L'Esprit d'actu reçoit aujourd'hui le journaliste et géopolitologue Jean-Michel Vernochet qui revient sur l'intervention au Mali. Jean-Michel Vernochet explique notamment pourquoi l'Algérie est la cible indirecte de cette nouvelle guerre.
Oumma TVL’Esprit d’ActuAfrique du NordInternational12:40
23 janvier 2013 à 12 h 00
L'Esprit d'actu reçoit aujourd'hui le journaliste et géopolitologue Jean-Michel Vernochet qui revient sur l'intervention au Mali. Jean-Michel Vernochet explique notamment pourquoi l'Algérie est la cible indirecte de cette nouvelle guerre.
Transcription intégrale de la vidéo
Saïd BranineBienvenue dans L'esprit de l'actu. L'intervention française au Mali : guerre contre le terrorisme ou guerre néocoloniale ? Pour en parler, je reçois Jean-Michel Vernochet. Jean-Michel Vernochet, bonjour.
Jean-Michel VernochetOui, bonjour à vous.
Saïd BranineVous êtes journaliste, essayiste, géopolitologue. Pour vous, quel est l'objectif réel de cette intervention militaire au Mali ?
Jean-Michel VernochetC'est une question qui n'est pas facile. Les uns diront que c'est l'uranium, même si pour l'instant il se situe au Niger, mais que l'on fait le dégagement de la région et que l'on veut contrôler les groupes al-qaïdistes, djihadistes, salafistes. Pourtant, nous luttons aujourd'hui contre Ansar Dine qui, même s'il pratique un islam rigoriste, ce qui a presque toujours été le cas dans cette partie du Sahara, rassemble des indépendantistes touaregs. On mélange un petit peu tout. Quand monsieur Hollande nous dit qu'il mène une guerre contre le terrorisme, je pense que c'est véritablement un abus de langage.
Guerre néocoloniale pour préserver nos ressources énergétiques : en tant que Français, je désavoue la guerre, mais je ne pourrais pas désavouer un gouvernement qui voudrait sécuriser des approvisionnements d'ordre stratégique, sinon ce serait se tirer une balle dans le pied.
Ceci étant dit, on n'a pas besoin de faire la guerre pour cela. Il y a d'autres moyens, d'autant que les négociations au Mali se poursuivaient avec Ansar Dine et que l'environnement international et régional de cette guerre est loin d'être clair. Nous agissons à la demande d'un gouvernement malien qui n'est là que par intérim, et à la demande de la CEDEAO, ce groupement de partenariat économique entre un certain nombre de pays d'Afrique de l'Ouest, aujourd'hui présidé par monsieur Ouattara, un homme mis à son poste par la France.
Tout cela est assez trouble. On se demande d'ailleurs jusqu'à quel point la France ne relaye pas incidemment une politique globale sur le continent africain, dirigée depuis Stuttgart et l'Africom, le centre de la diplomatie armée des États-Unis. On peut se demander si tout cela ne s'inscrit pas dans un plan général, mais ce serait un autre débat, plus difficile et plus complexe.
Dernière raisonmonsieur Hollande est au plus bas dans les sondages. Il avait évidemment envie de remonter, et quoi de mieux qu'une guerre ?
Saïd BranineEst-ce que vous pensez que cette intervention militaire au Mali n'est pas la conséquence directe de la chute du régime de Kadhafi ?
Jean-Michel VernochetPoser la question, c'est y répondre : il y a une mécanique, un engrenage. Tout le monde sait que les arsenaux de la Jamahiriya libyenne ont été vidés. Les armes ont été exfiltrées et ont fait l'objet de très gros trafics, parfois assez cocasses, comme des 4x4 équipés de mitrailleuses échangés contre des écrans plasma.
On sait aussi que les services français, pour casser les systèmes de défense de Kadhafi, ont négocié avec des groupes de mercenaires, notamment touaregs. Un millier d'entre eux ont ainsi regagné le Sahel, équipés en armes, en or et en dollars, avec l'arrière-pensée de les utiliser dans la politique régionale de la France.
On a donc une conséquence directe de l'ingérence française en Libye, ingérence qui a conduit, non pas à porter au pouvoir des salafistes, mais à les installer en arrière-plan du pouvoir actuel. Ce sont ces mêmes salafistes que l'on combat aujourd'hui, mais que l'on a aussi instrumentés, équipés ou laissés s'équiper. Il y a là des contradictions énormes.
Saïd BraninePlusieurs capitales occidentales approuvent l'intervention française au Mali, mais sur le terrain, la France est quand même seule.
Jean-Michel VernochetC'est assez cocasse là aussi. Washington participe en envoyant des drones, le Royaume-Uni a envoyé des gros-porteurs, car la France n'en a pas et ne peut pas conduire seule une telle opération.
Toujours est-il que le soutien, tant à Londres qu'à Berlin, est un soutien strictement moral et politique du bout des lèvres. Ce qui se murmure dans les chancelleries sans être dit officiellement, c'est que la France n'a qu'à se démerder seule : elle s'est désolidarisée de l'OTAN en Afghanistan, pour de bonnes ou de très mauvaises raisons, et l'on ne voit pas pourquoi les alliés se solidariseraient avec elle dans son aventure malienne. Même si on ne la condamne pas et qu'on la soutient, puisque finalement elle sert des buts géostratégiques de plus vaste ampleur.
Saïd BranineL'Algérie n'est-elle pas la cible indirecte de cette guerre au Mali ?
