Daniel Schneidermann revient sur son dialogue avec Emmanuel Todd autour des révolutions arabes et dénonce la réduction des enjeux politiques au facteur religieux.
Oumma TVIdées & DébatsMoyen-Orient10:35
26 avril 2011 à 21 h 25
Daniel Schneidermann revient sur son dialogue avec Emmanuel Todd autour des révolutions arabes et dénonce la réduction des enjeux politiques au facteur religieux.
Transcription intégrale de la vidéo
Daniel Schneidermann, bonjour. Vous êtes le directeur de la publication du site Arrêt sur images et votre actualité aujourd'hui, c'est la parution d'« Allah n'y est pour rien », un ouvrage tout à fait original puisqu'il est né de votre émission de web TV et qu'il a été inspiré par les thèses démographiques développées par l'historien Emmanuel Todd, notamment dans son ouvrage « Le Rendez-vous des civilisations » qui est paru en 2007. Alors, comment définiriez-vous votre livre ? Et qu'est-ce qui vous a passionné dans l'analyse d'Emmanuel Todd, notamment sur la modernité et le Printemps du monde arabe ?
Daniel SchneidermannBen c'est très simple, Todd avait fait ce livre en 2007. Ce livre s'appelait « Le Rendez-vous des civilisations » et en gros, en étudiant un certain nombre de données démographiques des pays du monde arabe, le taux de fécondité, le taux de mariages endogames et le taux d'alphabétisation, Todd avait dit, dès 2007 : « Le monde arabe est déjà entré dans la modernité, il y a rejoint l'Occident, et tout ce qu'on peut dire sur le choc des civilisations... » Vous vous souvenez que c'était quelques années après la sortie du livre d'Huntington qui s'appelait « Le Choc des civilisations », toutes les thèses de Huntington sur le choc des civilisations sont caduques parce que les chiffres le disent.
Bon, il se trouve qu'en 2007, moi, j'avais raté ce livre et je pense que je l'avais pas raté par hasard, je l'avais raté parce que les médias français y ont fait peu écho. C'était une thèse qui était tellement à contre-courant de tout ce qu'on entendait à l'époque et qu'on entend toujours aujourd'hui, justement sur le choc des civilisations parce que globalement, les médias français et occidentaux sont huntingtonisés, c'est-à-dire qu'ils sont huntingtoniens sans le savoir, inconsciemment. La thèse était tellement à contre-courant que le livre de Todd à l'époque, en 2007, avait quand même eu peu de presse. Todd était passé dans une seule émission de télévision importante de la télé française, chez Guillaume Durand, et bref, je l'avais raté.
Il se trouve que j'ai découvert le livre en 2011, après le début de la révolution tunisienne, début février. Et alors là, j'ai été stupéfait de découvrir à quel point il avait vu juste, quoi. Et donc on a eu très envie de faire une émission avec lui là, en mars 2011, à la fois pour qu'il nous raconte un peu la manière dont à travers ces quelques données démographiques il était arrivé à une analyse aussi clairvoyante des événements, et puis pour le pousser quand même un peu aussi dans ses retranchements et pour essayer de, parce que c'est très surprenant, si vous voulez, de voir que simplement en partant des données démographiques, on peut tirer des conclusions si perspicaces.
Et donc le livre, « Allah n'y est pour rien », c'est que bon, on a fait cette émission et vraiment, nos abonnés sont tombés de l'armoire tellement ils ont trouvé ça intéressant, clairvoyant, bien dit. En plus Todd, il est voilà, on aime bien quand il parle, quoi, parce qu'il est quand même assez rigolo dans son dans son dans son expression. C'est pas un scientifique lourd et rasoir. Que nous en se retrouvant le lundi matin dans l'équipe de l'émission, là, on s'est dit : « Il faut que ça voilà, il faut qu'il reste une trace de cette émission. » Et on s'est dit : « Pourquoi pas en faire un livre ? » Un livre d'entretiens, donc, entre lui et moi, qui a la fois repris l'émission et en même temps un complément à l'émission...
C'est une sorte de retranscription ou une synthèse de...
Daniel SchneidermannOui, c'est une retranscription, c'est une retranscription. Alors on a mis ça en style un peu écrit, pas trop, parce que Todd, il a un parler très très familier, limite relâché. Donc il fallait pas perdre ça, parce que ça fait partie aussi de son son charme d'expression. Je suis allé le ré-interviewer moi en privé, juste avec un magnétophone parce que il y avait des points sur lesquels, sur le plateau, je l'avais pas poussé à fond, puis une interview de plateau, on va pas toujours au fond des choses, des fois on a l'esprit de l'escalier, telle question, on se dit après : « Ah ben, j'aurais dû demander ça. » Donc on a fait un entretien de complément et le livre, c'est la synthèse des deux, quoi. Et le livre nous dit nous dit ça, il nous dit : « Ben voilà, Allah n'y est pour rien. Les révolutions arabes, ce qui les explique, c'est avant tout l'évolution démographique des populations. »
Mais en même temps, Emmanuel Todd a été extrêmement surpris du déclenchement des révolutions. Donc il n'avait pas prophétisé les révolutions arabes ?
Daniel SchneidermannNon, c'est pas un prophète 100 %. Non non, je veux dire il est il est très fort comme prophète. Il est très fort comme prophète dans la mesure où il faut quand même rappeler que c'est il avait prophétisé par exemple l'effondrement de l'URSS ou en tout cas le déclin du système soviétique. Il l'avait prophétisé dès les années 70 simplement en regardant le taux de mortalité infantile en Russie. Et à regarder le taux de mortalité infantile, l'évolution, et il s'était dit : « Le système va se casser la figure. » Bon, mais effectivement, oui, c'est pas Madame Soleil et il ne prophétise pas la date des révolutions au jour près et à l'heure près.
