Au sommaire d'OummaTV, un entretien avec François Burgat, éminent spécialiste du monde arabo-musulman dont la lecture du dernier livre « l'islamisme à l'heure d'Al-Qaida » aux éditions La Découverte demeure incontournable.
Oumma TVIdées & DébatsThéologie & Histoire7:13
2 janvier 2012 à 12 h 00
Au sommaire d'OummaTV, un entretien avec François Burgat, éminent spécialiste du monde arabo-musulman dont la lecture du dernier livre « l'islamisme à l'heure d'Al-Qaida » aux éditions La Découverte demeure incontournable.
Transcription intégrale de la vidéo
C'est un ouvrage où j'ai conservé une très vieille ambitionfaire en sorte que, lorsqu'on entend le mot islamisme, on ne cède pas à la facilité de débrancher nos cerveaux pour brancher nos tripes.
J'ai essayé de voir ce qui se trouve derrière cette façade d'unanimisme qui réunit ce que, dans le livre, j'appelle les nantis de la politique. Il s'agit d'un unanimisme émotionnel qui consiste, à mes yeux, à criminaliser toute une génération politique.
J'ai tenté de démonter ou de recenser les acteurs de ce processus, ses mécanismes et ses effets. Les acteurs, ce que j'appelle les nantis de la politique, sont tous ceux qui évoluent aujourd'hui dans le monde du bon côté du rapport de domination et qui veulent tout faire pour y demeurer, ce que l'on comprend.
Qui sont-ils ? Ce sont les hauteurs dominantes du monde politique occidental, de l'administration américaine à l'administration israélienne en passant par les Européens. Ce sont aussi, et ils jouent un rôle important, ce que j'appelle les Pinochet arabes : ces régimes qui perdurent au pouvoir et s'y maintiennent en usant de procédés qui les ont rendus depuis très longtemps illégitimes aux yeux de leur peuple, mais qui conservent néanmoins du côté de l'Occident, malgré leurs entorses répétées à toutes les formes de droits de l'homme, une légitimité inébranlable.
En 1996, à Charm el-Cheikh, ce que j'appelle les nantis de la politique ont communié dans la dénonciation de ce qu'ils ont considéré comme le mal unique mettant en danger l'ordre du monde, et qu'ils ont appelé le terrorisme islamique.
Ceux qui se sont réunis à Charm el-Cheikh représentaient, chacun à leur manière, des systèmes politiques dont les dysfonctionnements dans l'unilatéralisme et dans les dénis de représentation sont identiques : le système américain et l'unilatéralisme dont il fait preuve depuis que l'URSS n'est plus là pour limiter ses appétits interventionnistes ; l'administration israélienne et sa politique de bantoustanisation et d'emmurement des Palestiniens ; ce que j'appelle les Pinochet arabes qui se maintiennent au pouvoir envers et contre référendums, envers et contre élections depuis les indépendances ; et puis les Européens, qui oublient un peu leurs principes et cautionnent cette formule dont ils sont, eux aussi, économiquement les bénéficiaires.
Les acteurs de ce processus de criminalisation des islamistes sont à mes yeux des gens qui refusent de partager les ressources politiques, les ressources économiques, mais aussi les ressources symboliques. De la part des Occidentaux, la criminalisation du phénomène islamiste est un processus qui consiste à nier à une culture non occidentale le droit de s'exprimer sur un registre de contestation.
Le processus employé pour discréditer les résistances et les protestations face aux dysfonctionnements des ordres politiques du monde est ce que j'appelle la sur-idéologisation des revendications de l'autre.
Au lieu de s'interroger sur une répartition réaliste et duelle des responsabilités qui nous amènerait à regarder nos propres erreurs, nous faisons simplement porter à la culture de l'autre, au vocabulaire qu'il emploie, la responsabilité des dysfonctionnements dont nous sommes, à tout le moins, les co-acteurs.
Le processus consiste à enfermer l'autre dans son appartenance religieuse pour ne pas avoir à l'admettre à la table de la négociation politique. À cette table, on serait en effet obligé de reconnaître que les torts sont partagés, à tout le moins. Pour ne pas entrer dans cette sphère du rationnel, du partage des responsabilités et des ressources, la criminalisation s'opère sur le plan idéologique : on se contente de dénier à l'autre la qualité d'acteur politique.
Le résultat et les effets de ce processus sont naturellement qu'en face, chez l'autre, dans le camp de celui qui souffre d'un déni de représentation, un processus de radicalisation est conforté.
Nous y participonsles nantis de la politique, qui ont de surcroît parfois l'arrogance de brandir le drapeau des droits de l'homme et des valeurs, participent au processus de radicalisation de l'autre. Ils lui donnent raison et confèrent sa crédibilité à la théologie de guerre qui est le langage d'Al-Qaïda.
Il est évident que nous devons dénoncer ce langage, qui est celui de la radicalisation sectaire. Mais pour le dénoncer efficacement, il faut rappeler qu'il est le produit d'une posture sectaire qui est également celle de l'Occident vis-à-vis des cultures non occidentales, dès lors que ces cultures ne se contentent plus du registre du folklore, mais veulent participer véritablement à la production de l'universel et véhiculer des protestations face aux dysfonctionnements de l'ordre du monde. Voilà tout ce que j'ai essayé de faire dans cet ouvrage, Islamisme à l'heure d'Al-Qaïda.
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