Daniel Schneidermann, bonjour. En votre qualité de directeur de la publication du site Arrêt sur images et en tant que journaliste qui a toujours été très soucieux de décrypter l'actualité et de démystifier une certaine information, comment jugez-vous le traitement médiatique qui est réservé aujourd'hui à l'islam en France, aux Français de confession musulmane, notamment lors des dernières cantonales alors que l'on a assisté à la renaissance du FN et à une certaine dérive droitière qui a été riche en dérives en dérives verbales ?
Daniel SchneidermannSi je peux vous répondre d'un seul mot, comment je le juge, je le juge trop. À la limite, ça suffirait si vous voulez.
Oui.
Daniel SchneidermannÇa suffirait. Vous voyez, sans entrer dans le détail, il suffirait de dire que je veux dire ce qui frappe ce qui frapperait n'importe quel observateur qui viendrait de la planète Mars et qui qui lirait nos journaux et qui regarderait notre télé, je veux dire il aurait énormément de mal à comprendre que, un jour sur deux, ça s'ouvre sur la burqa, sur le halal, sur les reconduites à la frontière, sur ceci, sur cela. Je veux dire il comprendrait pas, quoi. Il comprendrait pas. C'est vrai que
Y a-t-il des origines profondes à ça, enfin vous analysez ça comment ? Parce qu'on sent que ça s'est ça a progressé, que ça s'est accéléré.
Daniel SchneidermannAh ben non mais je vais vous dire une une immense banalité si vous voulez, il y a une origine conjoncturelle très précise qui est que le gouvernement s'imagine que c'est un thème porteur pour lui. Voilà. Et s'imagine que c'est un thème porteur pour les prochaines enfin pour les élections là, les cantonales et cetera et pour les présidentielles, que le gouvernement est paniqué par les les scores que les sondages attribuent au Front national et le gouvernement s'imagine que c'est comme ça que ils arriveront à récupérer une partie des des électeurs qui qui sont partis au Front national. Alors vous allez me dire ça ça explique que le gouvernement le mette à l'agenda, le gouvernement français, mais comment expliquer que les médias le mettent aussi à l'agenda ? C'est vrai. Théoriquement les médias en France sont libres. Vous allez voir les journalistes individuellement, ils vont tous vous dire on est très libres, on fait ce qu'on veut et cetera, que ce soit à la télé publique, à la télé privée, à la radio, partout. Mais la réponse à ça, c'est que le gouvernement a quand même un un pouvoir de définir l'agenda si vous voulez, qui passe par plusieurs canaux, qui sont pas forcément le canal de la contrainte, je veux dire on ne vient pas mettre un le canon d'un revolver sur la tête de David Pujadas pour qu'il commence son journal par la burqa, ça marche autrement. On crée une actualité, on crée des événements, on en arrive à persuader Enfin il y a il y a un système d'autopersuasion collective si vous voulez, qui arrive à faire croire à tout le monde qu'il y a un problème là où il n'y en a pas. Je veux dire les prières de rue, il y a combien de quartiers en France où les prières de rue posent un vrai problème ? Il y en a ça se compte sur les doigts d'une main. Il y en a et sans doute moins, il y a sans doute deux, trois, peut-être cinq, allez, cinq endroits en France où il y a un problème de prières de rue, il y a des rues qui sont barrées, il y a des barrières, ça ça pose un problème de circulation pendant 3 heures le vendredi, d'accord. Alors vous faites le rapport entre ça et la la la masse de reportages, d'enquêtes, d'images, de photos consacrées aux prières de rue. On pourrait dire exactement la la la même chose du du niqab. Il y a il y a il y a combien de femmes en France entièrement voilées des pieds à la tête ? J'en sais rien. Je veux dire personne ne les a jamais comptées et on ne peut pas les compter, ça se compte peut-être par dizaines. Quelques dizaines. Pour la plupart d'ailleurs des converties pour des raisons complexes et cetera. Bon, donc à partir d'un problème qui n'en est pas un, on en arrive, depuis des années d'ailleurs, à créer une espèce d'hallucination collective voilà, autour de C'est pour ça que je vous disais quand vous me dites qu'est-ce que vous pensez du qu'est-ce que vous pensez du du traitement, je vous dis il y en a trop, point barre, et je vois pas ce qu'on peut dire de plus.
