L'Esprit d' actu reçoit aujourd'hui Abdelaziz Chaambi, président de la Coordination contre le Racisme et l'Islamophobie (CRI).
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18 décembre 2012 à 12 h 00
L'Esprit d' actu reçoit aujourd'hui Abdelaziz Chaambi, président de la Coordination contre le Racisme et l'Islamophobie (CRI).
Transcription intégrale de la vidéo
Saïd BranineAlors, bienvenue dans L'esprit de l'actu. Je reçois aujourd'hui Abdelaziz Chaambi, président de la Coordination contre le racisme et l'islamophobie. Alors, bonjour Abdelaziz Chaambi.
Abdelaziz ChaambiBonjour.
Saïd BranineVous êtes président de la Coordination contre le racisme et l'islamophobie, cofondateur de l'Union des jeunes musulmans, cofondateur du Collectif des musulmans de France, mais également cofondateur des éditions Tawhid. Donc, vous avez une longue expérience militante. Alors, au sujet du CRI, donc, il a été créé quelques années après le CCIF. Pourquoi avoir créé une Coordination contre le racisme et contre l'islamophobie quelques années après la création du Collectif contre l'islamophobie en France ?
Abdelaziz ChaambiEffectivement, on a créé la Coordination contre le racisme et l'islamophobie il y a quatre ans aujourd'hui, un peu plus de quatre ans, suite à une rencontre que j'avais eue avec les responsables du CCIF, le président et la juriste de l'époque, en leur faisant part d'un cas qui était emblématique et qui était exploitable politiquement, pas seulement juridiquement. C'est une Palestinienne, mère de famille divorcée avec cinq enfants, qui avait un agrément d'assistante maternelle, on lui a refusé à cause du foulard. Donc, je suis venu les rencontrer à Paris et j'ai discuté avec eux et on m'a dit : « Non, il vaut mieux pas faire de bruit parce qu'ils vont nous faire ressortir une deuxième loi », c'était avant que la loi sur le niqab sorte, etc. Donc, j'ai dit : « Nous, on va être obligés de prendre effectivement un chemin un peu plus revendicatif, un peu plus politisé. » Et nous, l'objectif, c'était effectivement de ne plus traiter les affaires d'islamophobie sur le plan juridique, mais sur le plan politique. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, c'est le système qui produit de l'islamophobie en votant des lois islamophobes, des lois d'exception, en banalisant des discriminations manifestes contre les musulmans et les musulmanes. Donc, pour nous, c'est pas le fonctionnaire du coin, c'est l'État, le système en tant que tel, qui produit cette islamophobie et qu'il faut combattre. Et on ne peut le combattre que sur le plan politique.
Saïd BraninePar qui êtes-vous financé ?
Abdelaziz ChaambiNous, on est financé par les dons des adhérents et les dons des sympathisants, qui sont pas énormes. On a eu un coup de main d'AVS, la seule association aujourd'hui sur l'échiquier, sur le paysage islamique de France, le fameux PIF. On a sollicité pour l'affaire de la voilée du 9e qui a été dévoilée le jour de son mariage, humiliée devant tout le monde, on a sollicité toutes les organisations musulmanes de France...
Saïd BranineQui ont refusé de vous aider.
Abdelaziz Chaambi... qui ont refusé de nous donner le moindre euro et les... Ben, je sais pas, on n'a pas eu d'explication et on est étonné d'ailleurs parce que c'est pas ma sœur, c'est pas ma fille, c'est une musulmane qui peut être demain la fille de n'importe quel responsable ou l'épouse de n'importe quel responsable et seuls les frères d'AVS ont donné un coup de main et on les remercie effectivement parce que l'argent qui est généré par la communauté doit aussi servir à lutter pour les droits de la communauté.
Saïd BranineAlors, vous avez un pôle juridique qui permet de porter plainte ?
