Bonjour, « Islam aujourd'hui » reçoit le docteur Mohamed Hendaz sur le sujet du savoir.
Docteur Mohamed Hendaz, as-salamu alaykum.
Mohamed Hendaz : Wa alaykumu as-salam.
Shakeel Siddiq : Vous êtes diplômé à la faculté de droit de l'université d'al-Azhar, docteur à la Sorbonne, votre thèse portait sur les pratiques funéraires en islam, vous êtes membre du directoire de La Maison des Savoirs, membre d'ASSERFI, enseignant à l'IMED et vous êtes aussi directeur de l'ISIO, l'Institut des sciences de l'islam d'Orly. Tout d'abord, bienvenue à vous sur le plateau d'« Islam aujourd'hui ».
Mohamed Hendaz : Merci pour votre invitation.
Shakeel Siddiq : Alors pour nos chers oummanautes, donc on va faire trois émissions sur le sujet du savoir de manière très générale, mais en particulier aussi le savoir religieux. Alors on pourrait se demander pourquoi, tout simplement parce que c'est la rentrée scolaire pour les étudiants, aussi bien au collège, lycée, université, d'une part d'abord, mais aussi c'est la rentrée dans les instituts musulmans privés qui enseignent les sciences religieuses en langue française et il y a des milliers de musulmans donc qui vont continuer leur cursus religieux dans ces instituts. Alors c'est important de s'arrêter en ce mois-ci sur le sujet du savoir. Alors on va sans tarder commencer la première question : quelle importance accorde l'islam au savoir de manière générale ?
Mohamed Hendaz : Alors question très intéressante et importante. Vous savez, la plupart du temps, quand on porte un jugement de valeur sur une chose, ça porte une part de subjectivité. Et pour le musulman, s'il veut se débarrasser ou se prémunir, ou à tout le moins réduire cette part de subjectivité qu'il porte en lui, il doit exposer ses jugements à la lumière de sa lecture du Coran. Ce qui veut dire que quand on veut mesurer la valeur d'une chose, il faudrait la lire, la rechercher, explorer, ici en l'occurrence dans votre question qui est l'importance du savoir en islam, il faudrait explorer donc tous les passages du Coran qui nous parlent effectivement de la connaissance, de l'acquisition du savoir et se faire une idée sur l'importance du savoir en islam.
Shakeel Siddiq : Alors, que dit le Coran ?
Mohamed Hendaz : Alors que dit le Coran ? Le Coran, et là je parle sous votre contrôle en tant que spécialiste de la biographie du Prophète Muhammad sallallahu alayhi wa sallam, les auteurs de Sîra nous apprennent que les premières révélations qui ont été reçues par le messager, c'est Iqra. Cette sourate ou ces cinq premiers versets
Shakeel Siddiq : Qu'on va traduire par « Lis ».
Mohamed Hendaz : Voilà, c'est ce qu'on, on traduit généralement par « Lis », mais dans le sens primitif du terme ou le sens étymologique du terme, ça renvoie au fait de rassembler. C'est-à-dire, ô toi qui es qui est en train de recevoir cette révélation, rassemble tous tes esprits, concentre-toi, car tu vas recevoir un message qui va t'instruire sur des choses et que le verbe lire ici à la forme impérative marque justement ce début de la rencontre entre le Divin et le Prophète Muhammad sallallahu alayhi wa sallam. Et donc cette première injonction, ou bien cette injonction inaugurale que reçoit le Prophète Muhammad sallallahu alayhi wa sallam s'inscrit dans un registre de la connaissance, de l'instruction, de la lecture, parce que en fait pourquoi c'est devenu « Lis » au sens de lecture ? Parce que lorsqu'on rassemble des lettres les unes à côté des autres pour justement faire ce travail de lecture, ça donne du sens, ça donne de la connaissance. Et effectivement, le Prophète sallallahu alayhi wa sallam, il lui est demandé d'être le plus attentif possible pour recevoir la connaissance et le savoir. Donc j'ai envie de dire que cette première révélation, parce que la plupart des avis concordants des savants de l'islam s'accordent pour dire que la première révélation, c'était Iqra. Mais si on veut vraiment prendre conscience de la valeur et de l'importance du savoir en islam, il faudrait poursuivre un petit peu la lecture de cette sourate. Qu'est-ce qu'elle nous informe, cette sourate ?
Shakeel Siddiq : Et d'ailleurs au passage, on est dans une entre guillemets « société », parce qu'il n'y a pas vraiment de société à cette époque-là, d'illettrés et il est vrai que le mot Iqra est une véritable révolution apportée par le Coran dans le monde arabe de l'époque.
