Saïd Branine : Bienvenue dans Esprit d'actu. Pour ce premier numéro de la rentrée 2015, je reçois Anouar Kbibech, président du CFCM.
Bienvenue Anouar Kbibech.
Anouar Kbibech : Bonjour.
Saïd Branine : Alors vous avez succédé à Dalil Boubakeur le 1er juillet 2015 à la tête du CFCM. Vous avez souhaité d'emblée marquer votre différence en affirmant que le CFCM doit développer une culture du résultat.
Anouar Kbibech : Tout à fait. Effectivement, le CFCM est une jeune institution, il a à peine 12 ans d'existence et effectivement, au départ, il y avait un certain nombre de, je dirais de points à régler, le fait de pouvoir travailler ensemble, de mieux se connaître qui a fait que le CFCM avait pris un peu de temps à se mettre en place, à je dirais essayer d'avancer sur un certain nombre de dossiers, mais effectivement, il a été reproché au CFCM d'être parfois trop pris par un certain nombre de problèmes internes et et derrière les musulmans de France ou même la communauté nationale ne voyaient pas forcément les avancées réelles qu'a obtenu le CFCM, ne les voyaient pas forcément sur le terrain.
Et donc, je pense que dorénavant c'est le message et la dynamique qu'on souhaite insuffler au sein du CFCM, c'est d'être focalisé sur l'avancée réelle des dossiers sur lesquels le CFCM aura à se pencher, avec des résultats tangibles d'une part, donc pour bien démontrer le savoir-faire du CFCM et le faire connaître, mais également démontrer le faire-savoir, c'est-à-dire communiquer sur ses avancées là, et donc ce double objectif va être un peu notre fil conducteur pour la période à venir. À la fois être vigilant pour obtenir des résultats concrets et communiquer systématiquement dessus pour les faire connaître du grand public et plus particulièrement de l'ensemble de la communauté musulmane de France.
Saïd Branine : Alors vous parliez tout à l'heure des problèmes au sein du CFCM. Est-ce que ce CFCM n'a pas été paralysé par notamment la rivalité algéro-marocaine ?
Anouar Kbibech : C'est ce que je disais au départ, le CFCM a l'avantage de réunir l'ensemble des sensibilités de l'islam de France. Ses composantes et ses sensibilités ont appris à travailler ensemble. Il y a eu quelques effectivement points de réglage, je dirais au départ de la vie du CFCM. Aujourd'hui, ces questions-là ou ces aspects-là sont derrière nous. Aujourd'hui, le CFCM a mûri et l'ensemble des composantes de l'islam de France ont appris à travailler ensemble et sont déterminées à faire avancer les dossiers ensemble.
Saïd Branine : Alors, sur le financement du CFCM, vous proposez une taxe sur la viande halal.
Anouar Kbibech : Tout à fait. Aujourd'hui, il faut savoir que les les les ressources financières du CFCM sont très très limitées. Ça se résume aux cotisations des délégués des mosquées qui participent au moment des élections, sachant qu'aujourd'hui on est sur des mandats qui ont été étendus sur 6 ans. Donc je dirais ces ressources sont très très limitées et ne peuvent pas permettre au CFCM de faire face à l'ensemble des défis qu'il doit relever. Donc l'un l'une des pistes qui sont évoquées pour pouvoir financer le culte musulman en France, pas seulement le CFCM lui-même, mais surtout un certain nombre de dossiers comme la construction des mosquées, la formation des imams, c'est de se retourner vers la communauté musulmane de France et dire « On vous demande une contribution minime à cet effort pour que l'islam de France ait les moyens de subsister, ait les moyens de se développer. »
Et donc l'idée qui a été évoquée au sein du CFCM c'est d'instaurer une taxe même je dirais symbolique de l'ordre de 5 à 10 centimes par kilo de viande halal par exemple, mais ça serait indolore pour le consommateur musulman au niveau de du prix de consommation, mais ça serait très très important pour l'islam de France pour qu'il se donne les moyens de son développement et de son épanouissement. Donc, il y a l'idée d'une taxe sur le halal qui est évoquée. Il y a également l'idée d'une taxe sur le pèlerinage. Il y a 30 000 pèlerins qui partent de France tous les ans. Si on parle de prix de billet de 5 000 jusqu'à parfois 10 000 euros, et donc le fait rien que de mettre 1 euro symbolique sur chaque pèlerin permettrait là aussi de lever des fonds qui peuvent aider au développement de l'islam de France. Et il y a d'autres méthodes de financement qui sont évoquées, notamment des partenariats avec un certain nombre de fondations et notamment on parle de la mise en place d'une nouvelle Fondation des œuvres de l'Islam qui serait une nouvelle mouture de la Fondation des œuvres de l'Islam qui a été créée en 2005. Et donc, ces trois axes permettraient effectivement au CFCM de se donner les moyens de ses ambitions et pouvoir relever les défis qui sont devant nous.