Abdelaziz ChaambiOui, tout à fait. On travaille avec l'avocat Gilles Devers, d'ailleurs avec qui on a travaillé sur la question palestinienne également. On travaille avec un avocat parisien. On a un pôle juridique aussi du côté d'Annecy qui travaille sur ces problématiques-là. On a un avocat lyonnais également qui est avec nous. Donc, quand il s'agit d'affaires juridiques, donc on les fait mener effectivement, on fait déposer plainte, on fait poursuivre. Mais nous, ce qui nous intéresse, c'est de ne pas nous cantonner là-dedans. Et à titre d'exemple, l'affaire de la mairie de Lyon 9e, par exemple, qui a été dévoilée le jour de son mariage, on s'est battu pendant sept mois sans connaître la personne. On la connaissait pas. C'est bien la preuve qu'on peut mener un combat de dénonciation sur le champ politique sans avoir à connaître la personne. Et on l'a connue après parce que c'était bon des gens un peu proches du courant salafiste, qui osaient pas, qui attendaient la fatwa du cheikh, etc. etc. Donc, on est arrivé quand même à les convaincre, eux aussi, de déposer plainte. Donc, nous, ce qui nous intéresse, c'est aller au fond des choses. Le système, quand il est injuste, quand il distille de l'injustice... Par exemple, je donne un exemple. Qui aujourd'hui remet en cause la loi du 15 mars 2004 ? Moi, j'en connais pas. Nous, on souhaiterait, avec un travail de fond, avec un travail de lobbying, un travail sur le champ politique, de ce qu'on voudra, faire infléchir les discriminations légales à travers l'abrogation de cette loi si possible.
Saïd BranineAlors, vous êtes critique sur la campagne du CCIF « Nous sommes aussi la nation ». Pourquoi ?
Abdelaziz ChaambiOn est critique... Nous, on dit c'est toujours mieux que rien. C'est que je donne l'exemple toujours d'une maison dont les fondations sont sont sont sont abîmées ou le toit, les poutres sont sont complètement bouffées par les mites et nous, on va faire la tapisserie. Moi, je veux bien, la tapisserie, c'est toujours bien, c'est agréable, etc., mais pour nous, le problème, il n'est pas là. Le problème, il est, comme je l'ai dit tout à l'heure, il est sur le fond, c'est-à-dire le système qui génère des injustices aujourd'hui, la classe politique et médiatique qui fait en sorte que la parole islamophobe se libère, les actes et le passage à l'acte se libèrent. Et nous, on dit, quand... parce que l'opinion publique, en fin de compte, c'est pas elle la plus nocive, je veux dire, le Français lambda qui a peur un peu de voir des niqabs passer chez lui, à la limite, c'est pas lui. C'est ceux qui entretiennent le climat de peur et de diabolisation qui m'intéressent, parce que je vais aller à la source, en réalité. Et nous, on dit : il faut aller à la source. Nous, on préfère, par exemple, faire une campagne ciblée quand on a les moyens, par exemple, de cibler les députés ou les maires qui sont islamophobes et qui encouragent les pratiques islamophobes. On mène une campagne avec l'argent, des sommes conséquentes apparemment qui ont été dépensées pour cette campagne dont une partie apparemment a été mise de côté parce qu'elle aurait été refusée, qu'on mette cet argent-là pour mener des campagnes locales envers les députés, qu'on informe les citoyens, les administrés de ces députés ou de ces maires pour dire : « Votre maire est islamophobe, votre maire encourage l'exclusion, la discrimination et l'islamophobie. » Et on aura peut-être beaucoup plus de résultats parce que quand il va perdre son poste de député européen ou de député à l'Assemblée nationale ou de sénateur ou de maire, là, les autres les autres élus vont réfléchir. Et ça veut dire qu'on gagnera des années de lutte. Et moi, je dis la campagne, elle est bien mais elle est trop tôt. Pour moi, elle est trop tôt. L'opinion publique, c'est elle est elle est on n'est pas, j'allais dire, au niveau, comment dirais-je, d'acceptation ou de, en tout cas, de reconnaissance des musulmans dans ce pays pour qu'on puisse parler comme tout le monde à l'opinion publique. Nous, on est encore dans le ghetto. On est encore dans le ghetto de la visibilité, du politique et du médiatique. Donc, du jour au lendemain vouloir parler à ce niveau-là, moi, je dis c'est trop tôt, on est peut-être 10 ans en avance. Peut-être que dans quelques années, quand les musulmans auront la possibilité de s'exprimer comme les homosexuels, comme les LGBT, etc., qui font campagne, qui font des des des kiss-in ou je sais pas quoi devant l'Assemblée nationale, etc., le jour où les musulmans seront capables de faire ça, peut-être que l'opinion publique, effectivement, elle sera à même de recevoir des messages comme « Nous sommes aussi la nation ».
Saïd BranineAlors, vous êtes également critique sur le discours de certains acteurs de l'islam de France qui prônent une invisibilité des musulmans.