Mohamed Hendaz : Tout à fait. Donc la sourate en tant que telle nous apprend que le projet divin ou le projet inaugural de l'islam s'inscrit dans la connaissance et le savoir. Et je disais que en regardant de plus près cette sourate, on va s'apercevoir de façon presque naturelle quelle est l'importance du savoir, parce que qu'est-ce qu'elle nous dit en substance, cette sourate ? Elle nous informe que le prophète qui reçoit cette information doit se mettre à la lecture entre guillemets, comme on l'a expliqué, ou à la concentration pour recevoir l'instruction et l'enseignement. Et il nous dit que « Lis au nom de ton Seigneur qui a créé ». Donc là, il nous rappelle effectivement d'où vient l'être humain. Il a été créé de ce qui accroche, ce qu'on traduit souvent par le caillot de sang ou bien par l'adhérence, avec tout ce que ça implique comme sens, c'est-à-dire c'est insignifiant, voire même répugnant, voire même on oserait à peine regarder cette adhérence, et que Dieu, dans le processus de la création de l'être humain, va faire une transformation de ce caillot de sang ou bien de cette adhérence en un être parfait. C'est-à-dire que l'homme va devenir un être parfait dans le sens matériel du terme, il va être façonné, il va être perfectionné à travers sa création, il va devenir cet homme parfait par la matière. Maintenant, il est appelé à humaniser ce corps, il est appelé à le rendre beaucoup plus humain et à le rendre beaucoup plus spirituel. Et cette spiritualité justement va s'acquérir par le savoir. Et la connaissance est là pour modeler et façonner le cœur, l'esprit et la spiritualité de l'être humain. Donc le savoir a pour but en quelque sorte d'humaniser, de rendre beaucoup plus humain, attentif à soi, attentif à l'entourage, attentif au Divin et à toute cette sphère de la spiritualité. Et juste pour terminer avec cette sourate, si on remarque la progression qui est suivie par cette sourate, on s'aperçoit qu'à la fin de cette sourate, il y a une conclusion et qui est très fondamentale à mon sens, qui est : Kalla la tuti'hu wa-sjud wa-qtarib. C'est-à-dire qu'on part de Iqra et on termine sur wa-qtarib, c'est-à-dire « rapproche-toi ». C'est-à-dire que la connaissance doit, dans un processus naturel, te conduire à l'humilité. Wa-sjud, « prosterne-toi », wa-qtarib, « et rapproche-toi ». C'est-à-dire que l'action qui est demandée à chaque musulman n'intervient vraiment qu'au bout du compte. Et qu'en finalité, ce qui doit primer, ce qui doit avoir la priorité, c'est le savoir et enfin ce savoir doit te conduire à l'humilité et doit te rapprocher de Dieu. Donc ça, c'est vraiment la case départ de l'importance du savoir. Et après, on pourrait multiplier, si vous permettez, les citations du Coran qui nous parlent justement du savoir. À titre indicatif, le mot 'ilm, le mot 'ilm qui renvoie à la connaissance, au savoir, à la science, etc., est cité 80 fois dans al-Qur'an al-Karim.
Shakeel Siddiq : Et on est bien d'accord que c'est pas pour montrer ou plutôt c'est pas des versets spécifiques aux sciences religieuses, c'est très général.
Mohamed Hendaz : C'est très général, c'est très général. De toute façon, ce mot intervient effectivement 80 fois et si on regarde vraiment tous ses dérivés, ya'lamun, ta'lamun, yu'allimu, etc., donc il y a plus des centaines et des centaines de fois le mot 'ilm intervient et dans des domaines très variés. On pourrait dire de même avec toutes ces incitations à la méditation, à la réflexion, à l'intelligence, à utiliser vraiment toutes ses capacités mentales, intellectuelles pour mieux vivre avec son temps et vraiment on a une multitude de versets qui sont consacrés à l'importance du savoir : Dieu élève les savants, ceux qui sont plus à même à aimer Dieu et à le craindre le plus sont les savants, etc. Donc on pourrait multiplier les citations. Et bien sûr, il faut ajouter à cela les versets qui, par opposition à l'éloge qui est faite au savoir, il y a tout le blâme et toutes les critiques quand Dieu fustige, il critique les ignares, les incultes et ils ne font pas un bon usage de leur raison, ceux qui se complaisent ou bien se renferment dans un suivisme aveugle des ancêtres parce que ils ne se servent pas de leur raison, tout cela sont très critiqués et très blâmés dans le Coran al-Karim, parce que il y a un appel qui est très fort à la connaissance, au savoir et à utiliser, se servir de son intelligence, de sa raison. Bien sûr, il ne s'agit ici que du Coran, on pourrait faire le même constat dans la somme considérable de ahadith qui se trouvent dans la tradition du Prophète qui rappellent justement l'importance du savoir et qui ne font in fine que confirmer ce qui se trouve dans al-Qur'an al-Karim.