Saïd Branine : Alors vous comptez notamment créer au sein du CFCM un conseil à la fois théologique, mais également un conseil intellectuel où on retrouverait notamment des intellectuels comme Rachid Benzine, Abdennour Bidar. C'est bien ça ?
Anouar Kbibech : Tout à fait. En fait, la problématique elle est double. D'une part, sur le plan théologique, aujourd'hui le CFCM ne s'est pas forcément positionné. L'idée de créer une commission théologique était sur la table en 2003 au moment de la création du CFCM, mais il n'y avait pas forcément un consensus entre les différentes composantes de l'islam de France à l'époque et même les pouvoirs publics n'étaient pas forcément favorables à avoir un organisme qui émette des fatwas tout de suite. Maintenant le chemin a été, enfin beaucoup de chemin a été parcouru, les conditions aujourd'hui ont changé et je pense que les conditions sont réunies aujourd'hui pour mettre en place un conseil théologique qui puisse à la fois mener une réflexion pour dire quels sont les contours de ce qu'on appelle entre guillemets l'islam de France, un islam authentique qui respecte les principes de l'islam, mais qui intègre le contexte français dans lequel on évolue. Donc cette réflexion, elle doit être menée par des personnes qualifiées, par des oulémas, par des savants musulmans de France, et donc d'où l'idée de mettre en place ce conseil théologique pour mener cette réflexion sur les contours de l'islam de France.
Mais parmi les choses que nous avons reprochées ou qui ont été reprochées au CFCM jusqu'à maintenant, c'est d'être pris par la gestion quotidienne au jour le jour et de ne pas se projeter de ce de ce que sera l'islam de France dans 30 ans, dans 20 ans. Et donc, nous souhaitons mettre en place un cercle d'intellectuels musulmans ou de penseurs musulmans qui serait un peu le think tank du du CFCM et qui permettrait de de se projeter sur ce que sera l'islam de France en 2050, au-delà de ce qui se passe en 2015. Et donc, nous souhaitons ouvrir le CFCM et la réflexion du CFCM à ces penseurs musulmans. Il y a un certain nombre de noms qui ont été évoqués. Je pense que le CFCM, le bureau du CFCM aura planché sur quels penseurs, quels intellectuels musulmans seront auditionnés ou seront associés à la réflexion du CFCM, mais nous souhaitons avancer à la fois sur le plan théologique et sur le plan de la pensée musulmane pour pouvoir justement définir les contours de cet islam de France et se projeter dans l'avenir pour se donner les moyens de son épanouissement et de son intégration totale dans la société française.
Saïd Branine : Alors, parmi les dossiers prioritaires, il y a le dossier de l'islamophobie. Que proposez-vous pour lutter efficacement contre l'islamophobie ?
Anouar Kbibech : Alors, il faut rappeler que déjà en 2011 le CFCM a mis en place l'Observatoire national contre l'islamophobie et il y a eu un partenariat qui a été signé entre le CFCM et le ministère de l'Intérieur pour un suivi des actes anti-musulmans de la même manière qu'il y a un suivi des actes antisémites. Et donc ça c'était une une avancée importante, puisqu'aujourd'hui nous avons, je dirais, des chiffres et des statistiques qui sont factuels et qui sont partagés avec les pouvoirs publics sur l'évolution de l'islamophobie. Ceci est nécessaire, mais effectivement, il n'est pas forcément suffisant. Il faut que derrière, le CFCM se donne les moyens d'accompagner, je dirais, les différents procès. On le fait déjà mais avec les moyens du bord. Il faut qu'on arrive à trouver un moyen là aussi de financement de ces de ces actions et le CFCM se voudra effectivement très très présent sur à chaque fois qu'un musulman ou qu'une musulmane de France sera touché parce qu'elle est musulmane ou parce qu'il est musulman, donc pouvoir être aux côtés des fidèles, aux côtés des citoyens français de confession musulmane et pouvoir les accompagner au niveau juridique, au niveau psychologique, au niveau également je dirais peut-être de leur intégration dans leur travail, etc. Et donc, ce travail d'accompagnement nécessite des moyens et nous allons voir au sein du CFCM comment arriver à accompagner les musulmans de France dans cette démarche.
Saïd Branine : Alors, autre dossier : la radicalisation de certains jeunes. Comment lutter contre ce phénomène ?
