Alain GreshJe vais présenter un nouveau livre qui s'appelle « De quoi la Palestine est-elle le nom ? » et dire en quoi il se différencie des précédents ouvrages que j'ai écrits. Ce n'est pas un ouvrage directement sur le conflit israélo-palestinien ou une histoire de ce conflit. C'est une tentative de comprendre pourquoi la Palestine représente aujourd'hui un tel enjeu international, pourquoi il y a des mobilisations si fortes dans des pays qui ne sont pas forcément directement concernés, pourquoi cela suscite tant de passions et pourquoi des gens manifestent en Amérique latine, en Europe ou en Asie autour de ce thème.
Le dernier conflit colonial
Le point central de ce livre est de dire que, finalement, la Palestine est le dernier conflit colonial et qu'il marque d'une certaine manière l'achèvement d'une époque, celle de la colonisation. J'essaie d'inscrire ce conflit dans l'histoire coloniale, en montrant comment il a fait partie de cette histoire, et comment le mouvement sioniste s'est inscrit historiquement dans cette vision de la colonisation beaucoup plus que dans l'idée d'un État juif.
On oublie un peu cette dimension aujourd'hui. Theodor Herzl, le fondateur du sionisme, voulait créer un État européen. Il a même écrit un roman qui préfigure l'État qu'il veut construire : celui-ci a très peu de caractéristiques juives, mais toutes les caractéristiques d'un État européen. On est donc véritablement dans la construction coloniale, c'est-à-dire l'idée d'apporter la civilisation à des peuples barbares et non civilisés.
Un basculement du monde
J'essaie aussi de montrer que le retour de cette question au centre de l'actualité internationale est le symbole de quelque chose qui est en train de changer dans le monde. On assiste aujourd'hui à un basculement du monde avec l'émergence de la Chine, de l'Inde, du Brésil ou de l'Afrique du Sud. D'une certaine manière, la période de domination de l'Europe et des États-Unis, inaugurée au début du XIXe siècle et poursuivie tout au long du XXe siècle, est en train de s'achever.
Ce bouleversement n'est pas seulement politique, économique ou militaire, il est aussi un bouleversement du récit historique. L'émergence de ces nouveaux pays amène à une relecture de l'histoire. L'histoire telle qu'on nous l'a enseignée dans les manuels scolaires en Europe ou ailleurs est complètement centrée sur l'Europe et les États-Unis. Même les divisions chronologiques ne relèvent pas d'une histoire mondiale : c'est une histoire de l'Europe et des États-Unis dans laquelle les colonies ont un rôle relativement secondaire, ou n'ont un rôle que par rapport à ce centre.
C'est cela qui est en train de changer et qui ramène d'une certaine manière la Palestine au centre, parce que la Palestine nous permet de revisiter cette histoire coloniale.
Certains disent« Nous en avons assez, il ne faut pas revenir au sanglot de l'homme blanc, aux remords, etc. » Il ne s'agit pas du tout de cela. Il s'agit simplement de replacer l'histoire dans un cadre mondial, d'écrire une véritable histoire mondiale dans laquelle l'Europe a une place, mais n'a pas toute la place.