Haoues Seniguer réagit aux discours incitant les musulmans français à l'invisibilité et au patriotisme affiché.
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26 novembre 2012 à 12 h 00
Haoues Seniguer réagit aux discours incitant les musulmans français à l'invisibilité et au patriotisme affiché.
Transcription intégrale de la vidéo
Saïd BranineBienvenue dans L'esprit d'actu. L'islamophobie et l'invisibilité sont-ils le meilleur rempart contre l'islamophobie ? Pour en parler, je reçois le chercheur Haoues Seniguer. Bonjour Haoues Seniguer.
Haoues SeniguerBonjour.
Saïd BranineVous êtes chercheur à Sciences Po à Lyon. Sans nier les discriminations dont sont victimes les musulmans, vous affirmez que l'islamophobie n'est pas un concept pertinent.
Haoues SeniguerPour qu'il n'y ait pas de malentendu sur la question, il existe effectivement des discriminations qui touchent les populations musulmanes françaises en raison de leur appartenance réelle ou supposée à l'islam. Je crois que c'est incontestable. Des chiffres existent, un certain nombre d'associations les mettent en évidence.
Cependant, je pense que le vocable ou le terme d'islamophobie est inadéquat. Je vais essayer de m'expliquer à ce sujet : il décrit des réalités que le terme ne rend pas suffisamment clairement. C'est-à-dire que, semble-t-il, le terme ou le vocable d'islamophobie amalgame deux choses.
Il y a effectivement un certain nombre de Français non musulmans qui éprouvent une certaine crainte ou méfiance vis-à-vis de l'islam et des musulmans parce qu'ils sont abreuvés à longueur de journée de discours médiatiques ou politiques qui mettent à l'index les concitoyens musulmans. Ça, c'est le premier point.
Il y a un autre phénomène qui existe aussi, porté par un certain nombre de personnes qui discriminent, de façon évidente ou explicite, les musulmans, ou plus exactement les Français, en raison de leur appartenance réelle ou supposée à l'islam. Là, effectivement, c'est condamnable.
Je crois donc que le terme d'islamophobie est une forme d'essentialisme. C'est comme si vous disiez que l'islam est ceci ou cela. L'islam n'a de sens qu'à travers les actions concrètes des musulmans in situ. Je pense que le terme d'islamophobie devrait peut-être être suffisamment explicité, ou en tout cas abandonné pour un terme comme celui de « musulmanophobie », par exemple.
Saïd BranineIl y a une association en France qui s'appelle Fils de France, qui invite les musulmans à se définir comme patriotes. Vous en pensez quoi ?
Haoues SeniguerHonnêtement, je ne comprends pas bien la démarche. D'abord, le patriotisme, si tant est qu'on puisse parler de patriotisme, s'éprouve et ne se prouve pas. Il s'éprouve dans les actes quotidiens : le fait de tendre la main à l'autre, de faire preuve de générosité, de travailler durement pour gagner sa vie et élever ses enfants, c'est une forme de patriotisme.
Ce qui me gêne, c'est que les associations musulmanes, ou en tout cas qui ont un référent musulman plus ou moins explicite ou même euphémisé, qui parlent de patriotisme, oublient de dire la chose suivante : il leur arrive souvent, par ailleurs, de dénoncer la double nationalité. Ils regrettent que certains Français d'origine algérienne puissent encore, par exemple, avoir la nationalité algérienne. Mais ils oublient de rappeler qu'eux-mêmes, au sein de ces associations, ont des liens avérés avec la matrice des Frères musulmans, qui est l'idéologie de Hassan el-Banna.
Saïd BranineVous pensez à quelle association ? L'UOIF ?
Haoues SeniguerL'association l'UOIF, mais plus exactement Fils de France, puisque c'est son président qui promeut le fait qu'il faut éviter d'avoir une double nationalité. Mais il faut qu'il nous explique : s'il est contre la double nationalité, comment peut-il expliquer ce lien ou cette fascination qu'il peut avoir pour un personnage comme Hassan el-Banna, ce qui est son droit, qui donne dans un internationalisme, la oumma transnationale ? Ça ne cadre pas bien avec ce concept de patriotisme.