On parle beaucoup couramment de l'influence politico-médiatique dans l'instrumentalisation des peurs et l'islamophobie. On a l'impression que la France ne peut plus penser sans une certaine élite journalistique, intellectuelle dont certains philosophes qui ont un avis sur tout et qui sont un peu touche-à-tout. Et il y a le phénomène Éric Zemmour qui semble être l'illustration de tout cela. Que pensez-vous justement de ce confrère, de sa rhétorique et auriez-vous été de ceux qui l'auraient licencié après qu'il ait été condamné pour incitation à la discrimination raciale sur le service public de l'audiovisuel ?
Daniel SchneidermannVous savez, moi je pense qu'on a le droit de tout dire. Voilà, je pense qu'on a le droit de tout dire, donc c'est c'est un Mon premier réflexe c'est évidemment pas de me dire il faut il faut bâillonner Zemmour. En plus, dire il faut bâillonner Zemmour, c'est particulièrement débile puisque on est dans un système où, heureusement, des des contre-pouvoirs et des médias alternatifs existent, Oumma.com existe, arretsurimages.net existe. Si demain Zemmour est viré de RTL et de France 2, il fait zemmour.net et il fait un malheur. Bon, donc c'est pas la solution.
Mais par rapport au fait que ce soit quand même sur le service public de l'audiovisuel ?
Daniel SchneidermannC'est pas la solution. La solution Bon, et en plus si vous voulez après c'est c'est la la la question est compliquée. Quelqu'un a commis un délit, il est puni par la justice, ok, on peut considérer qu'il a payé sa dette et que voilà, et qu'il n'a pas vocation à être pestiféré à vie ou à ou à être interdit professionnel à vie. Donc c'est c'est des problèmes qui sont juridiquement extrêmement compliqués. Et moi par tempérament si vous voulez, à la fois par tempérament de journaliste et par tempérament de pédagogue, je trouve ça toujours mieux quand on donne aux gens les moyens de décrypter la propagande, et Zemmour fait de la propagande, hein, il fait la propagande de l'islamophobie, il fait la propagande réactionnaire, il fait la propagande de tout ce qu'on veut, on est d'accord là-dessus. Mais je trouve ça beaucoup mieux de donner aux gens les moyens de décrypter cette propagande et de s'en affranchir et de s'en libérer plutôt que de la bâillonner. Je veux dire voilà, je je je je préfère toujours ce ce type de solution. C'est pour ça que plutôt que de virer Zemmour, j'aurais trouvé bien que effectivement les médias qui emploient Zemmour emploient aussi des anti-Zemmour, emploient des gens qui ne qui ne pensent pas la même chose que Zemmour, qui disent le contraire de Zemmour et les emploient à des à des horaires aussi exposés que que les chroniques de Zemmour. Voilà, c'est ça ce serait une solution. Ou alors qu'il y ait toujours, j'en sais rien, moi, une une contre-enquête quand il dit un truc particulièrement délirant si vous voulez, que qu'on fasse la qu'on fasse la contre-enquête. Je me souviens d'une d'une fois, la seule fois où j'ai vu contrer Zemmour d'une façon efficace à la télé, il était passé à l'émission de Guillaume Durand et il y avait avec lui, comment il s'appelle, Frédéric Bonnaud, qui est un chroniqueur de de France 2, d'Europe 1 et cetera, qui est maintenant sur Le Mouv'. Et Zemmour disait un truc, il disait je crois qu'il disait un truc du genre : vous savez il y a des familles en France, des familles arabes où on punit les enfants quand ils parlent français en famille. Il avait dit ça. Et à ce moment-là Bonnaud, au lieu de monter sur ses grands chevaux, de lui dire mais pas du tout, quel scandale ce que vous dites et cetera, Bonnaud lui a simplement demandé : « Éric Zemmour, d'où est-ce que vous tenez ça ? » Il lui a demandé sa source. Et l'autre est resté séché. Il a évidemment pas pu donner sa source puisque il n'y avait pas de source. Il a dit : « Il y a des rapports, il y a des articles », et cetera. Je veux dire, voilà. Voilà le moyen de le
De le contrer.
