Devenir grand reporter
Saïd BranineBienvenue dans L'Esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui le grand journaliste Michael Kirtley pour évoquer la situation en Afrique et dans le monde arabe.
Bonjour Michael Kirtley.
Michael KirtleyBonjour Saïd.
Saïd BranineOn ne vous présente plus, vous êtes un grand journaliste. Vous avez travaillé pour plusieurs grands médias comme Life, Newsweek, National Geographic, Stern, pour ne citer que ceux-là. Vos reportages ont été traduits dans plusieurs pays et dans plusieurs langues.
Première question, Michaelcomment devient-on journaliste international ?
Michael KirtleyD'abord, je crois qu'il faut avoir la volonté de l'être. Quand on veut être journaliste, cela veut dire qu'on a envie de communiquer quelque chose. Cela veut dire qu'on pense que sa parole vaut la peine d'être écoutée, c'est déjà cela.
Deuxièmement, je crois qu'il y a beaucoup de pistes. J'ai souvent dit que pour devenir grand reporter, il faut frapper aux portes de ceux qui font des grands reportages. Mon premier reportage dans le monde entier était pour National Geographic, mais c'était un peu particulier parce que j'ai réussi à travailler avec eux en étant très jeune.
Par la suite, j'ai fait beaucoup de choses qui relèvent du journalisme classique, c'est-à-dire de grandes interviews de différents chefs d'État. J'ai toujours remarqué qu'il faut avoir du culot. Il faut savoir dire des choses et poser des questions intéressantes, non seulement pour vous-même, car je crois que les journalistes sont souvent trop épris de leur propre ego. Il faut savoir ce qui est intéressant d'abord pour la personne interrogée, évidemment, même si l'on veut poser des questions relativement dures, mais il faut savoir aussi ce qui intéresse les lecteurs.
L'évolution du journalisme
Saïd BranineVous avez une longue expérience journalistique. Qu'est-ce qui a changé dans la manière de faire des journalistes par rapport à votre époque ?
Michael KirtleyQuand je travaillais pour National Geographic, par exemple, ils avaient pour mentalité de dire : « Vous partez faire une mission et vous revenez quand vous avez fini. » Cela voulait dire que, quelquefois, cela pouvait prendre deux mois, trois mois, jusqu'à six mois. Je suis ainsi parti faire un reportage pour National Geographic en Côte d'Ivoire qui a duré six mois. Ils y mettaient le prix. Ils se disaient que c'était la façon d'obtenir la qualité, car ils savaient qu'ils allaient être reconnus pendant des années grâce à cet article. Même à cette époque, certaines revues n'avaient pas cette attitude.
Mais il n'y avait pas cette pression de l'information instantanée qui existe aujourd'hui. C'est la grande différence : on avait le temps de la réflexion. Même dans les informations télévisées, on avait la possibilité de réfléchir avant de dire quelque chose. J'ai regardé ce matin CNN, par exemple, et j'ai trouvé dans un article sur la question du Mali des erreurs grossières par rapport à la situation sur le terrain. Je suis sûr que cela n'aurait pas existé auparavant.
L'intervention française au Mali
Saïd BranineJustement, on va revenir sur le Mali. Vous connaissez bien l'Afrique : quel regard portez-vous sur l'intervention française au Mali ?
Michael KirtleyJe pense qu'il faut voir l'intervention française dans un cadre géopolitique et africain. Géopolitiquement parlant, la France se voit en quelque sorte comme le protecteur de certains de ces pays dans leur intégrité. Ils ont toujours affirmé souhaiter que le Mali reste un pays intègre plutôt qu'un pays disloqué.
Deuxièmement, il y a évidemment la question de la sous-région. La France a beaucoup d'intérêts liés à l'uranium au Niger, et peut-être par rapport à des ressources qui pourraient exister au Mali. Dans l'optique française, on ne pouvait pas imaginer que toute cette région sombre dans le désarroi.
Par ailleurs, face à ce qu'on peut appeler le terrorisme ou le djihadisme, puisqu'il s'agit d'une question transnationale, on ne pouvait pas la circonscrire au seul cadre national malien. On ne pouvait pas non plus penser qu'un gouvernement affaibli au Mali parviendrait à régler ce problème. La France était donc acculée, surtout au vu de l'avancée des djihadistes vers le sud du pays. Je ne crois pas qu'elle avait envie d'intervenir directement ; elle aurait souhaité que la CEDEAO prenne ses responsabilités. Mais elle ne voulait pas non plus que la situation déborde sur le Niger ou le Burkina Faso. Ils étaient quelque part pris au piège, car la France sait très bien qu'il y a une question d'image. Cette décision a peut-être été prise à contrecœur, mais elle visait aussi à protéger ses propres intérêts.
