Saïd BranineBienvenue dans Esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui Dominique Vidal, spécialiste du Proche-Orient.
Bienvenue Dominique Vidal.
Dominique VidalBonjour.
Saïd BranineVous êtes journaliste, écrivain, spécialiste du Proche-Orient, notamment du conflit israélo-palestinien. Alors on va revenir un peu sur la manifestation du mercredi 23 juillet qui était un véritable succès. Une réaction ?
Dominique VidalAh ben c'était une claque pour tous ceux qui prétendaient interdire les manifestations de solidarité sous prétexte qu'elles ne pourraient que déboucher sur des incidents. Non seulement il n'y a eu aucun incident mais il y a eu, selon la préfecture de police 15 000 personnes, selon l'association France-Palestine Solidarité 25 000. Bref une belle manifestation dans un esprit très combatif mais en même temps bon enfant. On sentait la présence des jeunes et des moins jeunes. C'était une une belle réussite.
Saïd BranineAlors on va aborder un petit peu la situation à Gaza. Est-ce que l'accord du 23 avril entre le Hamas et le Fatah a été un des éléments déclencheurs de l'agression israélienne contre Gaza ?
Dominique VidalJe je crois. C'est-à-dire les dirigeants israéliens avaient pensé, en sabotant des négociations menées à l'initiative de John Kerry, le secrétaire d'État américain, mettre fin à tout développement, toute perspective politique pour les Palestiniens. Mahmoud Abbas et Khaled Mechaal ont eu l'intelligence de se mettre d'accord après des mois et des mois de tractations difficiles pour mettre sur pied ce gouvernement d'union qui regroupe l'ensemble des composantes palestiniennes et qui prévoit, d'une certaine manière, la réunification du mouvement lui-même à l'intérieur de l'Organisation de libération de la Palestine. C'était évidemment un cauchemar pour Netanyahou et à mon avis, c'est clair que c'est pour écarter ce cauchemar que les dirigeants israéliens ont tenté, en tout cas, de faire sauter cette perspective.
Saïd BranineAlors un mot sur la position de François Hollande qui a entériné l'agression israélienne contre Gaza.
Dominique VidalÉcoutez, moi ça ne m'a pas vraiment surpris puisque dans une fameuse soirée lors de son voyage à Jérusalem, il a déclaré qu'il serait toujours prêt à trouver un chant d'amour pour Israël et ses dirigeants. Cette déclaration pour le moins surprenante, je crains que le général de Gaulle se soit retourné dans sa tombe quand on compare avec la politique qu'il avait impulsée à l'époque, en 1967. Cette déclaration, en tout cas, annonçait un alignement renforcé sur Benyamin Netanyahou et c'est effectivement ce qu'on a vu. Le premier communiqué de l'Élysée était absolument incroyable puisqu'il donnait un chèque en blanc à Netanyahou, y compris au risque de cautionner des crimes de guerre comme on l'a vu depuis.
Saïd BranineAlors un mot également sur la position des députés du PS, un parti qui se dit de gauche, mais qui est divisé sur la question de Gaza.
Dominique VidalÉcoutez, le Parti socialiste a toujours été divisé sur la question du Proche-Orient. On avait cru, avant l'élection de François Hollande, qu'il allait faire mouvement vers les positions qui sont celles d'ailleurs de la grande majorité des Français et visiblement, on a buté sur des obstacles habituels. Certains disent qu'il y a dans la position de François Hollande et du Parti socialiste quelque chose de Guy Mollet, c'est-à-dire des gouvernements de la IVe République très proches d'Israël à l'époque, qui sortent de la tombe pour venir se manifester. On est on est vraiment devant une dérive du pouvoir sur cette question et je crois qu'elle est très grave parce qu'elle accrédite l'idée que les Juifs seraient tellement puissants en France qu'ils pourraient influer directement sur la politique de la France, ce qui est évidemment absurde.
Saïd BranineAlors sur l'amalgame entre Israéliens et Juifs, vous avez écrit un article dans lequel vous affirmez que cet amalgame est renforcé par l'attitude du CRIF. Vous écrivez à ce sujet : « qui comme lors de chaque guerre apporte un soutien inconditionnel au Premier ministre israélien. »
Dominique VidalÉcoutez, avant de parler du CRIF, il faut parler de Netanyahou et de d'Israël. Les images qu'on voit tous les jours de femmes et d'enfants massacrés, c'est quand même 80 % des morts, contrairement à ce que disent les responsables de l'armée israélienne, c'est évidemment des images qui soulèvent de la colère. Et la colère, elle n'est pas toujours bien mesurée. Mais effectivement, quand là-dessus arrive la position du CRIF qui confond ouvertement Juifs et Israéliens, alors là on est dans l'amalgame total. C'est l'État du peuple juif qui massacre des Palestiniens et les Juifs de France que prétend représenter monsieur Cukierman seraient d'accord avec ce massacre. Non. On est devant une incitation à l'antisémitisme et je crois qu'il faut la combattre. Combattre l'incitation et combattre quand il y en a des manifestations antisémites. Pas seulement par engagement contre le racisme et l'antisémitisme, mais aussi parce que c'est un obstacle au développement de la solidarité, de toute évidence.
Saïd BranineAlors en tant que journaliste, quel regard vous portez sur le traitement médiatique sur Gaza ?
Dominique VidalÉcoutez, c'est une question qu'on peut discuter. Je trouve qu'il y a pas mal de choses de qualité. On voit sur nos écrans une partie de ce qui se passe à Gaza. La difficulté, c'est toujours ces journalistes qui pensent qu'il faut donner un coup d'un côté, un coup de l'autre. Donc on met sur le même plan 35 Israéliens tués et aujourd'hui plus de 800 Palestiniens. On ne peut pas comme ça renvoyer dos à dos, ça n'a pas de sérieux. Ce qui m'a vraiment choqué, c'est la manipulation des violences de la fin de la manifestation du 13 juillet avec la fameuse affaire de la synagogue de la rue de la Roquette. Le rabbin lui-même d'ailleurs de cette synagogue a dit qu'il n'y avait pas eu d'attaque contre la synagogue. Mais quand on regarde l'ensemble des vidéos, et Dieu sait qu'il y en a eu beaucoup, on voit très bien que c'est la Ligue de défense juive qui a provoqué littéralement des affrontements dans la proximité de la rue de la Roquette. Je n'en dirai pas autant de Sarcelles où effectivement à Sarcelles, il y a eu un phénomène préoccupant qui mérite d'être regardé avec sérieux, lucidement et combattu puisque ce sont des jeunes visiblement dépolitisés mais qui se sont attaqués à des commerces tenus par des Juifs de très longue date et même la synagogue en jetant des cocktails Molotov. Là on est devant la responsabilité qui est celle de tous, celle des organisateurs de manifestations qui doivent faire en sorte qu'elles se déroulent bien, mais celle surtout du pouvoir et du CRIF qui doivent cesser cette incitation à l'antisémitisme que constitue l'appui inconditionnel aux dirigeants israéliens et à leur armée. Donc on est à mon avis devant la nécessité pour le pouvoir et pour le CRIF d'œuvrer à un véritable cessez-le-feu, à la levée du blocus illégal de Gaza, bref d'aller dans le sens d'une solution politique pacifique du conflit et non pas jeter de l'huile sur le feu en permanence.
Saïd BranineMerci à vous Dominique Vidal.
Dominique VidalC'est moi qui vous remercie.
Saïd BranineDonc à très bientôt pour un autre numéro de l'Esprit d'actu.