Saïd BranineBienvenue dans Esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui un éminent universitaire américain, John Bowen, auteur de cet ouvrage : « L'islam, un ennemi idéal ».
Bienvenue, John Bowen.
John BowenMerci.
Saïd BranineVous êtes anthropologue à la Washington University of Saint-Louis, vous êtes spécialiste de l'islam, auteur de plusieurs ouvrages, dont celui-ci : « L'islam, un ennemi idéal ». Vous rappelez à ce sujet que l'islam est un ennemi idéal, en partie parce qu'il reste largement méconnu en Europe occidentale et aux États-Unis.
John BowenOui, c'est vrai. C'est un objet inconnu, donc il est très facile de projeter ses propres fantasmes ou ses peurs sur cet objet, comme on l'a fait avec l'idée d'un choc des civilisations. On peut projeter sur le musulman d'à côté toutes ces peurs d'un islam et de la charia où l'on coupe les mains aux gens, sans qu'il y ait de contrepartie ni de réponse des musulmans.
La question du multiculturalisme
Saïd BranineVous déconstruisez un certain nombre de thèses. Parmi ces thèses, le multiculturalisme, puisque certains discours islamophobes affirment que le multiculturalisme est un frein à l'intégration des musulmans.
John BowenOui. Ma thèse est qu'il est faux de dire qu'il y a eu des politiques de multiculturalisme en Europe de l'Ouest, que ce soit pour la France, la Grande-Bretagne ou l'Allemagne. Il y a toujours eu des politiques d'intégration qui reconnaissaient, plus ou moins, l'existence des communautés ethniques ou d'immigrés, mais qui ne prônaient jamais une politique séparant ces communautés.
Saïd BranineIl y a une autre thèse dans votre ouvrage, celle de l'ébranlement islamique de l'Europe, qui consiste à faire croire que l'immigration musulmane a totalement bouleversé la vie européenne.
John BowenJ'ai deux réponses à cette thèse. D'abord, c'est vrai, il y a eu un choc, un ébranlement dans la mesure où, là où il n'y avait autrefois que des églises, il y a maintenant aussi une mosquée. Mais c'est normal : les immigrés, les musulmans sont là parce qu'ils ont été appelés à venir en France et ailleurs afin d'apporter de la main-d'œuvre pour les Trente Glorieuses dans le cadre français. Il est donc normal qu'ensuite, ils aient eu le droit de réclamer des conditions pour pratiquer leur religion, avec des mosquées ou des abattoirs.
Cela a apporté un ébranlement à la vie quotidienne de plusieurs Français, Anglais ou Danois. C'est normal, car c'est un changement. Je donne l'exemple des États-Unis, qui étaient un pays très raciste. Des progrès ont été accomplis grâce à de nouvelles lois garantissant les droits des Noirs. Cela a aussi apporté un ébranlement ou un choc aux Blancs, mais le résultat a été très bon. Aujourd'hui, nous avons un président noir et blanc avec Barack Obama. Sans ces lois et sans cet ébranlement, on n'aurait jamais pu élire un président noir.
C'est ma première réponse. Ma deuxième réponse est que l'on observe aujourd'hui, en Europe et aux États-Unis, une certaine banalisation de la présence des musulmans, parce qu'ils sont de plus en plus intégrés dans le monde économique, juridique et de l'éducation. Cet ébranlement diminue donc au fur et à mesure que les musulmans trouvent leur place dans tous ces domaines. C'est le résultat de l'éducation et d'un certain progrès dans la sphère économique. Il a fallu plusieurs décennies pour réaliser cette banalisation, ce qui est normal, car les musulmans sont arrivés en Europe avec un niveau d'éducation et un niveau économique bien en deçà de ceux des Français ou des Anglais moyens.
Les conseils de charia en Angleterre
Saïd BranineVous parlez de l'Angleterre dans votre livre. Vous dites qu'elle présente le réseau le plus important de conseils de charia. Pouvez-vous nous présenter ce que sont ces conseils ?
John BowenUn conseil de charia, en Angleterre mais aussi ailleurs dans le monde, même en Inde, est un tribunal situé hors du système juridique qui donne des avis aux gens, voire des fatwas, mais qui peut aussi dissoudre un mariage à la demande d'une femme.
Saïd BranineCes conseils de charia sont justement utilisés par les islamophobes, qui tentent de faire croire qu'il s'agit de tribunaux islamiques.