Les révolutions dans le monde arabe
Saïd BranineVous connaissez bien l'Afrique et le monde arabe. Quel regard portez-vous sur ce qu'on appelle le Printemps arabe ?
Michael KirtleyPersonnellement, je pense que ces différents leaders du monde arabe, que ce soit Moubarak, Kadhafi, Ben Ali ou d'autres, étaient arrivés à un moment d'épuisement, de fatigue. En même temps, grâce à Internet et aux réseaux sociaux, la connaissance des événements était bien plus répandue qu'auparavant.
La volonté populaire observée notamment en Égypte et en Tunisie couvait à l'intérieur de ces pays, portée par une responsabilité collective. Quand nous avons vu les étudiants et beaucoup d'autres personnes descendre dans la rue, c'était pour exprimer leur ras-le-bol face à ces gouvernements à bout de souffle.
Personnellement, je pense que pour le monde arabe, cela va créer à court terme beaucoup de problèmes et de difficultés, comme dans n'importe quelle révolution. Je dis souvent qu'on ne peut pas exiger des Arabes qu'ils soient différents des Français. Pendant leur révolution, les Français ont connu la contre-révolution, la Terreur, ce qui a finalement mené à l'Empire sous Napoléon, puis à d'autres révolutions. On ne peut pas décréter que les Arabes devraient vivre une révolution plus exemplaire que les autres.
Saïd BranineVous êtes donc optimiste à long terme ?
Michael KirtleyJe suis très optimiste, car une fois que l'on a créé cet engouement pour la responsabilisation citoyenne, cela ne peut plus être effacé par la suite.
La rencontre avec Kadhafi
Saïd BranineVous avez interrogé différents chefs d'État : le président François Mitterrand, Nelson Mandela, Yasser Arafat, mais également Kadhafi. Quelle image gardez-vous justement de Kadhafi ?
Michael KirtleyJ'ai rencontré Kadhafi à deux reprises, il y a de cela pas mal d'années. Je l'ai donc connu à son apogée, si l'on peut dire, à une époque où il était au pouvoir et où chacun de ses propos était relayé dans le monde entier. On débattait de ce que disait Kadhafi à travers ses paroles, et pas seulement par ses actes. Pour le monde extérieur, il représentait presque le symbole d'un certain souffle au sein du monde arabe, même si, à l'intérieur de ce monde arabe, il était perçu différemment.
À cette époque, Kadhafi avait la volonté de porter une nouvelle vision de la société. C'était sa vision personnelle, mais il ne souhaitait pas la mettre en œuvre de façon très démocratique : ces deux aspects cohabitaient en lui.
J'ai toujours dit que, dans son for intérieur, Kadhafi tenait à conserver une part de nomade. La première fois qu'il m'a reçu, le rendez-vous s'est déroulé en haut d'une dune. Je travaillais à l'époque avec ma femme comme co-reporter, et nous avons partagé tous les trois une gamelle de macaronis à la sauce tomate. Cet aspect-là n'était pas feint : il se percevait réellement comme un chef rebelle, un chef nomade, et il cherchait à semer la zizanie partout où il le pouvait, car cela lui octroyait une certaine puissance. Personne ne savait ce qu'il allait déclarer ensuite. En revanche, au fil des années, il a fini par accorder bien trop d'importance à sa propre image, et je crois que c'est ce qui a causé sa perte à la fin.
The World Memory Film Project
Saïd BranineDernière question. Vous lancez un projet documentaire intitulé The World Memory Film Project. En quoi consiste-t-il ?
Michael KirtleyThe World Memory Film Project devrait susciter un grand intérêt dans le monde musulman, parce que, pour la première fois, on donne la possibilité à la jeunesse et à des personnes du monde entier de raconter leurs expériences vécues ou leurs émotions face à ce qu'on peut qualifier de génocide. Nous avons forgé un nouveau terme, « xénocide », né de la contraction de xénophobie et de génocide, pour désigner la façon dont on pose son regard sur l'autre avant de décréter qu'il mérite d'être tué.
Nous avons donc mis en place un programme à travers lequel nous sollicitons partout dans le monde des récits vidéo de 3, 4 minutes, auprès de milliers, voire de millions de personnes. Nous invitons la communauté musulmane, notamment par l'intermédiaire d'Oumma Media, à s'associer à cette démarche, non seulement en lien avec le monde musulman, mais face à toutes les iniquités qui conduisent à des massacres à travers le monde.
Saïd BranineMerci à vous, Michael Kirtley. À très bientôt pour un nouveau numéro de L'Esprit d'actu.