Jean-Michel VernochetÉcoutez, j'écrivais moi-même il y a une dizaine de jours que l'orage se levait au sud de l'Algérie et qu'il pourrait remonter vers elle, car les orages remontent toujours contre le vent.
L'Algérie a bien conscience d'être dans le collimateur. Dès 2011, à l'occasion des événements libyens, certains think tanks washingtoniens prévoyaient en toute logique une expansion du salafisme. Sans imaginer immédiatement un retour des années de braise, des années 90, ces mouvements salafistes devaient tôt ou tard traverser la frontière et rentrer sur le territoire algérien.
Saïd BranineMais pourquoi l'Algérie serait-elle la cible ?
Jean-Michel VernochetQu'on l'aime ou qu'on ne l'aime pas, l'Algérie n'entre pas véritablement dans le cadre. Sans la comparer totalement à l'Iran, ce qui n'est pas tout à fait analogue, elle n'entre pas dans le cadre complet de cette mondialisation. Ses liens passés avec l'Union soviétique, puis la Russie, et aujourd'hui avec la Chine, en font un mauvais élève de la classe. Il faudra à un moment ou un autre la normaliser. Et quoi de mieux pour normaliser que de semer un peu le chaos par salafistes interposés, comme la France, les États-Unis et l'OTAN l'ont fait en Libye ?
Saïd BranineQuelle est votre analyse sur la prise d'otages dans le sud algérien ?
Jean-Michel VernochetC'est tout à fait compliqué. On aurait voulu impliquer l'Algérie dans l'affaire qu'on ne s'y serait pas pris autrement. Était-ce volontaire ? Je ne pense pas que la bonne hypothèse soit une volonté extérieure de mouiller l'Algérie et de l'impliquer davantage, alors qu'elle a déjà autorisé le survol de son territoire et le franchissement de son espace aérien. Cela a d'ailleurs suscité de très fortes oppositions qui n'apparaissent pas dans la presse et dont seuls les initiés ont connaissance.
Mon hypothèse personnelle est qu'il s'agit peut-être d'une affaire algéro-algérienne. Ceux qui sont opposés à cette politique, qui ont déjà fermé les frontières et veulent barricader l'Algérie pour empêcher la contamination de cette guerre au territoire algérien, ont envoyé un signal extrêmement fort pour bloquer l'autorisation du gouvernement algérien.
Monsieur Bouteflika a été résolument muet pendant toute la crise, ce qui peut laisser entendre qu'il n'a plus beaucoup voix au chapitre ni beaucoup d'autorité. Il y a certainement une guerre interne entre les services de renseignement et l'armée : d'un côté ceux qui, volens nolens, se voient contraints de coopérer avec la France alors que la ligne générale est le refus de coopérer et la fermeture habituelle de l'espace aérien, et de l'autre ceux qui veulent au contraire un repli stratégique.
De ce point de vue, les groupes mis en cause peuvent très bien avoir été instrumentés ou manipulés par les services algériens eux-mêmes. Il faut rappeler que depuis la guerre d'Afghanistan, les services de l'armée algérienne ont infiltré des hommes dans les mouvements djihadistes et salafistes. Ces hommes sont restés tout au long des années terribles de la guerre civile algérienne et sont toujours opérationnels d'une certaine façon.
Je vous renvoie à un article de Robert Fisk, grande figure du quotidien anglais The Independent et correspondant à Beyrouth. C'est un bon connaisseur de ces questions qui documente cette infiltration, réalisée à l'origine à la demande de l'Union soviétique qui avait besoin de pénétrer les groupes de résistants afghans par le truchement de la fameuse Légion arabe d'Oussama ben Laden. Tout cela semble bien compliqué, mais dans ce genre d'affaires, la vérité est certainement au-delà de toute imagination.
Saïd BranineDernière question : n'y a-t-il pas un risque d'enlisement de la France dans ce conflit ?
Jean-Michel VernochetÉcoutez, si après l'affaire des otages du grand sud saharien, au complexe gazier de British Petroleum, l'Algérie décide d'interdire le survol de son espace aérien, la France va être embarrassée. Nous avons quatre Rafale à la manœuvre, qui décollent depuis Saint-Dizier en Haute-Marne pour opérer des frappes ; c'est ce que nous avons de mieux, car ce ne sont pas les pauvres Mirage 2000 basés en Afrique de l'Ouest qui sont véritablement efficaces. Les ravitaillements et toute la logistique sont en jeu.
Cette affaire de prise d'otages a été une tentative d'internationaliser la situation et d'impliquer l'Algérie, mais elle peut aussi être une affaire intérieure destinée à pousser ceux qui ont accepté de coopérer, voire de collaborer avec la France, afin de bloquer cette coopération et d'interdire le survol de l'espace aérien algérien.
Pour répondre à votre question sur le risque d'enlisementl'opération a été vendue à l'opposition, c'est-à-dire à l'UMP en France, comme une guerre éclair limitée à des frappes aériennes. Aujourd'hui, on a déjà plus de 2 000 hommes sur le terrain, plus de 2 500 pour sécuriser un espace plus vaste que la France. Même si quelques troupes symboliques de la CEDEAO sont arrivées à pied d'œuvre, les forces d'Afrique de l'Ouest ne seront pas véritablement opérationnelles avant septembre. La France risque de se trouver de plus en plus isolée et l'enlisement est un risque réel.
Saïd BranineMerci à vous, Jean-Michel Vernochet. À très bientôt pour un autre numéro de L'esprit de l'actu.
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