John BowenOui, on fait également cela aux États-Unis et dans plusieurs pays d'Europe. C'est faux, car les jugements de ces conseils de charia n'ont aucune valeur juridique en Angleterre. Il s'agit tout simplement de prononcer des divorces ou de dissoudre des mariages de musulmans, mais des mariages au sens de l'islam, et non pas au sens d'un mariage légal et juridique.
Le fait musulman aux États-Unis
Saïd BranineVous citez le cas des États-Unis d'Amérique. Comment le fait musulman y est-il appréhendé par rapport à l'Europe ?
John BowenBah, il y a des différences énormes. D'abord, la population est complètement différente. Le niveau économique moyen des musulmans immigrés aux États-Unis ou de leurs enfants se situe au-dessus de celui des Américains moyens. Il y a des médecins, des juristes, des professeurs musulmans. Pour l'Américain moyen, s'il connaît quelqu'un de confession musulmane, il a de fortes chances de connaître une personne très aisée et bien éduquée. Ce n'est pas du tout le cas en Europe, de manière générale.
Saïd BranineMais est-ce qu'il y a un discours islamophobe qui n'est pas en train de se développer, justement, aux États-Unis ?
John BowenAh oui, cela existe. Une deuxième différence avec la France, par exemple, réside dans une forte consonance religieuse. Plusieurs pasteurs protestants s'en prennent à l'islam comme à une fausse religion dotée d'un faux dieu. Ce discours religieux anti-islam n'existe pratiquement pas en Europe, mais il a une certaine importance aux États-Unis.
L'avenir du discours sur l'islam
Saïd BranineDernière question : vous parlez d'une rhétorique de l'islam bashing. Est-ce que cette rhétorique de l'islam bashing va continuer à se développer en Europe ou aux États-Unis, ou risque-t-on plutôt d'assister à un regard apaisé sur le fait musulman ?
John BowenIl est toujours difficile de prédire l'avenir, mais je crois que nous allons continuer à observer deux phénomènes en parallèle. D'une part, un islam bashing qui apporte une certaine utilité politique à des personnes cherchant un électorat, que ce soit aux États-Unis, en France ou ailleurs en Europe de l'Ouest. C'est utile de temps en temps. Mais en même temps, il y a des politiques, des maires et d'autres responsables qui posent de vrais actes utiles pour les musulmans, en les aidant à construire des mosquées ou en faisant en sorte qu'ils puissent avoir de la viande halal. Ces deux aspects existent toujours et vont continuer, je crois. C'est logique, car un certain islam bashing reste toujours utile.
La spécificité française
Saïd BranineVous parlez de plusieurs pays que vous avez étudiés : l'Angleterre, les États-Unis, plusieurs pays européens comme les Pays-Bas, notamment. Est-ce qu'il n'y a pas une spécificité française dès lors qu'il s'agit d'islam ?
John BowenOui, il y a une spécificité française, et même au moins deux, voire plusieurs. D'abord, il existe cette tradition française consistant à contrôler chaque culte d'en haut. Il y a même, au ministère de l'Intérieur, un bureau des cultes, ce qui est particulier à la France. Il y a cette volonté de l'État de toujours gouverner, mais aussi de soutenir les cultes. Ce qui vaut pour les catholiques et les juifs vaut aussi pour les musulmans. Il y a un soutien, par exemple pour construire une mosquée, mais il y a en même temps ce contrôle : des espions dans les mosquées, ou la décision du ministère de l'Intérieur d'interdire à deux mosquées de la Goutte-d'Or d'ouvrir leurs portes le vendredi pour obliger les fidèles à aller dans une caserne. C'est impensable en Angleterre, où il existe une certaine liberté de culte sans ingérence de l'État.
La deuxième spécificité réside dans le tabou de la présence des signes religieux dans l'espace public, issue de l'idée de Rousseau selon laquelle une certaine volonté générale doit se réaliser dans l'espace public. Enfin, il y a la guerre d'Algérie, qui a provoqué un vrai ébranlement et laissé une cicatrice en France. On n'a pas d'équivalent en Angleterre, qui est l'autre grand pays de la colonisation.
Saïd BranineMerci à vous, John Bowen. Je rappelle le titre de votre ouvrage : « L'islam, un ennemi idéal », aux éditions Albin Michel.