Alors, en fait, il me semble qu'il y a eu deux grands, deux grandes visions du monde qui se sont affrontées après le 11-Septembre. D'une part, la vision de Ben Laden et consorts qui poussait à transformer le monde à travers un djihad qui s'exprimait par le martyre et dont le 11-Septembre était un peu la dimension la plus exacerbée, mais qu'on avait vue dans les attentats en Israël et en Palestine, et qu'on verra ensuite dans les attentats en Irak notamment. Et de l'autre côté, cette espèce de guerre contre la terreur voulue par les néoconservateurs dans l'équipe du président Bush, qui considéraient que par l'usage de la force militaire, on pourrait transformer le Moyen-Orient pour finalement l'intégrer dans une espèce de modernité sous hégémonie américaine. Et les deux ont échoué. Les deux ont échoué parce que les États-Unis n'ont pas réussi à transformer l'Irak comme ils le voulaient, en en faisant une sorte de pays pro-américain dans la région qui livrerait du pétrole en dehors de l'OPEP, qui se réconcilierait avec Israël et autres. Paradoxalement, ceux qui l'ont emporté en Irak aujourd'hui, ce ne sont même pas les extrémistes sunnites qui combattaient en même temps que les gens d'Al-Qaïda, mais ce sont les chiites, à travers les milices financées et soutenues par l'Iran, qui sont aujourd'hui les faiseurs de rois en Irak. Et de la même manière, les djihadistes d'Al-Qaïda, qui espéraient que l'invasion de l'Irak ferait une sorte d'Afghanistan nouveau, c'est-à-dire qu'on verrait les masses du monde musulman confluer pour détruire un pouvoir impie, croisé ou autre qui avait envahi la terre d'Islam, se sont brisés sur la fitna, sur la guerre interne confessionnelle en Irak, et finalement, les islamistes sunnites radicaux, les gens d'Al-Qaïda, ont tué beaucoup plus de chiites qu'ils n'ont tué d'Américains. Ce qui était devenu très compliqué à expliquer, jusqu'au moment où les Américains ont retourné les milices sunnites irakiennes locales contre les gens d'Al-Qaïda en les achetant, en ont fait des espèces de harkis d'une certaine manière. Et aujourd'hui, c'est la situation à laquelle on est arrivés. Donc, il me semble que les deux discours ont échoué complètement. Al-Qaïda n'a pas réussi à mobiliser les masses et a été isolée, on le voit bien avec Zawahiri maintenant qui est critiqué à l'intérieur de la mouvance islamiste par des gens comme le docteur Fadl et quelques autres. Et les Américains non seulement n'ont pas réussi en Irak, mais toute la logique de la guerre contre la terreur, y compris avec la baisse des taux d'intérêt qui avait été décidée après le 11-Septembre par Alan Greenspan, le président de la Federal Exchange Reserve, pour relancer l'économie, ça a abouti à ce que les gens se sont endettés terriblement aux États-Unis. Et aujourd'hui, on a la crise financière qui est finalement une sorte d'ultime onde de choc du 11-Septembre. Ben Laden doit être réjoui dans sa tombe s'il n'est plus là, ou sur devant l'Internet s'il est encore là.
Il me semble qu'il y a une alternative à ces deux projets, qui est l'alternative de la réalité, c'est-à-dire celle que nous vivons, nous, en France, en ayant une population d'origine musulmane qui doit faire entre 5 et 10 % de la population globale et qui, en dépit de tout ce qu'on veut nous raconter sur les banlieues devenues des fiefs salafistes et autres, ce qui est la réalité dans certains cas, mais globalement est une population qui s'est complètement mélangée et intégrée avec la société française. Aujourd'hui, pour une fille d'origine algérienne, le partenaire idéal, c'est plutôt un "gwer", si je puis dire, qu'elle a rencontré au lycée qu'un cousin du bled que son père la force à épouser parce que comme ça, la famille du fiancé donnera trois sous en échange du permis de séjour qu'il aura ou de la naturalisation. Et je crois qu'on a vraiment ce processus qui est à l'œuvre en France et ce qui est assez différent de ce qu'on voit en Angleterre, où, au contraire, on a eu un cloisonnement communautaire très fort, où le résultat, c'est qu'on a eu le 7 juillet 2005, c'est-à-dire des groupes qui étaient complètement isolés de la société anglaise, qui fonctionnaient en vase clos et dans lesquels les idéologies de la de la violence, du terrorisme, se sont répandues. La France, c'est, si j'ose dire, le plus grand pays musulman d'Europe de l'Ouest, et depuis 1996, il n'y a pas eu un attentat en France. Alors, bien sûr parce que la police et autres est correctement organisée, mais également parce que, et c'est ça le plus important, parce que je crois que dans l'ensemble, la population d'origine musulmane en France ne soutient absolument pas ces projets et considère qu'ils lui sont négatifs à elle-même aussi comme à la société française dans son ensemble. Et ce type de projet qu'on voit dans la société française elle-même, on peut l'étendre à une logique qui va à l'ensemble de la Méditerranée. De quelle manière ? Aujourd'hui, on a autour de la Méditerranée un ensemble qui est l'Union européenne qui a une forte implantation économique, qui a une véritable dimension culturelle et universitaire, qui forme aussi un très grand espace de sécurité et de légalité avec les 27 pays, ce qui est assez rare dans le monde aujourd'hui pour être noté, d'un côté, mais qui est vieillissant et qui a des crises de liquidités. À l'autre bout de la Méditerranée, de l'autre côté, on a le Golfe, où il y a énormément d'argent, où il y a énormément de pétrole et de gaz, mais où il y a de gros problèmes de population et de gros problèmes de sécurité parce qu'ils ont peur que la crise irakienne, que les ambitions iraniennes ne les mangent. Et entre les deux, donc on a deux espaces, si vous voulez, qui sont relativement prospères, et entre les deux, on a la Méditerranée du sud et de l'ouest, du sud et de l'est, pardon, où ça ne va pas du tout, où, à cause de régimes globalement lamentables, on a une très grosse ressource humaine, il y a beaucoup de gens, mais ils n'ont pas d'emploi, ce qui se traduit par de la violence sociale, de l'immigration incontrôlée, des mouvements islamistes radicaux, etc. Il me semble qu'en mêlant les capacités de l'Europe et du Golfe, c'est-à-dire les investissements, les liquidités, la matière première du Golfe et le know-how, la technologie, l'université européenne, on peut construire un projet qui permette le décollage de la Méditerranée qui est au milieu. Parce qu'il faut pas se faire d'illusions, si entre le Maroc et l'Égypte et le Liban d'une part et des autres pays de la région, on n'arrive pas à créer une phase de prospérité, tout ça va péter. Et les premières victimes, ça peut être les Européens, mais qui sauront mieux se défendre, et ça peut être aussi les États du Golfe. Ça, je crois qu'il y a une conscience qui est en train de monter là-dessus, et c'est pour ça que nous, à Sciences Po, on a monté un réseau qui s'appelle le réseau EuroGolfe, dans lequel on aura une réunion là prochainement à Venise du 16 au 18 octobre, où on met ensemble des décideurs politiques, économiques, culturels, intellectuels, universitaires du Golfe, de l'Europe, avec leur contrepartie méditerranéenne, pour essayer de trouver une sorte de triangulation entre ces trois régions. Et je crois que ce qu'on comprend bien aujourd'hui, c'est que la puissance militaire n'est qu'un petit morceau de la puissance, et les États-Unis l'apprennent à leurs dépens, on le voit bien avec le tour que prend la campagne électorale américaine aujourd'hui.