Shakeel Siddiq : Très bien. On peut lire que l'apprentissage est une adoration. Que pouvez-vous dire sur ce sujet-là ? Est-ce que c'est une adoration semblable au siyam, au jeûne pendant le mois du Ramadan ou bien à la prière ou bien à la zakat ? Est-ce que ça a le même poids devant Dieu ?
Mohamed Hendaz : Alors j'ai envie de dire que le savoir ou la quête du savoir n'est pas seulement une adoration, c'est je pense que c'est beaucoup plus grand que le terme adoration dans le sens strict du terme, parce que l'adoration ou bien le savoir conditionne l'adoration. C'est-à-dire qu'on ne peut pas adorer Dieu, on ne peut pas lui vouer le culte si on n'est pas instruit sur à qui va-t-on vouer le culte et de quelle manière va-t-on vouer le culte. Et donc de ce point de vue-là, le savoir précède l'action. Il précède l'action puisqu'il va conditionner sa validité et il va justement permettre de rentrer ou de cheminer dans la voie qui mène à la proximité, comme on venait de le voir dans les précédents versets de sourate Iqra.
Shakeel Siddiq : Alors peut-être pour encourager comment dire, tous ces tous ces étudiants, comment est-ce qu'on pourrait définir éventuellement ou est-ce que les textes définissent une récompense ?
Mohamed Hendaz : Alors, de manière très générale, on a un hadith dans la tradition du Prophète sallallahu alayhi wa sallam qui nous dit que le mérite du savant par rapport au dévot, c'est-à-dire à celui qui se dédie exclusivement aux actes cultuels, prière, jeûne, etc., le mérite donc du savant par rapport au dévot est comparable à la Lune durant une nuit de pleine lune par rapport aux autres étoiles. C'est-à-dire que là, le Prophète sallallahu alayhi wa sallam nous donne cette si belle image, durant une nuit de pleine lune, une lumière qui est aussi resplendissante et aussi éclairante et flamboyante pour l'utilité des êtres humains est beaucoup plus importante que celle des étoiles. On voit que la lumière des étoiles ne sert pas à éclairer même si elle s'éclaire elle-même ou elle s'éclaire elle éclaire à proximité, contrairement à la pleine lune où là où tout le monde profite de sa beauté, tout le monde profite de sa lumière, tout le monde profite de ce qu'elle distribue aux êtres humains. Donc on peut dire de ce point de vue-là que le mérite du savoir est beaucoup plus grand que l'adoration. Mais attention, ce qu'il ne faut pas perdre de vue, ici on parle d'adoration d'un point de vue surérogatoire. C'est-à-dire que l'imam Chafii lui-même avait fait ce constat : il n'y a pas de de de choses plus méritoires et meilleures que la quête du savoir après s'être acquitté de ses devoirs. Et ça, c'est ce qu'avait dit l'imam al-Bukhari rahimahullahu ta'ala, il disait que enfin sur un autre plan, qu'il est obligatoire de connaître avant d'appliquer.
Shakeel Siddiq : Très bien. Le Prophète Muhammad sallallahu alayhi wa sallam nous dit que le savoir, c'est il rentre dans dans le cadre de l'héritage prophétique. Est-ce que ce propos est général ou est-ce que le Prophète sallallahu alayhi wa sallam entendait par là essentiellement et seulement la science ou les sciences musulmanes islamiques proprement dites ?
Mohamed Hendaz : Alors il me semble que à la lecture de ce ce texte, le Prophète sallallahu alayhi wa sallam entend par les sciences relatives au Coran et à sa tradition. Pourquoi ? Parce que la vocation première du Prophète sallallahu alayhi wa sallam n'est pas de transmettre un enseignement dit profane, mais c'est un enseignement qui est religieux, qui est lié au Coran, qui est lié à l'explication du Coran et son interprétation et son application. Donc les savants reçoivent cet héritage qui est à mon sens un enseignement exclusivement religieux. Et il est intéressant également de de noter dans le terme héritage que en réalité, ça confère une place importante, pour reprendre votre première question tout à l'heure sur l'importance du savoir, on disait que le savoir est très important et ce hadith le met en évidence en ce sens que les meilleures créatures sont les les prophètes. Pour les musulmans, il n'y a pas de meilleures créatures de Dieu que ses messagers. Et ceux qui les suivent de près sont les savants, c'est-à-dire qu'ils ont un rang très proche de ceux des des savants. Et également le terme héritage, quand on dit on parle d'héritage, l'idée première qui nous vient à l'esprit, c'est un héritage matériel d'argent et les héritiers en islam sont les proches, c'est la famille qui est qui est proche.
