Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique, spécialiste du Proche-Orient est l'invité aujourd'hui de l'Esprit d'actu. Alain Gresh est l'auteur de plusieurs livres dont De quoi la Palestine est-elle le nom aux éditions Actes Sud.
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21 novembre 2012 à 12 h 00
Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique, spécialiste du Proche-Orient est l'invité aujourd'hui de l'Esprit d'actu. Alain Gresh est l'auteur de plusieurs livres dont De quoi la Palestine est-elle le nom aux éditions Actes Sud.
Transcription intégrale de la vidéo
Saïd BranineBienvenue dans L'Esprit de l'actu. Quel est le but de l'agression israélienne contre Gaza ? Pour en parler, je reçois Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique, spécialiste du Proche-Orient. Bonjour Alain Gresh.
Alain GreshBonjour.
Saïd BranineQuel est le but de cette agression israélienne contre Gaza ? Est-ce de ramener Gaza au Moyen Âge, comme l'a déclaré le ministre de l'Intérieur israélien ?
Alain GreshOn peut penser qu'il y a plusieurs objectifs. D'abord, il y a des élections israéliennes en janvier, et beaucoup d'opérations militaires israéliennes se sont tenues avant des élections. Rappelons-nous l'opération Plomb durci contre Gaza en décembre 2008-janvier 2009 : le gouvernement Olmert était à la veille d'élections. Il faut dire que cela l'a aidé à les perdre. L'idée qu'une opération militaire va forcément aider le gouvernement n'est pas vérifiée par les faits, mais cette dimension existe.
Il y a aussi le fait que, Israël refusant toute solution politique, les tensions à la frontière entre Gaza et Israël sont permanentes. Il y a donc une volonté de casser l'appareil militaire du Hamas qui s'est reconstitué et qui est relativement puissant. Il faut faire la part des choses : quand on compare la force militaire d'Israël et celle du Hamas, cela n'a rien à voir. Mais il y a un appareil, on l'a vu notamment en termes de fusées, et ils veulent le casser.
Je ne suis pas très sûr qu'ils aient un objectif très clair ou qu'ils sachent où aller. D'ailleurs, on voit bien aujourd'hui qu'ils ne savent pas comment sortir de cette impasse : c'est-à-dire que je ne pense pas qu'ils veuillent envahir Gaza, et en même temps, accepter un cessez-le-feu aujourd'hui, c'est reconnaître qu'on retourne au statu quo. Pourquoi, dès lors, cette opération ? Eux-mêmes sont dans des contradictions importantes.
Saïd BranineJe voudrais que l'on revienne sur l'assassinat d'Ahmed Jaabari, qui est présenté en Europe comme un dangereux terroriste. Or, le quotidien Haaretz le présentait dans son édition comme un sous-traitant en charge du maintien de la sécurité d'Israël dans la bande de Gaza.
Alain GreshLa formule est un peu polémique. C'est le chef militaire du Hamas. Depuis la fin de l'opération Plomb durci, c'est-à-dire janvier 2009, il y a un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, l'autorité qui est en charge de Gaza. C'est le Hamas qui est chargé de l'appliquer, et il essaie de le faire appliquer contre des fractions palestiniennes plus extrémistes, que ce soit le Jihad islamique, les Comités de résistance populaire, ou même des groupes qui se réclament d'Al-Qaïda.
Mais ce cessez-le-feu, il ne l'applique évidemment que dans la mesure où Israël l'applique. Le Hamas fait face à une surenchère : quand des interventions israéliennes tuent des militants palestiniens, le Hamas est aussi partie prenante de la riposte palestinienne.
Contrairement à ce que prétend Israël ou ce que prétend d'ailleurs le gouvernement français, qui refuse de parler avec lui, le Hamas n'est pas une organisation terroriste. C'est une organisation qui a d'abord, rappelons-le, gagné les élections de janvier 2006 en Cisjordanie et à Gaza. C'est une organisation représentative des Palestiniens, qui a l'autorité sur la population palestinienne et qui doit donc gérer à la fois la vie quotidienne et la résistance face à Israël et à l'occupation.
