Dominique Vidal poursuit son analyse sur les difficultés et les enjeux du débat intellectuel et médiatique en France autour de l'histoire d'Israël.
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20 janvier 2008 à 13 h 23
Dominique Vidal poursuit son analyse sur les difficultés et les enjeux du débat intellectuel et médiatique en France autour de l'histoire d'Israël.
Transcription intégrale de la vidéo
À partir du moment où on reconnaît, ce qui est une évidence, que l'ONU avait créé deux États et non pas un, alors la question se pose : pourquoi le deuxième État n'a pas vu le jour ?
Et les nouveaux historiens là-dessus montrent comment une espèce d'alliance contre nature si vous voulez, entre les dirigeants juifs d'un côté et de l'autre côté le roi Abdallah de Jordanie, qui avait à l'époque la seule armée arabe digne de ce nom, la Légion arabe, encadrée par les Britanniques, eh bien le roi Abdallah et les sionistes se sont mis d'accord pour que la Légion arabe n'entre pas dans le territoire prévu pour Israël et qu'en échange de cette gentillesse, si j'ose dire, les Israéliens lui permettent de mettre la main sur ce qui resterait, une fois le conflit passé, du territoire prévu pour l'État arabe de Palestine. Et effectivement, comme vous le savez, la Jordanie a annexé la Cisjordanie, et l'Égypte a mis la main sur la bande de Gaza. Donc les nouveaux historiens montrent qu'il y a eu une espèce de complot, je n'aime pas trop le mot mais disons pour aller vite, entre une partie des dirigeants arabes et les dirigeants de l'Agence juive pour faire en sorte qu'il n'y ait pas d'État palestinien. Ça, c'est déjà très important.
Deuxièmement, la question de savoir si les Palestiniens, les 800 000 Palestiniens qui ont fui, ont fui volontairement ou ont été expulsés est évidemment, pour la question du droit au retour, un problème décisif. Donc si vous voulez, il y a 50, 60 ans maintenant de manipulation autour de cette question et ce qui est important, et c'est pour ça que je fais ce livre, c'est qu'avec les nouveaux historiens israéliens arrive une version de l'histoire qui était connue, c'était celle des Palestiniens, des historiens arabes, dès les années 60, Walid Khalidi par exemple qui expose ce plan d'expulsion, mais là, on a toute une palanquée de preuves qui sortent non pas de l'imagination de tel ou tel, mais des archives de l'État d'Israël lui-même, de son gouvernement, de son armée, des journaux des dirigeants israéliens de l'époque, des dirigeants sionistes de l'époque. Donc on a une masse de preuves tout à fait considérable. Et du coup, on va sans doute y venir, mais on a eu en Israël à partir de 1987 et de l'arrivée des premiers livres des nouveaux historiens, une percée de ces idées dans le débat à la fois universitaire, mais aussi dans le débat politique et idéologique.
Alors ce qui est très intéressant en Israël, c'est au fond, quand les premiers livres sortent des nouveaux historiens en 87, 88, 89, 90, c'est d'abord un débat uniquement dans les universités, entre chercheurs, entre historiens. Et puis, un certain nombre de journaux, je ne dirais pas de gauche puisque ce n'est pas des journaux de gauche, mais disons libéraux au sens anglo-saxon du terme, comme Haaretz, le grand quotidien israélien, s'empare de ces débats et les font connaître. Et puis petit à petit, les idées des nouveaux historiens commencent à essaimer dans la société israélienne au point par exemple que lors du 50e anniversaire de l'État d'Israël en 1998, on a une série télévisée qui s'appelle Tkuma, « Renaissance », qui est projetée toutes les semaines et que les Israéliens suivent évidemment en masse. Et tout d'un coup arrivent deux émissions consacrées à 1948, et on parle d'expulsion et on voit des images d'expulsion.
Et c'est un choc, parce que pour la plupart des Israéliens, ce qu'ils avaient appris de cette histoire, c'est que les Juifs avaient accepté le partage, les Arabes l'avaient refusé, et ils avaient fui. Et donc tout d'un coup, ils s'aperçoivent que les Arabes avaient refusé le partage, pour des raisons qu'on peut imaginer sans mal, que les dirigeants sionistes avaient accepté mais dans l'espoir qu'une guerre leur permette d'obtenir plus, plus de territoire et avec moins de Palestiniens dedans, et surtout que cette expulsion massive était démontrée. Alors ça, c'était un choc.
