceci étant dit, ce que l'on ne dit pas, cette guerre aérienne avec alors assortie d'un d'un financement, d'un armement, d'équipement... Les États-Unis vont envoyer plusieurs centaines d'hommes pour former les peshmergas, les combattants de la mort kurdes, les équiper, également reformer des des cadres des des cadres opérationnels de de l'armée irakienne, restructurer cette armée irakienne. Donc des armements, un appui logistique, mais également en Syrie. On va réarmer, et là, c'est un point important, on va réarmer la rébellion dite dite non djihadiste ou non salafiste en Syrie.
Ceci étant dit, pour pouvoir opérer des frappes efficaces, il faut qu'il y ait un appui au sol, même si les Américains ont déclaré qu'ils n'iraient pas sur le au sol. Mais il faudra, indépendamment des des des forces spéciales turques, jordaniennes ou autres qui pourraient venir en appui des des combattants sur au sol, il est certain, il est assuré que des forces spéciales britanniques, françaises, peut-être même allemandes, puisqu'on voit le grand retour de l'Allemagne sur la scène sur la scène de la géopolitique internationale, et américaines seront à l'œuvre au sol pour désigner les objectifs, éclairer les cibles, le cas échéant. Qui dit bombe intelligente, guidage au laser, dit éclairage de la cible.
À tel enseigne, d'ailleurs, que hier quittait le... hier après-midi, le polygone de tir de Bourges, enfin, c'est un vaste camp militaire au centre de la France, il y avait plus de 50 gros porteurs de chars légers, enfin, ce qu'on appelle les VAB, les véhicules blindés de l'avant, qui quittaient, qui venaient d'être repeints aux couleurs sable. Donc, qu'on le dise ou non, les Occidentaux se préparent à des opérations terrestres.
Saïd Branine : Un mot sur la politique française dans le monde arabe ?
Jean-Michel Vernochet : Alors, je voudrais quand même conclure sur sur la dernière question, c'est que il ne s'agit pas seulement de frapper l'État islamique au Levant et en Irak et au Levant, ou l'État islamique tout court, ce nouveau califat, il s'agit peut-être, et là on doit y réfléchir et être très attentifs, saisir, penser que ce ce califat islamique sera, a été, va devenir le réel prétexte pour relancer la guerre la guerre en Syrie, puisque l'on va réarmer les les rebelles syriens, la dissidence syrienne, pour soi-disant combattre l'État l'État islamique. Donc, on a... Pensez aussi que les derniers foyers, le dernier les derniers théâtres d'opérations se situent à la frontière israélienne, notamment sur la ligne bleue, non pas des Vosges, mais la ligne bleue du Golan, et que là on va avoir peut-être le prétexte et l'occasion de relancer de relancer la guerre contre le dernier État laïque du Proche-Orient.
Pensez que, de ce point de vue, que peut-être l'État islamique, sans dire que c'est une fabrication totale et planifiée par les occidentalisme, que il n'en demeure pas moins que la question se pose. Pensez que le le calife Ibrahim, alias al-Baghdadi, est photographié en juillet 2013 aux côtés de de John McCain, qui a été candidat à la présidence, vous le savez, ce néo-conservateur. Donc là aussi, il y a à la fois une collusion et il y a des il y a des des des questions qui se posent de façon extrêmement aiguë.
Saïd Branine : Vous n'avez pas répondu sur la politique française dans le monde arabe.