Shakeel Siddiq : Alors à partir de ce hadith que vous avez très bien expliqué, est-ce qu'on peut dire que les sciences religieuses sont plus importantes que les autres sciences qu'on peut trouver comme l'astronomie, l'économie, la politique ? Est-ce qu'il y a une place privilégiée ici ?
Mohamed Hendaz : Alors il me semble que à la lecture de ce qu'on retient des textes de l'islam, c'est que effectivement, le savoir qui s'intéresse au Coran et à la tradition occupe une place prioritaire par rapport aux autres savoirs. Pourquoi ? Parce que oui, pourquoi ? Parce que les connaissances qui sont afférentes au Coran et à la sunna ont pour but de servir un objectif qui est beaucoup plus noble, c'est-à-dire l'objectif de la vie éternelle dans l'au-delà, alors que les savants dits profanes vont servir un profit ou bien un désir qui est immédiat et qui est pour ce bas monde. Donc on privilégie toujours ce qui a tendance à rester et à travailler pour l'au-delà ou servir l'au-delà ou l'éternité, contrairement à ce qui va servir pour un temps bien déterminé. Mais j'ai envie de dire que les sciences profanes ne sont pas forcément en contradiction avec les sciences religieuses. C'est-à-dire qu'on a de fortes incitations dans le Coran qui nous rappellent que effectivement pour prendre cet exemple, Innamâ yakhyâ Allâha min 'ibâdihi al-'ulamâ', donc un verset que tout le monde connaît pratiquement
Shakeel Siddiq : Que les savants sont ceux qui craignent véritablement Dieu.
Mohamed Hendaz : Voilà, ceux qui ont le plus d'amour et de plus de crainte de Dieu, ce sont les savants. Et quand on lit ce qui est cité juste avant, on s'aperçoit que c'est une incitation à réfléchir, à méditer sur la variété de la création de Dieu. Dieu nous parle de la diversité des arbres fruitiers, des montagnes, des couleurs, des gens, des animaux, de leurs formes, etc. C'est vraiment une incitation à la méditation et je pense que la réflexion la plus féconde va être menée par les spécialistes de la faune, de la flore en termes de zoologie, en termes de géologie sur la terre, en termes de vraiment toutes les les sciences afférentes à la terre et à ce qu'elle porte et ce qu'elle comporte également.
Shakeel Siddiq : Si je comprends bien, les sciences profanes peuvent être conçues et construites à partir de la révélation coranique ?
Mohamed Hendaz : Oui.
Shakeel Siddiq : Comme l'économie par exemple, le Coran nous parle de l'interdiction de ar-riba, l'usure. Voilà, donc on aurait vous me dites, on aurait les bases des sciences profanes dans le Livre révélé par Dieu ?
Mohamed Hendaz : Alors, juste pour clarifier une chose, le Coran n'est pas venu pour instruire les gens sur des choses qui n'auraient trait qu'à ce bas monde, mais l'ambition première, c'est d'élever les êtres humains et pour travailler pour un avenir qui est meilleur. Mais effectivement, on peut trouver dans al-Qur'an al-Karim certains éléments qui peuvent être utiles pour les sciences modernes, etc. Donc pour revenir simplement à la question de tout à l'heure, les sciences profanes sont-elles moins importantes ? J'ai envie de dire que non. Elles peuvent permettre justement à ancrer la foi dans le cœur du croyant, elles peuvent permettre à comprendre certaines subtilités du Coran qui échapperaient à celui qui n'est simplement versé dans un savoir strictement religieux et qui ne sort pas de de ses limites. Là au contraire, on pourrait avoir des des informations très intéressantes et très pertinentes. D'ailleurs, les sciences sociales et humaines peuvent être également un apport considérable ou peuvent à tout le moins contribuer à une meilleure compréhension de de de de l'islam ou bien du Coran ou encore même de de ce que l'on est, quelle est notre réalité en tant qu'être humain et le monde qui nous entoure.
Shakeel Siddiq : Cher Mohamed, merci beaucoup pour toutes vos réponses. Chers oummanautes, à très bientôt. As-salamu alaykum wa rahmatullah.