Alors malheureusement, les débats historiques ne sont pas sans rapport avec les débats politiques. Donc si vous voulez, la percée des nouveaux historiens dans l'opinion, dans les débats politiques, médiatiques, etc., a été largement freinée, voire à certains moments cassée, par l'échec du sommet de Camp David en juillet 2000 et par la seconde Intifada qui radicalise les positions de part et d'autre et donc renvoie une grande partie de l'opinion israélienne dans les bras, j'allais dire, d'Ariel Sharon. Donc c'est sûr qu'il y a une période difficile pour les nouveaux historiens à cette époque. Ce qui est quand même frappant, c'est que malgré tout les idées sont passées. Et Sébastien Boussois qui a fait la postface de ce livre, c'est-à-dire qui a fait une enquête en Israël auprès des nouveaux historiens mais aussi des anciens pour montrer l'état du débat, ce qui est frappant dans son texte, qui est tout à fait remarquable, je le dis sincèrement, c'est qu'on voit combien les anciens historiens non seulement ne s'accrochent plus à leur version complètement obsolète, dépassée, qui n'a plus d'arguments de l'histoire traditionnelle, mais qu'en plus ils ont le sentiment, alors que c'est eux qui sont au pouvoir en Israël, qui sont au pouvoir dans les universités, qui sont au pouvoir dans l'essentiel des médias, ils donnent le sentiment d'une espèce de citadelle assiégée. C'est comme si les nouveaux historiens étaient partout en train de faire refouler les thèses des anciens historiens. C'est très exagéré. Quand on va en Israël, c'est les thèses traditionnelles qui restent les thèses officielles, y compris dans l'enseignement. Mais quelque chose s'est passé.
Et alors ce que je peux vous donner comme exemple qui est un exemple formidable, c'est qu'en 99, donc sous Ehud Barak à l'époque, il y a eu un nouveau manuel d'histoire pour les lycées. Et dans ce manuel, je ne dis pas que c'était un manuel fait par des nouveaux historiens, pas du tout, mais dans ce manuel, on fait état des découvertes des nouveaux historiens dans les archives. Donc du fait que les rapports de force, contrairement à ce qu'on disait, étaient favorables aux armées juives dès 1947, qu'il n'y a pas eu de divine surprise, de miracle, il y avait un rapport de force écrasant militaire et stratégique. Deuxièmement, on retrouve tout à fait dans ce livre l'idée que Israël n'a pas voulu la paix en 1949 dans les négociations de Lausanne, qu'on a juste signé les protocoles qu'il fallait pour pouvoir être admis à l'Organisation des Nations Unies mais ensuite on a fait en sorte qu'il n'y ait pas eu de paix. Et troisièmement surtout, que les Palestiniens ont été expulsés. Tout ça s'est retrouvé dans le manuel de 1999. Dès que Ariel Sharon arrive au pouvoir en 2001, le premier geste de sa ministre de la Culture, Limor Livnat, c'est de supprimer ce manuel et de le remplacer par un ancien manuel. Donc on voit bien les enjeux qui sont les enjeux tout à fait passionnants.
Ce qui domine, c'est la confusion la plus totale. Quand on lit les manuels d'histoire d'aujourd'hui, on ne comprend pas très bien si l'ONU a créé l'État d'Israël ou si elle avait créé deux États, le deuxième n'ayant pas vu le jour ayant été dépecé entre Israël, l'Égypte et la Jordanie. On ne comprend pas comment l'exode des Palestiniens s'est produit, quelle a été la cause ou quelles ont été les causes de cet exode. Bref, on ne s'y retrouve pas.
Je pense même, et ça ne concerne pas que la question de la naissance d'Israël et du conflit israélo-palestinien, quand on regarde l'histoire coloniale telle qu'elle est enseignée, quand on regarde la manière dont on parle de la guerre d'Algérie, etc., on est frappé de je dirais, un certain analphabétisme des manuels scolaires, ce qui est quand même paradoxe. Et donc je crois qu'il y a beaucoup à faire.