Jean-Michel Vernochet : Alors, la la politique française dans le monde arabe, elle n'existe plus. Elle suivait, elle s'alignait sur un axe Londres-Washington, puisque je pense que Londres est tout à fait, en tout cas la City de Londres, le l'hypothalamus de la finance mondiale se situe à Londres. Mais il y a eu de de graves désaccords, notamment depuis le le 28 août 2013, lorsque monsieur Obama a fait volte-face en ce qui... à propos des des bombardements sur la Syrie, et que la France, à ce moment-là, s'est réalignée selon un axe qui était un axe Paris-Riyad-Tel-Aviv, ou Paris-Tel-Aviv-Riyad. Ça mériterait exploration et explications. Ce sera peut-être pour une autre une autre circonstance. Donc, la la politique française n'est n'est plus une politique qui défend des intérêts nationaux, des intérêts même, on peut dire, hexagonaux, mais des intérêts qui sont totalement extrinsèques. On l'a bien vu, encore une fois, avec monsieur Bernard-Henri Lévy dans le cas libyen, ou monsieur Bernard-Henri Lévy sur la place du Maïdan, en train de haranguer les foules pour déclencher la guerre civile.
Saïd Branine : Alors, pour conclure, est-ce que vous pensez que le nationalisme arabe est définitivement mort ?
Jean-Michel Vernochet : Non, je ne pense pas. Dans mon livre « Les Égarés », je je dis qu'il y a eu... On dit que le le XXe siècle est est l'époque, l'ère des grands affrontements entre des grandes idéologies, qui seraient d'un côté le le communisme, le fascisme ou le national-socialisme, disons le fascisme grosso modo, et le le capitalisme, le le le libéralisme. Non, la la deuxième moitié du XXe siècle a vu s'affronter des idéologies tout aussi déterminantes d'un point de vue historique, à savoir le nationalisme arabe ou le panarabisme, le nationalisme arabe, le sionisme et le wahhabisme, qui sont des religions qui se sont, d'une certaine façon, ont conclu une alliance objective contre le nationalisme arabe. Mais le nationalisme arabe, on le voit, d'une certaine façon, ressurgir avec le général Sissi en Égypte. Je ne suis pas un fin connaisseur du dossier, mais on voit que le général Sissi n'adopte pas des positions totalement alignées sur les intérêts occidentalisés, même s'il...
Saïd Branine : Mais qu'il est comme allié d'Israël dans l'affaire de Gaza.
Jean-Michel Vernochet : Même s'il était allié d'Israël dans l'affaire de Gaza. C'est extrêmement complexe.
Saïd Branine : C'est pas un démocrate...
Jean-Michel Vernochet : C'est pas très démocratique, et en tout cas c'est extrêmement complexe. Et c'est vrai qu'il faut aussi parfois, de temps en temps, aller à l'Orient compliqué avec des idées non pas simplistes, mais simplificatrices. Donc le nationalisme arabe, il existe toujours en la personne de Bachar el-Assad. Il existe d'une certaine façon aussi en Algérie, vaille que vaille. Bachar el-Assad a remporté des élections, même ceux qui lui étaient opposés s'y sont ralliés, parce que c'est un facteur de de stabilité et que le pays, bien sûr, était dirigé par un clan et que ce clan avait une mainmise assez dure, assez ferme sur le pays, mais mais encore une fois, il y avait le pays fonctionnait, là aussi, je vais redire, vaille que vaille. D'ailleurs, le clan Assad n'est plus aussi soudé qu'il l'était puisque le patron qui est un un un oncle ou un proche parent par alliance de Bachar el-Assad, le patron des des renseignements généraux syriens vient d'être limogé, ce qui montre bien aussi qu'il aujourd'hui le clan Assad n'est plus quelque chose de totalement intouchable et qu'il y a une évolution du système, ce dont il faut se féliciter. Mais moi, quant à moi, je suis persuadé que le nationalisme arabe, dans le meilleur sens du terme, c'est-à-dire assorti d'un laïcisme qui n'est pas un athéisme, bien entendu, c'est ce que je développe aussi dans dans mon livre « Les Égarés », que ce laïcisme permet une une vie une cohabitation tout à fait harmonieuse entre communautés, notamment communautés confessionnelles.
Saïd Branine : Merci à vous, Jean-Michel Vernochet.
Jean-Michel Vernochet : Merci à vous aussi.
Saïd Branine : Alors, je rappelle que vous êtes l'auteur du livre « Les Égarés : Le Wahhabisme est-il un contre-Islam ? » aux éditions Sigest.