Professeur d'anthropologie à l'université Washington de Saint-Louis (Etats-Unis), John R. Bowen évoque sur OummaTV la situation des musulmans américains.
Oumma TVAmérique du NordSpiritualité & Dialogue8:00
2 juin 2010 à 12 h 00
Professeur d'anthropologie à l'université Washington de Saint-Louis (Etats-Unis), John R. Bowen évoque sur OummaTV la situation des musulmans américains.
Transcription intégrale de la vidéo
Ici, en France, je fais des recherches depuis quelques années sur l'islam en France. En même temps, j'ai fait un petit détour parce que j'ai trouvé très intéressant, même passionnant, d'essayer de comprendre tous les débats et toutes les passions soulevées par cette question du foulard en France, ainsi que tous les événements qui ont finalement produit la loi votée le 15 mars 2004.
J'ai donc décidé d'écrire un livre qui pourrait expliquer aux non-Français, et peut-être même aux Français, tout ce qui était derrière cette loi, du point de vue d'un Américain qui connaît un peu la France et l'islam en France, sans être citoyen français mais citoyen d'un autre pays. C'est mon regard sur cette loi et tout ce qui l'a précédée.
Dans le livre et lors de mes conférences, je commence par expliquer les rapports historiques entre l'Église et l'État, ou les églises et l'État. Il faudrait remonter jusqu'à Philippe le Bel au XIIIe siècle pour expliquer ce qu'est l'Église gallicane, cette tradition de contrôle de l'Église par l'État et, après Napoléon, des églises, des religions et des cultes en France.
Je vois une continuité qui descend de Philippe le Bel jusqu'à maintenant. Il y a cette tradition d'essayer de contrôler et en même temps de protéger les églises et les pratiques cultuelles, que l'on retrouve aussi bien avec le CFCM qu'avec le Consistoire ou avec les traditions dans les rapports État-Église catholique.
On a toujours fait référence, dans ce débat, à la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l'État. J'ai commencé le livre et mes recherches en essayant de comprendre et d'expliquer ce qu'est cette loi sur la laïcité, et ce qu'est la laïcité en France.
J'ai noté que la commission Stasi, qui s'est mise à débattre et à comprendre les problèmes de la laïcité en France, a commencé avec ce mot : « laïcité ».
Mais d'après mes recherches et la lecture des auditions de la commission Stasi, consultables sur Internet, je me suis aperçu que même si l'on a commencé avec la laïcité pour essayer de justifier une loi interdisant le port des signes religieux à l'école, cela n'a pas très bien fonctionné. La loi de séparation de l'Église et de l'État n'interdit rien aux élèves. Il s'agissait simplement de faire en sorte que l'État ne reconnaisse, ne préfère ni ne favorise aucune religion ni aucun culte par rapport aux autres.
On a alors déplacé et reformulé le débat sur 3 autres problèmes. Telle est mon analyse et ma perspective : plutôt qu'un débat centré sur la laïcité, il s'agissait d'un débat centré sur 3 peurs, craintes ou problèmes.
D'abord, le problème du communautarismel'idée que, dans les banlieues, on est enfermé sur soi et que le voile jouerait un rôle quelconque dans ce processus d'enfermement.
J'ai cherché sans succès, dans les débats ou les auditions de la commission Stasi, des preuves d'un rapport de cause à effet entre le fait de porter un voile et le fait de se replier sur soi dans les banlieues pauvres.
En même temps, je trouve que les gens se ressemblent beaucoup plus dans le 6e ou le 7e arrondissement à Paris que dans une banlieue comme Saint-Denis ou Aubervilliers, où l'on voit des personnes venues de partout dans le monde, d'Afrique, d'Asie et d'autres pays d'Europe. Plutôt qu'un enfermement ou une politique identitaire, je vois dans les banlieues une mixité, une vraie mixité qu'on trouve rarement dans le 6e ou le 7e arrondissement de Paris.
Le 3e point, ou le 2e point pardon, c'était l'islamisme. Le communautarisme fait peur parce qu'il s'agit d'un contenu islamique. Pour tenter d'établir un lien entre l'islamisme et le voile, journalistes et producteurs d'émissions télévisées ont dû construire un objet d'étude, l'islamisme, présenté comme uniforme et homogène partout dans le monde, et associer au voile une image tout aussi uniforme, globalement politique et répressive pour les musulmans.
Avec ce lien entre le voile et l'islam politique ou l'islamisme, on a essayé de rallier l'opinion à la loi. Mais qu'est-ce que l'islamisme ? Ce n'est pas très évident, c'est un concept très flou. Quelquefois, on voit l'islamisme défini comme la volonté d'instaurer un État islamique, une sorte de théocratie. D'autres fois, il est défini comme n'importe quel effort pour islamiser ses voisins ou ses enfants, c'est-à-dire convaincre les autres de suivre la voie de l'islam.
Entre ces 2 sens, il y a toute une gamme de possibilités. Ce n'est pas un concept très clair, mais il a été utile pour faire évoluer l'opinion publique en faveur de la loi sur le voile.
La troisième crainte ou peur concernait la violence envers les femmes et l'inégalité hommes-femmes. On a mis l'accent sur l'expérience des femmes dans d'autres pays, des pays majoritairement musulmans. On a fait venir quelques-unes d'entre elles, je pense à Chahdortt Djavann par exemple, pour témoigner de la répression subie là-bas, sans faire la distinction entre les conditions du port du voile ou du foulard en Afghanistan ou en Iran, et la situation actuelle en France, pays des droits de l'homme.
Grâce à cet amalgame, on a pu faire croire au grand public que le voile représentait le danger d'une conquête par les pouvoirs musulmans et l'emprise des hommes, des grands frères, sur les femmes.
Dans les médias, dans les journaux et même quelquefois dans les débats au sein de la commission Stasi, on a vu surgir ces 3 craintes, devenues au bout du compte les motifs de l'adoption de cette loi.
Mon analyse est la suivanteentre l'opportunisme politique de certains à partir de 2003, la peur alimentée par les médias au nom de l'islamisme, du communautarisme et des violences faites aux femmes, et la difficulté de la commission Stasi à résister à cette vague d'opinion publique, cette loi a finalement été votée à une grande majorité.
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