Ce que je me demande, c'est si cette confusion, elle naît d'une méconnaissance de l'histoire de ces événements et notamment des travaux des nouveaux historiens, mais enfin qui quand même aujourd'hui, dix ans après mon premier livre et celui d'Ilan Greilsammer un peu après, est quand même connue dans les milieux historiques, enfin je veux dire normalement les historiens les connaissent, ou bien si cette confusion est le reflet d'une certaine crainte de rentrer dans les débats. Parce que, et c'est ça qui me frappe, si vous voulez que je le dise clairement je le dis clairement, en Israël la bataille autour de l'écriture de l'histoire de la naissance du pays et de la naissance du problème des réfugiés palestiniens, la naissance du conflit, c'est une bataille très dure où les gens s'affrontent avec des arguments parfois bons, parfois mauvais, mais il y a débat.
En France, on a l'impression que c'est plus difficile de débattre de cette histoire qu'en Israël. C'est quand même extraordinaire. Comme si, vous voyez, ça me fait toujours penser aux communistes français des années 50, qui étaient plus soviétiques que les Soviétiques. C'est-à-dire là où parfois à Moscou on avait un certain nombre d'ouvertures et de débats, en France c'était bétonné. Eh bien j'ai l'impression que les inconditionnels d'Israël en France, ceux qui sont toujours d'accord avec tout ce que fait la direction israélienne, quelle qu'elle soit d'ailleurs, ils sont encore plus bétonnés que ne le sont les dirigeants israéliens et a fortiori les historiens, les écrivains, les intellectuels israéliens. On a l'impression de plus de liberté de débat, de ton en Israël sur ces questions pourtant décisives, c'est quand même la naissance de leur pays, ce n'est pas rien de réécrire la naissance de son pays, alors qu'en France on a la sensation, quand on lit du Benny Morris ou on lit du Ilan Pappé et qu'on ouvre une page, ce que je ne vais pas faire pour vos internautes ce ne serait pas gentil de lire des pages, mieux vaut qu'ils se procurent le livre, on a l'impression de dire quelque chose qui est presque non conforme.
Et moi je suis contre le conformisme en général et évidemment s'agissant de cette histoire. On ne peut pas imaginer connaître un conflit comme le conflit israélo-palestinien, en débattre, contribuer à le résoudre sans aller jusqu'au bout de la connaissance de l'histoire. L'histoire, c'est l'histoire. Et de ce point de vue, je trouve qu'il faudrait avoir le courage qu'ont eu ces historiens israéliens, il faudrait l'avoir nous en France aussi sur cette question, mais sur d'autres pages noires de l'histoire de France. J'aimerais, j'appelle de mes vœux la naissance d'une école de nouveaux historiens français qui se saisissent avec le même courage et en s'appuyant sur les archives ouvertes plus largement jusqu'au bout, quels que soient les détours du droit français qui permettent de ne pas les ouvrir réellement, eh bien se saisissent de l'histoire de notre pays et aillent au bout. C'est ça former des citoyens conscients, c'est former des citoyens qui savent d'où ils viennent, quelle est leur histoire et y compris évitent de refaire les erreurs qui ont été faites autrefois.
Lorsque la première version du livre est sortie en 1998, aucun livre d'un nouvel historien israélien n'avait été publié en français. Aucun, je dis bien, sur 1948. On avait publié des livres sur après, avant, mais pas sur cette période-là, 47-49. Et je constate avec plaisir que la diffusion de la première édition de notre livre, elle a poussé un certain nombre d'éditeurs à traduire des livres de nouveaux historiens. Aujourd'hui, ou disons demain, c'est-à-dire au moment du Salon du livre qui va être consacré à l'État d'Israël, c'est l'invité du Salon du livre en février prochain, eh bien à ce moment-là, en mars prochain, excusez-moi, à ce moment-là on aura sept livres de nouveaux historiens qui, depuis 98 jusqu'à maintenant, auront été traduits en français. Donc ça prouve que les livres, malgré tout ce qu'on peut dire de l'importance d'Internet, du fait que le papier n'est plus le vecteur décisif du débat, tout ça, moi je le prends avec des pincettes, je relativise beaucoup tout ce discours-là, je constate qu'un livre comme celui-là a pu contribuer, pas lui seul bien sûr, mais contribuer à faire que dans les journaux on s'intéresse aux nouveaux historiens, que les éditeurs publient leurs livres, que, bref, ça fait avancer le Schmilblick et c'est fait pour ça.
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