Au sommaire de L'Esprit d'actu, un entretien exclusif avec Mouldi Ali El Moujahid, secrétaire général du Parti salafiste tunisien Al Assala dont l'influence dans ce pays ne cesse de croitre.
Oumma TVL’Esprit d’ActuAfrique du NordPolitique9:00
5 mars 2013 à 12 h 00
Au sommaire de L'Esprit d'actu, un entretien exclusif avec Mouldi Ali El Moujahid, secrétaire général du Parti salafiste tunisien Al Assala dont l'influence dans ce pays ne cesse de croitre.
Transcription intégrale de la vidéo
Saïd BranineBienvenue dans L'Esprit de l'actu. Qui sont les salafistes tunisiens ? Pour répondre à cette question, je reçois un invité exceptionnel, Mouldi Ali El Moujahed, président du premier parti salafiste tunisien. Bienvenue à L'Esprit de l'actu, merci d'avoir accepté notre invitation.
Les salafistes tunisiens sont très controversés, on entend beaucoup de choses à leur sujet. Récemment, le ministre de l'Intérieur tunisien a accusé la mouvance salafiste d'être en partie responsable de l'assassinat de Chokri Belaïd. Vous répondez quoi face à cette accusation ?
Mouldi Ali El MoujahedBismillahi Rahmani Rahim wa salat wa salam 'ala sayyidina al-mursalin. Je vous remercie de votre invitation. Les salafistes tunisiens ne sont pas des martiens. Ce sont des citoyens tunisiens, musulmans comme tous les autres, citoyens comme tous les autres.
Par rapport à l'assassinat de Chokri Belaïd, nous réfutons complètement la thèse du ministère de l'Intérieur tunisien et nous le mettons au défi de démontrer que le courant salafiste est impliqué dans cet assassinat. C'est un assassinat politique. Jusqu'au jour où il a prononcé cette fameuse déclaration, le porte-parole du ministère de l'Intérieur déclarait que les salafistes n'avaient rien à voir avec l'assassinat de Chokri Belaïd. Le propre frère du défunt dit que les salafistes n'ont rien à voir avec l'assassinat de Chokri Belaïd. Les salafistes tunisiens ne sont pas des assassins. Ce sont des réformateurs, des gens qui diffusent un message de paix et de tolérance.
Saïd BranineDonc, vous condamnez, bien sûr, cet assassinat ?
Mouldi Ali El MoujahedNous condamnons avec la plus grande fermeté et nous voulons que la lumière soit faite sur cet assassinat. Nous nous joignons à la famille du défunt afin que cet assassinat soit résolu. Il faut que le peuple tunisien sache la vérité.
Saïd BranineLe salafisme, c'est un petit peu un mot-valise dans lequel on met tout et n'importe quoi. Quelle définition donnez-vous du salafisme ?
Mouldi Ali El MoujahedSincèrement, je n'aime pas trop ces appellations. Le salafiste, c'est un musulman comme les autres. On dit salafi parce qu'il se réfère au Prophète, sallallahu 'alayhi wa sallam, ainsi qu'aux compagnons et aux gens pieux qui leur ont succédé. Vous êtes salafiste, moi, je suis salafiste, et tous les musulmans sont salafistes, tout simplement. Nous appartenons à une école qui a pour modèle la vie du Prophète, sallallahu 'alayhi wa sallam, ainsi que ses compagnons. Nous diffusons un message de paix et de tolérance. Nous acceptons tout le monde. Nous ne sommes pas pour l'exclusion de qui que ce soit, et c'est capital. Tout le monde a le droit de vivre sur cette terre et ailleurs, et nous sommes obligés d'y vivre ensemble, de cohabiter ensemble.
Saïd BranineVous acceptez d'intégrer le jeu politique en Tunisie. Est-ce que vous vous situez dans une perspective démocratique, est-ce que vous reconnaissez le pluralisme politique en Tunisie ?
Mouldi Ali El MoujahedMais bien sûr !
Saïd BranineY compris les partis de gauche, les partis laïques ?
Mouldi Ali El MoujahedMais bien sûr, tous ont le droit d'exister ! Sinon, nous serions clonés, cela n'aurait plus de sens. C'est la diversité qui fait la richesse des sociétés. Tout le monde doit coopérer et s'investir pour que ce pays soit mis sur pied, pour que cette révolution atteigne son objectif.
Saïd BranineOn soupçonne souvent, on accuse même les salafistes d'être à l'origine d'un certain nombre d'actes de violence. Vous-même, vous condamnez tous les actes de violence ?
Mouldi Ali El MoujahedCela va de soi. L'islam n'est pas une religion de violence. Je n'utilise pas la langue de bois, je vous le dis en toute sincérité : nous condamnons fermement tous les actes de violence, d'où qu'ils proviennent. Je vous l'ai dit et je le répète, nous sommes pour la paix et pour le vivre-ensemble entre toutes les composantes de la société.
Saïd BranineVous êtes un parti religieux. Quels sont les rapports que vous entretenez avec Ennahdha ?
Mouldi Ali El MoujahedIls sont quelque peu ambigus, si j'ose dire.