Le titre « Allah n'y est pour rien » peut sembler quelque peu détonnant aujourd'hui dans dans le climat ambiant quand il est de bon ton de de dire qu'Allah y est pour quelque chose dans à peu près tout. Alors, quel regard portez-vous justement sur les débats franco-français qui ont accompagné, qui ont disserté sur les révolutions tunisienne et égyptienne ? Ne pensez-vous pas qu'ils ont fait le lit sciemment de l'islamophobie en ramenant tout à l'intégrisme religieux ?
Daniel SchneidermannBen figurez-vous que c'est pour ça qu'on a eu envie d'inviter Todd et c'est pour ça qu'on a eu envie de faire ce livre, voilà. Parce que oui. Parce que moi, j'ai été stupéfait, si vous voulez, alors là en tant que téléspectateur professionnel, en regardant les premiers reportages et les premières émissions de la télé française sur la révolution tunisienne et la révolution égyptienne, de voir comme tout était ramené en permanence sur les questions sur les questions religieuses. Je le je le dis dans l'introduction du livre. Je veux dire, il y a eu une par exemple une émission « Mots croisés » sur France 2 sur les révolutions arabes. Pendant un quart d'heure, la question unique du présentateur Yves Calvi, c'était : « Alors, est-ce que les barbus sont derrière ? Alors, mais les Mais vous êtes sûrs que les barbus ne sont pas derrière ? Alors oui, mais c'est vrai, on ne les voit pas, mais où sont-ils ? Pourquoi se cachent-ils ? » Je veux dire, pendant un quart d'heure, le prisme religieux des médias français, des journalistes français était était tout à fait stupéfiant et il faut bien dire que c'est à l'unisson de l'ensemble, hein. Je me souviens d'un journal de France 2 quand quand quand Pujadas est allé à Tunis faire son direct faire un 20 heures en direct à Tunis, je crois que c'était juste après la chute de Ben Ali. Le sujet, enfin pas le seul, mais le sujet vraiment qui lui tenait à cœur, c'était : « Bon, alors on va aller essayer de voir quand même à la sortie des mosquées ce que les gens en pensent. » Il fallait absolument aller à la sortie des mosquées pour voir si par hasard voilà. Et et c'est un prisme qui est qui est juste insupportable, quoi, comme tous les prismes. Si effectivement une révolution est manipulée dans l'ombre par des islamistes, évidemment qu'il faut le dire ! Et le boulot des journalistes, c'est de le dire. Mais si c'est pas le cas, à quoi ça rime de passer son temps à aller chercher des des des inspirateurs occultes qui n'existent pas, quoi ?
Ne pensez-vous pas qu'il serait urgent d'entendre un autre son de cloche et une autre parole, et justement de permettre à des spécialistes arabo-musulmans de s'exprimer sur la réalité du monde arabe pour avoir une perception plus objective et plus étayée de la réalité ?
Daniel SchneidermannVous savez ce qui est vicieux ? C'est que vous vous allez montrer au téléspectateur français un expert arabo-musulman, ils ne le croiront pas.
Oui, le conditionnement a fait son effet.
Daniel SchneidermannBen ils ne le croiront pas ! Je veux dire inconsciemment...
Il y a une suspicion.
Daniel Schneidermann...les Français se diront : « C'est un Arabe, OK, voilà. » C'est Je suis désolé de le dire, hein, je vais peut-être vous choquer, mais ça marche comme ça. Tandis que vous avez quelqu'un comme Emmanuel Todd, qui est bien connu des Français, qui est Français 100 %, pur jus depuis 18 générations, qui qui vient dire la même chose et qui le dit sur une base scientifique, alors là, ben oui, là le le si vous voulez le le téléspectateur ou le lecteur français de base est bien obligé de est bien obligé d'écouter. Voilà, ça c'est la question du du du du médiateur. Et c'est aussi pour ça, nous, qu'on a eu envie de de faire le livre. C'est pour donner le Vous disiez : « Est-ce qu'il faut pas aller à contre-courant ? » Oui, nous on a eu envie de faire le livre pour aller à contre-courant et pour que des gens Parce que tout le monde ne regarde pas forcément les émissions de web télé, hein. Faut faut faut aller sur Internet, c'est compliqué, bon. L'avenir est à nous, les web télés, mais on n'y est pas encore, hein, bon. Donc on s'est dit que les gens qui ne ne vont pas forcément s'informer sur les web télés, on a eu envie qu'ils puissent avoir accès au au discours de Todd d'une autre manière. C'est pour ça qu'on a pensé au livre.
Enfin, Daniel Schneidermann, dernière questionoù peut-on se procurer votre livre ?
Daniel SchneidermannAlors on a décidé, comme le premier livre qu'on a fait il y a quelques mois sur le site, de le vendre uniquement sur Internet. Pourquoi ? Parce que le circuit de la librairie est extrêmement compliqué. Pour rencontrer le public des librairies, il faut bénéficier d'une grosse promotion des médias traditionnels, faut passer dans les émissions grand public, faut qu'il y ait des papiers dans la thèse dans la dans la presse grand public, et qu'on se dit, à tort ou à raison, que la thèse de Todd, qui est de dire « Allah n'y est pour rien », est encore aujourd'hui, malheureusement, tellement à contre-courant que on ne peut pas compter beaucoup sur les grands médias pour nous aider à la diffuser. Donc on la diffuse par Internet. Le livre, on peut le commander sur Internet, il faut aller sur le site arretsurimages.net et là on vous explique clairement comment faire pour le pour le commander, et c'est le seul mode de vente qu'on a choisi pour l'instant.
Très bien. Daniel Schneidermann, merci beaucoup.
Daniel SchneidermannMerci à vous.
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