Abdelaziz ChaambiOui, vous voyez, donc là, on est en plein dans la contradiction. Ça confirme ce que je disais tout à l'heure, c'est on ne peut pas, au moment où certains prônent effectivement l'invisibilité, vouloir à tout prix s'afficher dans les dans les métros et sur la place publique et dans les médias. C'est complètement contradictoire ! Ça montre bien l'état de la communauté. Aujourd'hui, c'est pas en voulant être invisible qu'on va obtenir le respect de notre identité ou notre place de citoyen dans ce pays. Au contraire ! Aujourd'hui, plus on va s'effacer et plus on va vouloir nous faire disparaître du champ de la visibilité. La preuve, je cite toujours l'exemple du jeune Amine qui était à, comment on appelle, à l'université d'été de l'UMP à l'époque avec Brice Hortefeux. On lui dit : « Monsieur le ministre, ce jeune homme, il est comme nous, il est chrétien, il boit de l'alcool, il mange du porc, il est comme nous. » Il a dit : « Quand il y en a un, ça va, c'est quand il y en a beaucoup... » Ça veut dire qu'aujourd'hui, ce système néocolonial, impérialiste culturellement parlant et militairement parlant, veut soumettre une catégorie de la population, veut diaboliser une catégorie de la population pour continuer à gérer à sa guise le monde. Et nous, on dit : aujourd'hui, c'est dangereux parce que je vois... Moi, je dis en rigolant, je dis : moi, je vais créer une association qui s'appelle Bleu Blanc Rouge et à chaque réunion qu'on va faire, on va chanter La Marseillaise et à chaque fin de réunion, on va saluer le drapeau bleu, blanc, rouge. Vous allez rigoler ! Vous allez dire : « Qu'est-ce qu'il veut Abdelaziz ? » Eh ben, même si je fais ça demain, je serai toujours traité comme je suis traité actuellement comme étant un proche de Tariq Ramadan, un proche des Indigènes de la République parce qu'on lance une campagne de soutien aux mères de famille qui sont exclues des sorties scolaires et la FCPE envoie un un texte, un courrier à ses réseaux en disant : « Attention, Abdelaziz Chaambi, c'est ci, c'est ça. »
Saïd BranineJustement, donc vous avez une expérience militante depuis de 40 ans et vous avez payé très cher cet engagement puisque vous avez perdu à plus de quatre reprises votre emploi.
Abdelaziz ChaambiOui, effectivement, oui, cinq même dernièrement. Enfin, j'ai j'ai été aussi évincé d'une vacation que je je faisais dans une école d'infirmières avec Mohamed Minta, d'ailleurs imam de de Décines à Lyon. Et parce que effectivement, mes engagements dérangent beaucoup de gens. On préfère aujourd'hui effectivement les gens qui sont plus dans le politiquement correct, des gens qui sont dans l'aliénation. Aujourd'hui, il y a trois postures. Effectivement, c'est pas moi qui le dis, c'est Frantz Fanon qui le dit et l'explique assez bien. Il dit : soit on est dans la sublimation de son identité et dans la rupture avec l'autre, le clash des civilisations, comme certains font aujourd'hui en se distinguant de du reste de la population et en étant en rupture, soit on est dans la haine de soi, c'est-à-dire dans la volonté de plaire au maître à tout prix et d'effacer son identité personnelle et de s'approprier celle de l'autre, y compris en en brandissant le drapeau bleu, blanc, rouge, la nation, la patrie, etc. etc., ou la lutte contre justement ces formes d'aliénation. Et nous, moi, j'espère être dans dans cette catégorie-là. Alors ça... Il y a une semaine, j'ai diffusé une lettre de la FCPE qui me criminalise parce que j'étais un proche de Tariq Ramadan et des Indigènes de la République et j'en paie encore aujourd'hui le prix et ça, mais c'est pas grave. Je dis moi : « Voilà, je travaille pour pour une autre dimension, donc le jeu en vaut la chandelle. » Tant que c'est pour défendre la justice et l'égalité de droits et le traitement et le respect des des des citoyens quelles que soient leurs confessions, leurs origines, le jeu en vaut la chandelle. Je suis prêt encore à payer le prix, il y a pas de problème.
Saïd BranineMerci à vous, Abdelaziz Chaambi. À très bientôt incha'Allah pour un autre numéro de L'esprit de l'actu.
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