Saïd BraninePour vous, c'est un concurrent politique ?
Mouldi Ali El MoujahedUn concurrent politique, c'est eux qui le voient ainsi, peut-être. Nous tendons la main à tout le monde. Nous voulons exister, c'est notre droit, et personne n'a le droit de nous écarter. Or, avec le dernier remaniement ministériel et la composition de ce nouveau gouvernement, le Premier ministre fait appel à tous les partis ou les reçoit, sauf les salafistes.
Saïd BraninePourquoi êtes-vous exclu, marginalisé ?
Mouldi Ali El MoujahedC'est la question qu'il faut poser au gouvernement, c'est la plus grande question. Alors que tout le peuple est musulman, et c'est d'ailleurs la voie musulmane qui est sortie première des urnes. Il faut respecter le choix de ce peuple qui a choisi la voie musulmane.
Saïd BranineMais est-ce que vous vous présentez justement comme une alternative à Ennahdha, qui appartient à la mouvance des Frères musulmans ?
Mouldi Ali El MoujahedNous sommes fidèles à nos principes. Nous appelons, bien sûr, à un gouvernement islamique ou musulman, appelez-le comme vous voulez. Nous voulons que la base soit la charia islamique.
Saïd BranineQuelle charia, justement ?
Mouldi Ali El MoujahedJ'y viens. La charia qui élève le niveau de la société. Chaque fois qu'on parle de charia, on a toujours des clichés : amputer les mains, lapider les femmes, tout cela. Non, l'islam n'est pas cela. L'islam est là pour favoriser une société où la paix sociale, l'égalité et la liberté règnent entre les composantes.
Saïd BranineDans la perspective d'un État musulman, vous reconnaissez également la liberté de culte, la liberté de conscience ?
Mouldi Ali El MoujahedMais bien sûr, cela va de soi. Du temps du Prophète, sallallahu 'alayhi wa sallam, les juifs avaient leur place, les chrétiens aussi, de même que ceux qui ne croyaient pas. Je vais même plus loin : c'est la seule religion ou la seule constitution qui garantit le droit des minorités. Dans un gouvernement islamique, par exemple, le juif a le droit de se référer à un tribunal juif, tout comme les chrétiens, ce qu'on ne trouve pas dans les autres constitutions.
Saïd BraninePrenons un cas concret : un Tunisien peut-il afficher ouvertement son athéisme dans l'espace public ?
Mouldi Ali El MoujahedBen, il est libre, tant qu'il respecte les autres. Il faut qu'il y ait un respect mutuel entre tous. Comme dit Allah, subhanahu wa ta'ala : point de contrainte en religion. Je ne suis pas un juge pour les consciences, loin de là. Je transmets un message : celui qui veut l'accepter, tant mieux ; celui qui ne veut pas l'accepter répondra de ses actes devant Dieu, son Créateur.
Saïd BranineUne question concernant le financement de votre parti : on dit souvent que les salafistes sont financés par l'Arabie saoudite. Quelles relations entretient votre parti avec l'Arabie saoudite ?
Mouldi Ali El MoujahedSincèrement, nous n'avons aucun contact avec l'Arabie saoudite, ni avec aucun régime des pays du Golfe.
Saïd BranineVous parlez d'Ennahdha avec le Qatar, par exemple ?
Mouldi Ali El MoujahedOu d'autres. Tout le monde sait très bien que certains partis ou mouvements sont financés par les pays du Golfe. Mais nous voulons garder notre liberté, nous voulons être responsables de nos décisions. Nous ne voulons pas de quelqu'un qui nous dicte sa politique, et c'est pour cela que nous refusons les financements d'un État étranger. Nous acceptons les aides de personnes qui veulent soutenir ces projets islamiques, certes, mais nous ne nous soumettrons jamais au diktat d'un pays étranger.
Saïd BranineDernière question : vous comptez vous présenter éventuellement aux élections législatives, dont on ne connaît pas encore la date. Vous comptez faire quel score exactement ? Est-ce que vous vous êtes fixé des objectifs ?
Mouldi Ali El MoujahedJ'ai dit franchement que nous appelons à un projet islamique et que nous sommes honnêtes et sincères dans ce projet, que le peuple nous juge par rapport à cela. Nous savons que le peuple est profondément musulman et qu'il cherche un programme musulman. Nous avons ce programme. Nous avons d'ailleurs une constitution musulmane qui est déjà prête. Nous l'avons rédigée en si peu de temps, alors qu'à l'Assemblée constituante de Tunisie, cela fait plus d'une année et ils n'y sont pas encore arrivés. En France, par exemple, après la Deuxième Guerre mondiale, le général de Gaulle a confié la rédaction de la Constitution à un seul homme, monsieur Debré, qui l'a faite en trois mois. Chez nous, depuis plus d'une année, la Constitution n'est même pas encore prête. J'ai dit que nous avons l'alternance : nous avons une constitution prête, qui garantit la liberté et la paix sociale avec toutes les composantes de la société tunisienne.
Saïd BranineMerci à vous, Mouldi Ali El Moujahed. À très bientôt pour un autre numéro de L'Esprit de l'actu.
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