Saïd BranineOn sait que c'est l'Iran qui fournit notamment les fameux missiles Fajr 5. Quelles sont actuellement l'état des relations entre l'Iran et le Hamas ? On parle d'une détérioration.
Alain GreshAprès les printemps arabes, il y a une espèce de redistribution des cartes dans la région, notamment à la suite de l'insurrection en Syrie. Le gouvernement iranien soutient le gouvernement de Bachar el-Assad, alors que le Hamas, issu des Frères musulmans, soutient l'insurrection. Il y a donc eu une détérioration : on dit que l'Iran aide plutôt le Jihad islamique et a réorienté une partie de son aide.
Ceci étant, la coopération existe. L'Iran et le Hezbollah ont intérêt, dans le cadre des rapports de force, à aider à la formation militaire des cadres palestiniens.
Je voudrais faire une remarqueil y a toujours cette idée que le Hamas reçoit des armes, mais Israël reçoit cent fois plus d'armes du côté américain sans que personne ne trouve cela anormal.
Saïd BranineLe président Mohamed Morsi, issu de la confrérie des Frères musulmans, tente d'agir diplomatiquement. A-t-il réellement une marge de manœuvre ?
Alain GreshÉcoutez, je pense d'abord qu'il y a un changement dans la politique égyptienne. Je vais y revenir, mais il n'est pas tellement dû au fait que les Frères musulmans soient au gouvernement. Il est dû au fait qu'on a aujourd'hui en Égypte des gouvernements responsables devant leurs électeurs et devant une opinion publique à 100 % derrière les Palestiniens. Auparavant, Moubarak pouvait appuyer Israël dans ses agressions et empêcher, par sa répression, le peuple égyptien de s'exprimer. Aujourd'hui, aucun gouvernement égyptien ne peut le faire. C'est un changement très profond.
Le fait que les Frères musulmans soient au pouvoir à travers Morsi accentue cette situation. On le voit bien dans les négociations. Ce matin, dans Haaretz, un article citait un responsable israélien : « Avant, quand nous négociions avec le Hamas, les autorités égyptiennes et nous, nous avions les autorités égyptiennes de notre côté. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. »
En même temps, il ne faut pas surestimer la marge de manœuvre de l'Égypte. Elle est prise dans des problèmes internes très importants, elle ne veut pas rompre le traité avec Israël ni ses relations avec les Américains. Tout cela pèse sur la marge de manœuvre du gouvernement Morsi.
Saïd BranineLaurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, s'est rendu en Israël où il a rencontré le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. En revanche, il n'a pas rencontré les responsables du Hamas. Quel regard portez-vous sur la diplomatie française sur le dossier palestinien en règle générale ? Vous affirmez même que François Hollande est en recul par rapport à Nicolas Sarkozy sur cette question, qui, soit dit en passant, n'est pas une référence.
Alain GreshOn est dans une continuité de la politique étrangère concernant la Palestine depuis les deux dernières années du mandat Chirac. Contrairement à ce que beaucoup pensent, Chirac n'était pas pro-palestinien : il ne faut pas oublier que c'est lui qui a imposé à l'Union européenne le boycott du Hamas, ce qui est quand même important.
On a ainsi assisté en dix ans au passage d'une position que je qualifierais d'équilibrée, fondée sur une volonté de contribuer activement à une solution à deux États, à une position de principe qui n'a pas changé dans les discours , on dit toujours qu'on est pour deux États ,, mais qui, dans la réalité, correspond à une alliance stratégique croissante avec Israël sur tous les plans. La France, mais aussi l'Union européenne, développe des relations sans précédent avec Israël : économiques, politiques, militaires et sécuritaires. J'ai écrit quelque part qu'on retourne à 1956, quand le gouvernement français de Guy Mollet soutenait le gouvernement israélien dans son agression contre l'Égypte. C'est un changement important.