Daniel SchneidermannOui, voilà un moyen mille fois plus efficace de le contrer. Je veux dire je trouve ça mille fois plus efficace de l'interroger sur ses sources et de le faire et de le faire bafouiller devant les téléspectateurs plutôt que de le virer.
Après le fameux débat sur l'identité nationale qui s'est conclu par un fiasco, comment avez-vous perçu ce nouveau débat sur l'islam qui a été voulu par Jean-François Copé ? Et comment interprétez-vous ce qui pourrait sembler être un changement de ton aujourd'hui de de Claude Guéant, le ministre de l'Intérieur, qui après s'être illustré par lui aussi des saillies verbales, se veut plus rassurant aujourd'hui auprès des instances religieuses nationales ?
Daniel SchneidermannMais je ne suis pas ces délires verbaux au jour le jour, donc en détail je n'en pense rien. En détail j'en pense
Et du débat sur l'islam déjà ?
Daniel SchneidermannMais c'est toujours la même chose. Pourquoi on fait un débat sur l'islam ? Je veux dire la seule nouveauté de l'histoire c'est qu'ils se sont pris les pieds dans leur propre tapis puisque effectivement la moitié de la majorité était pour faire le débat, l'autre moitié était contre. Voilà, c'est le seul truc à peu près nouveau si vous voulez par rapport à par rapport à tous les épisodes approchants précédents du même feuilleton.
Très bien. Et sur le changement de ton qui semblerait y avoir en ce moment, vous ne l'avez pas
Daniel SchneidermannJe l'ai pas remarqué. C'est une subtilité qui m'a échappé.
Parce qu'on a l'impression que c'est tout ça pour ça finalement.
Daniel SchneidermannOui, non non c'est une Ah non mais non je pense pas. Non, je pense que ça va continuer jusqu'en 2012, hein.
D'accord, oui ça va alimenter D'accord.
Daniel SchneidermannAh oui oui. On ne sait pas pourquoi d'ailleurs, parce que c'est c'est très marrant. Parce que quand même tous les sondages les uns derrière les autres leur disent ce qui intéresse les les Français c'est le pouvoir d'achat, c'est le chômage et les Français n'en ont rien à foutre de l'islam. Non mais tous les sondages leur disent ça. Non mais c'est pas grave, ils continuent quand même. Donc voilà, il y a c'est ça on va dire que ça c'est un des grands mystères de la nature.
La vocation de votre site Arrêt sur images est-elle plus que jamais de d'apporter un autre éclairage sur l'information et sur la réalité, de décrypter cette réalité ? Comment définiriez-vous la vocation de votre site aujourd'hui ?
Daniel SchneidermannBen comme vous l'avez dit, on est on est un site qui qui enquête et qui réfléchit sur les discours médiatiques dominants. On essaie de on essaie de capturer les discours médiatiques dominants et voilà voilà une Par exemple, voilà une proposition médiatico-politique dominante, c'est : l'islam est un grave problème en France aujourd'hui. Bon, et on essaie de on essaie de de démonter ce type de proposition alors avec tous les moyens, et avec un avec un danger aussi, c'est que du coup il y a certains moments si vous voulez, où nous-mêmes on en arrive à multiplier les les articles sur le halal, sur la burqa, sur la laïcité et on essaie de pas trop le faire. Parce que multiplier les articles sur ces sujets pour démonter les propagandes dominantes, ça produit le résultat paradoxal que à notre petite place on on participe aussi, ne serait-ce que pour les les démentir, on participe aussi à ces à ces établissements de d'agenda par le par le pouvoir. Donc souvent voilà, non ce que ce qu'on ce qu'on essaie de faire c'est à la fois les démonter et à la fois essayer aussi de, ce qu'on fait de plus en plus maintenant, de de on va dire de de de ramener le projecteur vers les vers les débats qui nous nous semblent les débats les plus importants. Je veux dire le le je suis désolé mais la crise monétaire aujourd'hui, ce que va devenir l'euro, la manière dont va être gérée ou payée la dette grecque, la dette espagnole, la dette irlandaise, ça me paraît infiniment plus intéressant que les histoires de halal et de burqa.
Tout à fait. Daniel Schneidermann, merci beaucoup.
Daniel SchneidermannMerci à vous.
Et merci à vous tous d'avoir suivi ce deuxième entretien avec Daniel Schneidermann.