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Rejetée d’un salon de coiffure à cause de son voile, une Marseillaise raconte son humiliation

Elles font tache d’huile dans un Hexagone gangrené par la détestation de l’altérité et l’instrumentalisation des peurs, les discriminations ordinaires qui mortifient les femmes voilées font aussi tristement école, creusant un abîme d’incompréhension et de rancœur dans un quotidien morose, embrumé, la crise aidant, par l’islamophobie et une politique à courte vue.

A 44 ans, la Marseillaise d'adoption, Hassina Zemmam, pensait avoir tout vu et tout entendu, même des vertes et des pas mûres, depuis son installation dans la cité phocéenne en 1990, débarquant de son Algérie natale. Mariée à un peintre en bâtiment né à Rennes, de père algérien et de mère française, cette mère de famille comblée, titulaire d’un CAP dans le secteur de la petite enfance, n’avait jamais été confrontée à la brutalité d’un racisme désinhibé qui s’autorise à faire la loi en réinterprétant à sa guise la législation en vigueur, jusqu’à son rendez-vous dans un salon de coiffure, le 18 septembre dernier.

Rien de nouveau sous le soleil de la Canebière, mais il n’en demeure pas moins vrai que cette montée alarmante de l’intolérance dans la vie de tous les jours, à l’égard d’une citoyenne voilée appréciée pour son dévouement auprès des personnes âgées dans le cadre d’une association d’aide à domicile, n’est pas de nature à rassurer dans les chaumières musulmanes, alors que la prochaine conquête des mairies de nos villes et nos villages a déjà donné le ton d’une démagogie de caniveau.

Oumma.com : Hassina Zemmam, aviez-vous précisé lors de votre prise de rendez-vous téléphonique que vous étiez voilée et que s’est-il passé dès que vous avez franchi le seuil du salon de coiffure situé dans le 6ème arrondissement de Marseille ?

Ce salon de coiffure, qui est en réalité une école formant de futures professionnelles, m’avait été conseillé par une amie voilée pour qui tout s’était bien passé, il y a plusieurs mois de cela. Son prix de 8 euros défiant toute concurrence, j’ai effectivement téléphoné en indiquant que je portais le voile, et je n’ai eu aucune remarque particulière. Je me suis rendue le 18 septembre, à 9 h, à mon rendez-vous pour une coupe, et après avoir poussé les portes, j’ai immédiatement senti que ma tête ne revenait pas aux coiffeuses, c’est le cas de le dire… J’étais la seule femme voilée, on m’a fait patienter dans une petite salle, et j’ai très vite réalisé que des clientes passaient avant moi. Vers 9h45, un homme est arrivé, c’était le directeur de l’établissement, et a demandé à me parler en privé. Il avait certainement été prévenu de ma présence par une coiffeuse, et ce que je pressentais s’est passé, ce dernier me lançant sans aucune gêne : "Madame, vous n’avez pas le droit de rester ici avec votre foulard. La loi vous interdit de patienter ici avec votre foulard. Je crois que vous êtes là pour faire scandale !".

Oumma.com : Comment avez-vous réagi et quelles ont été les réactions autour de vous, des clientes ou du personnel ?

J’étais sidérée et profondément blessée, mais je lui ai aussitôt répondu que j’étais là en tant que cliente et que j’avais déjà payé ma coupe de cheveux, comme exigé. Rien n’y a fait, alors j'ai protesté : "Montrez-moi votre loi ! Vous faites de la discrimination, vous êtes raciste !", alors que cet homme me montrait une de ses coiffeuses, Fatima, en me disant : "Elle, n’est pas voilée, elle !", avant d’ajouter : "Si vous enlevez votre voile maintenant, je vous promets de vous prendre pour vous couper les cheveux !". Sous le choc de cette humiliation, je n’en pouvais plus, je fais de l’hypoglycémie, j’ai préféré partir, bouleversée. Je n’ai été soutenue par personne, au contraire, il y a même un homme, client du salon, qui m’a critiquée, donnant raison au directeur.

Oumma.com : Vous rentrez alors chez vous et vous appelez votre amie qui vous a recommandé ce salon. Décidez-vous immédiatement de porter plainte ?

Oui, j’étais déterminée à ne pas en rester là, malgré l’émotion qui me gagnait et l’envie de pleurer. Je suis allée au commissariat pour dénoncer la discrimination dont j’avais été victime, et là, première surprise, on m’a répondu d’aller voir l’inspection du travail !! Cela n’avait aucun rapport, mais tant pis, je n’étais qu’une musulmane voilée qui venait se plaindre ! C’est la police qui m’a fait vivre une autre humiliation, en me baladant d’un poste de police à un autre et en me racontant n’importe quoi, comme me l’a indiqué ensuite le CCIF que j’ai contacté, à bout de nerfs et désespérée.

Heureusement, j’ai fini par être épaulée par une juriste, spécialisée dans la défense des droits, qui suit aujourd’hui mon affaire. C'est sur ses conseils que je suis allée au grand commissariat de Marseille pour porter plainte. Mais là encore, j'ai été traitée comme quantité négligeable, on m’a fait attendre un temps infini avant d’enregistrer ma plainte pour « discrimination religieuse ». J’avais rendez-vous à 15h45, et l’agent de police ne m’a reçue qu'à 19h30, se focalisant sur mon foulard, qu’elle a appelé tantôt tchador, tantôt hijab, avant de consigner par écrit les faits.

Oumma.com : Plusieurs semaines après cette discrimination, que ressentez-vous et comment voyez-vous l’avenir pour vous, alors que cherchiez du travail, mais aussi pour vos enfants, et notamment votre fille de 17 ans ?

Je ne me remets pas de cette épreuve. Le médecin qui me suit a diagnostiqué une déprime profonde, je me suis repliée sur moi-même, je n’ai plus envie de me rendre au pôle emploi pour trouver une place d’assistance maternelle à domicile, je suis devenue plus craintive qu’avant quand je prends le métro et je ne peux plus croiser les regards méprisants qui me faisaient mal auparavant, mais que je parvenais à ignorer. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.  Je suis l’heureuse maman de 4 enfants, trois fils, l’un de 22 ans, de 14 ans et de 11 ans, et d’une jeune fille de 17 ans qui est en terminale et qui veut porter le voile après le bac. Aujourd’hui, je suis inquiète pour elle devant cette vague d’islamophobie en France et j’en arrive à lui conseiller de s’expatrier au Canada. Les socialistes au pouvoir ne font rien pour stopper ce racisme anti-musulmans, et pourtant, avec mon mari, nous avons voté Hollande contre Sarkozy. C’est une terrible désillusion, et la récente charte de la laïcité dans les écoles l’a encore prouvé !

Oumma.com : Vous souhaitez transmettre un message aux Oummanautes. Est-ce celui de la résignation devant la fatalité de l’islamophobie ?

Non, au contraire ! Le message que j’adresse à toutes les musulmanes et musulmans de France, c’est de refuser de baisser les bras devant l'adversité et le racisme. J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’article consacré à l’expérience artistique de Sonia Merazga, et j’ai eu l’impression que cette « Femme voilée dans la boîte », c’était moi. Ne vous laissez pas faire et tournez-vous vers la justice de ce pays, le pays des droits de l'Homme, même si c’est long, difficile et pas gagné d’avance !

Propos recueillis par la rédaction.

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