Penser l'islam dans le contexte français
J'emploie l'expression « islam à la française », d'abord pour distinguer et ne pas dire « islam en France » ni « l'islam de France », parce que ces deux termes ont été victimes de débats déjà assez nauséabonds. C'est pour focaliser mon travail sur les activités et les efforts de ce que j'appelle les acteurs publics islamiques, c'est-à-dire des personnalités qui agissent sur la scène publique pour penser l'islam dans un contexte français. Il s'agit de penser à partir de la tradition islamique, le fiqh, la spiritualité et les autres dimensions de l'islam, dans le contexte où l'on se trouve maintenant en France.
C'est surtout à partir des institutions qu'il faut saisir la réalité de ces efforts. Dans mon livre, j'aborde les écoles, les instituts d'études supérieures et les mosquées, ainsi que les débats et la pédagogie que l'on trouve dans ces trois sortes d'institutions. Pour moi, c'est cela l'essentiel de l'islam à la française. Cela ne porte ni sur les musulmans, très variés dans leur pratique, leur vie et leurs aspirations, ni sur l'islam de façon abstraite ou générale, mais plutôt sur les manières dont des musulmans essaient de penser l'islam dans le contexte français aujourd'hui.
Dépasser le terme de « communautarisme »
Je crois en général qu'il serait préférable de ne pas utiliser le terme « communautarisme ». C'est une expression qui ne peut avoir qu'un sens négatif en France ; on aura des difficultés à lui trouver des usages positifs. C'est également un terme un peu flou dans son sens.
Je considère qu'il serait mieux de parler des associations formées par des citoyens ou des résidents en France. Il peut très bien s'agir de catholiques, de musulmans, de juifs ou de personnes de toute confession ou sans confession, plutôt que de parler de communautarisme.
Nous observons plusieurs phénomènesle fait associatif, et ce qui peut être perçu négativement, c'est-à-dire le constat que, dans plusieurs communautés, les gens ne sortent que difficilement. Cela ne relève pas d'une philosophie ou d'une idéologie communautariste, mais plutôt de difficultés logistiques et d'un manque d'infrastructures permettant aux gens de sortir de leur communauté. Il serait donc préférable d'aborder des éléments spécifiques et bien identifiés plutôt que de parler de communautarisme en général.
Laïcité, tradition gallicane et contradictions politiques
On pose souvent cette question en termes de laïcité. Pour appréhender la laïcité de manière concrète et spécifique, il faut se référer à plusieurs lois : pas seulement la loi de 1905, mais aussi la loi Debré de 1959, qui a établi un compromis sur le financement des écoles libres ou privées. Tout ce dispositif juridique constitue la laïcité.
En même temps, il existe en France toute une tradition historique, souvent qualifiée de gallicane : l'État contrôle, soutient, aide et veille sur les confessions, sur les cultes proprement dits. La tradition politique française fait que l'État exerce un certain contrôle et apporte un certain soutien aux cultes, qu'il s'agisse des catholiques, des juifs, des protestants ou des musulmans.
Dans cette ligne d'action, l'État, les ministères, les préfets et même les maires ont parfois mis en œuvre une politique assez volontariste et positive : travailler avec des musulmans pour résoudre des problèmes pratiques comme l'abattage ou la construction de mosquées. Il s'agit souvent d'initiatives pragmatiques menées à l'échelle locale et dans plusieurs secteurs. Sur ce plan, il existe une politique constructive envers l'islam.
Malheureusement, on constate en parallèle chez certains acteurs politiques un discours qui stigmatise l'islam, comme s'il s'agissait d'une religion différente des autres, fondée sur des valeurs incompatibles avec les valeurs françaises, ce qui selon moi n'est pas le cas. Nous avons donc une politique concrète, pragmatique et parfois positive, face à un discours assez négatif.
Ceci dit, il existe des secteurs particuliers où persistent des blocages et des entraves à une application cohérente de la laïcité. Prenons l'exemple de l'Éducation nationale : les démarches engagées dès 2001 par plusieurs acteurs pour faire passer leurs écoles sous contrat ont été systématiquement bloquées, au niveau local ou au ministère de l'Éducation nationale. La politique publique est parfois très bonne dans ses principes, mais elle rencontre des blocages dans son application pratique. Il convient de mener un travail secteur par secteur pour lever ces difficultés au sein des institutions et élaborer une politique cohérente avec les véritables principes de la laïcité.
Comparaison entre la France et les États-Unis
Il faut d'abord considérer les différences historiques et démographiques des populations musulmanes entre les deux pays. En France, la population musulmane est composée de plusieurs groupes originaires d'Afrique du Nord, d'Afrique subsaharienne ou de Turquie. La grande majorité se compose d'immigrés, d'enfants ou de petits-enfants d'immigrés, situés actuellement à un niveau socio-économique légèrement inférieur à la moyenne nationale. Aux États-Unis, pour résumer rapidement, les musulmans se divisent en trois groupes : les Noirs, qui sont convertis ou enfants de convertis, les Arabes, et les populations venues d'Asie du Sud. Si l'on considère ces immigrés, qui représentent deux tiers des musulmans, ils se situent au-dessus de la moyenne nationale sur le plan socio-économique.
La deuxième différence concerne la tradition d'immigration. Être immigré aux États-Unis est perçu positivement ; c'est même un atout lorsqu'on est candidat à la présidence, au Sénat ou au Congrès. Il est valorisant d'être le fils, la fille ou le petit-fils d'immigrés, tandis qu'en France, l'immigration est plutôt vue de façon négative, ce qui dessert les musulmans.
Le troisième facteur de différenciation réside dans l'origine de l'hostilité. En France, une grande part du sentiment antimusulman découle du statut d'immigré et d'une situation socio-économique souvent inférieure à la moyenne. Aux États-Unis, il y a une autre composante : le facteur religieux. Une hostilité émane de plusieurs courants protestants évangéliques de droite ou d'extrême droite qui visent l'islam en tant que religion. L'opposition ne vise pas tant les musulmans en tant qu'immigrés ou en fonction de leur couleur de peau, mais s'exprime contre l'islam parce qu'il n'est pas la religion protestante. C'est un phénomène que l'on observe moins en France qu'aux États-Unis. Le problème se pose donc davantage sur le plan des rapports entre cultes aux États-Unis, tandis qu'en France, il se cristallise sur les attitudes envers l'immigration.
Être musulman aux États-Unis bénéficie peut-être d'une plus grande protection légale : on a le droit de porter le hijab, y compris dans des fonctions de responsabilité publique. Dès que l'on atterrit dans un aéroport américain, on voit des officiers, même à la douane, qui portent le hijab. Il existe donc une liberté plus large pour pratiquer sa religion dans l'espace public. En contrepartie, on observe l'opposition religieuse évoquée plus tôt : dans plusieurs communautés, des projets de construction de nouvelles mosquées ont été bloqués ou contestés par des groupes d'extrême droite d'inspiration en partie protestante évangélique. Cela marque une légère nuance par rapport à la situation en France.