En plus, c'est une injonction. Longtemps, l'injonction à la francité ou à l'intégration venait des milieux non musulmans. Aujourd'hui, ce sont des musulmans eux-mêmes qui donnent dans l'injonction à d'autres musulmans pour s'intégrer ou manifester ouvertement leur patriotisme.
De deux choses l'unesoit la démarche est sincère, et auquel cas il faut que cette personne rompe de façon publique et claire avec son affiliation avec l'idéologie des Frères musulmans de Hassan el-Banna ; soit cette posture est intéressée ou est une figure imposée, et auquel cas il y a de sérieux doutes sur les intentions que poursuit ce personnage.
Saïd BranineCette même association, Fils de France, affirme que les musulmans, pour s'intégrer, doivent s'acculturer, s'assimiler. Vous en pensez quoi ?
Haoues SeniguerLà aussi, il y a une ambiguïté. Il faudrait nous expliquer un petit peu ce qu'on entend par acculturation. J'ai à l'esprit une citation de Gilles Kepel qui dit : « En France, la tradition française ou la culture française, c'est : on mange ensemble et on couche ensemble. » Ça aussi, d'une certaine façon, fait partie de la culture française. Quand le président de Fils de France parle des arts de la table, le vin fait partie des arts de la table.
Il est de bon ton de parler d'acculturation, mais qu'est-ce qu'on entend par acculturation ? Par ailleurs, il y a un essentialisme manifeste, ou un culturalisme, c'est-à-dire que si on pousse la logique de l'acculturation jusqu'au bout, ça voudrait dire que l'islam n'aurait pas sa place, puisque la culture française originelle ignorait l'islam ou les pratiques musulmanes. Là, il se met, bon gré mal gré, en contradiction avec ses propres déclarations.
Saïd BranineTareq Oubrou, qui est notamment proche de cette association Fils de France, a donné un entretien à L'Express dans lequel il affirmait que les musulmans devaient renoncer à une certaine « invisibilité ».
Haoues SeniguerJe suis sidéré. Chacun d'entre nous peut évoluer. Les questions que pose Tareq Oubrou sont très pertinentes, personne ne peut le contester. Il a une réflexion très intéressante. J'ai eu l'occasion d'écouter ses prises de position récentes, il développe des thèses tout à fait pertinentes d'un point de vue intellectuel. Mais il faut savoir que Tareq Oubrou appartient à l'UOIF, d'ailleurs il ne dénie pas son appartenance.
Pendant longtemps, dans les années 90, et il ne pourra pas le contester, il encourageait, avec d'autres acteurs de l'UOIF, les jeunes filles à porter le hijab, le foulard, parce qu'ils disaient que c'était une prescription coranique, à tort ou à raison. N'entrons pas dans le débat, c'est une question théologique qui concerne les théologiens musulmans.
Mais c'est presque une deuxième mort pour ces jeunes filles musulmanes aujourd'hui. Dans les années 90, on les a culpabilisées, on les a invitées à porter le hijab. Elles ont sacrifié parfois leur scolarité et leur activité professionnelle pour porter le hijab. Aujourd'hui, Tareq Oubrou et d'autres, même s'ils sont peut-être minoritaires, disent d'une certaine façon à ces jeunes femmes que le hijab n'est pas une obligation.
S'il reconnaît avoir évolué, peut-être devrait-il dire aussi qu'il s'est trompé. Et auquel cas, porter le débat à l'interne et dire à l'UOIF : « Il faut repenser dogmatiquement la question du hijab. Est-ce que oui ou non les textes nous permettent de dire que le hijab n'est pas une obligation canonique ? » Je pense que ça aiguillerait des jeunes filles qui sont perdues aujourd'hui. C'est une deuxième mort : hier, vous leur disiez de porter le hijab, aujourd'hui, vous leur dites d'y renoncer. Tareq Oubrou devrait, à mon avis, s'expliquer de façon plus claire et faire amende honorable en disant : « Je me suis trompé, et j'appelle mes camarades de l'UOIF à réfléchir de façon plus rigoureuse sur cette question du hijab, du foulard. »
Saïd BranineTrès bien. Merci à vous pour ces éclaircissements. On se retrouve très bientôt pour un autre numéro de L'esprit d'actu. Merci.
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