Le paradoxe est que ce changement n'a jamais été débattu ni même reconnu par les responsables, ce qui rend difficile de l'attaquer. Le gouvernement français affirme être contre la colonisation et pour les deux États, mais dans la réalité, lors du voyage de Fabius en Israël et dans ses déclarations, il fait porter au Hamas la responsabilité de l'escalade, et non à l'occupation. On fait comme si Israël n'occupait pas la Palestine et ne refusait pas toute négociation politique.
Alors qu'on sait que la position d'Israël a pour conséquence de renforcer le Hamas et d'affaiblir l'Autorité palestinienne, on ne fait rien. Une des conséquences des événements de Gaza est la marginalisation totale de l'Autorité palestinienne.
Saïd BranineZiad Clot, ancien conseiller juridique de l'OLP qui a participé aux négociations entre Israéliens et Palestiniens, a écrit un ouvrage intitulé « Il n'y aura pas d'État palestinien ». Il affirme que les négociations israélo-palestiniennes ne sont qu'un simulacre et qu'elles sont même un moteur du conflit.
Alain GreshÉcoutez, il y a aujourd'hui un consensus de la communauté internationale sur l'idée qu'il faut deux États. On peut en discuter, car il y a actuellement un demi-million de colons dans ce futur État palestinien et les conditions politiques ne sont pas réunies. En même temps, il ne faut pas oublier que ce principe constitue aussi une arme aux mains des Palestiniens : c'est une base de droit international affirmant qu'Israël doit se retirer de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est.
Il faut faire pression sur les gouvernements occidentaux, et en particulier européens, pour qu'ils mettent leur politique en accord avec ce principe. Le débat sur la viabilité de la solution des deux États aujourd'hui est une autre question.
Mais il est important de dire que le gouvernement français doit accorder ses actes avec ses paroles : il doit dire clairement que c'est Israël qui refuse la négociation, et surtout ne pas appeler à une reprise inconditionnelle des pourparlers. Si elle est inconditionnelle, on met face à face une partie forte et une partie faible en disant : « Entendez-vous. » Évidemment, ils ne vont pas s'entendre, parce qu'Israël ne veut pas abandonner une partie importante des territoires occupés.
Saïd BranineVous êtes journaliste. Quel regard portez-vous sur la façon dont les médias français traitent des bombardements sur Gaza ?
Alain GreshCe qui me frappe le plus, c'est le deux poids, deux mesures. Quand on parle d'autres conflits, par exemple du conflit syrien, la presse et les médias français n'hésitent pas à prendre position en disant se ranger du côté des rebelles contre un pouvoir autoritaire.
Quand on parle de la Palestine et d'Israël, on présente la situation comme un affrontement entre deux parties égales, alors qu'il y a d'un côté l'une des armées les plus puissantes du monde et de l'autre un groupe de guérilla. C'est tout à fait différent.
En Syrie, personne n'a reproché aux insurgés de se battre à l'intérieur des villes en disant qu'ils prenaient la population en otage. Pour Gaza, on dit aujourd'hui que le Hamas prend la population en otage. C'est un curieux double langage.
Pour reprendre l'exemple syrien, tout le monde souligne l'utilisation par l'armée de l'aviation et des hélicoptères ainsi que la disproportion des forces, et beaucoup de journaux appellent à armer l'opposition. Pourquoi personne n'appelle-t-il aujourd'hui à armer les Palestiniens pour se défendre face à l'agression ?
Quand on dit cela, les gens s'étonnent. Pourtant, les Palestiniens sont aujourd'hui engagés dans un mouvement de résistance. Il ne s'agit pas de deux États qui se font la guerre d'égal à égal, comme Israël contre l'Égypte ou la Syrie. Il s'agit d'Israël face à une population sous occupation. Et quand on vit sous occupation, on a le droit de résister.
Saïd BranineMerci à vous, Alain Gresh. À très bientôt pour un autre numéro de L'Esprit de l'actu.
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