Anouar Kbibech : Alors effectivement, aujourd'hui on déplore, d'après les statistiques du ministère de l'Intérieur, pratiquement 2 000 jeunes qui qui seraient partis ou en partance ou revenus d'Irak ou de Syrie. C'est un phénomène qui est inquiétant. Il faut faire je dirais effectivement Déjà, il faut souligner je dirais et saluer la prise de conscience des musulmans de France de l'importance de ce sujet. Et depuis maintenant plusieurs mois, il y a un certain nombre d'actions qui sont menées soit au niveau du CFCM, soit au niveau de certaines fédérations qui sont au sein du CFCM, avec des colloques, des séminaires qui qui rassemblent à la fois des acteurs musulmans, des imams, des aumôniers dans les prisons, des responsables de mosquées ou d'associations culturelles ou cultuelles, mais également des experts, des sociologues qui se sont penchés sur la question pour essayer de comprendre le processus de radicalisation des jeunes et d'essayer de définir des remèdes ou des moyens de prévention de cette radicalisation. Et aujourd'hui, nous avons pu dégager un certain nombre de propositions que nous sommes en train, je dirais, de de décliner et de mettre en œuvre, mais c'est un sujet qui est important, qui a des répercussions très néfastes sur l'image de l'islam et des musulmans au sein de la société française, notamment avec ce qui se passe au Moyen-Orient. Et je pense qu'il faut effectivement que les musulmans prennent conscience davantage de la criticité de la situation et qu'ils essaient de faire le travail nécessaire d'éducation et de prévention pour que nos jeunes comprennent que leur vrai jihad, il est en France, c'est le jihad de l'intégration et de la réussite sociale, et pas en Irak ou en Syrie.
Saïd Branine : Une question sur les réfugiés syriens et irakiens qui souhaitent rejoindre l'Europe. Quelle est votre position en tant que président du CFCM ? Vous pensez que l'Europe et la France en particulier doivent accueillir ces réfugiés ?
Anouar Kbibech : Bon, j'ai déjà eu l'occasion d'indiquer que cette question est d'abord une question humanitaire, qu'elle concerne toutes les religions bien sûr, tous les croyants, mais pas seulement. C'est une question qui nous je dirais interpelle au niveau des tripes par rapport à des situations de détresse des hommes et des femmes et même des enfants qui qui qui fuient soit des je dirais des persécutions dans leur propre pays, soit parfois des des des conditions de de sécurité ou de famine atroces. Et donc, effectivement, il y a un devoir des pays européens de mettre en place un vrai plan d'urgence pour accueillir ces personnes qui sont en détresse.
Nous voyons le nombre de de morts augmenter de jour en jour en Méditerranée avec des passeurs sans scrupules qui utilisent et qui exploitent cette misère. Et mais également, j'ai également appelé à ce que les pays musulmans eux-mêmes, ceux qui sont à l'Organisation de la conférence islamique, s'intéressent également à ce sujet et mettent effectivement autour de la table des moyens pour pouvoir aider l'Europe à accueillir ces réfugiés. Et les musulmans de France sont interpellés au jour le jour, puisque aujourd'hui malheureusement, il y a de plus en plus de réfugiés syriens par exemple qui se présentent aux portes des mosquées, qui interpellent les musulmans pour pour les aider. Bien sûr, le devoir de solidarité des musulmans de France s'exerce. Il y a un certain nombre de collectes qui sont organisées, parfois des accueils même dans des conditions précaires qui sont organisés par les mosquées. Mais ceci n'est pas suffisant. C'est comme si on veut guérir un cancer avec de l'aspirine. Il faut des moyens d'État, il faut des moyens effectivement conséquents et un plan d'urgence. L'Allemagne a montré l'exemple en annonçant qu'elle accueillerait qu'elle accueillerait 800 000 réfugiés. La France n'est pas n'est pas en reste, puisque il y a eu des mots très très forts de la part du Premier ministre, notamment à La Rochelle et puis le lendemain avec la visite du Nord-Pas-de-Calais où il a effectivement annoncé la construction de nouveaux centres d'accueil. Tout ceci montre qu'il y a une prise de conscience là aussi de la gravité de la situation et qu'il y a des vrais moyens qui sont mis en place. Et il faut à la fois conjuguer les efforts des pays européens et ceux de de l'Organisation de la conférence islamique pour accueillir, je dirais, ces réfugiés à la fois politiques et parfois écologiques dans de bonnes conditions et dans des conditions humaines.
Saïd Branine : Merci à vous Anouar Kbibech. Donc à très bientôt pour un autre numéro de L'Esprit d'actu.