De retour de Birmanie, Mouna Derouiche, militante humanitaire lance un cri d'alarme dans L'Esprit d'actu sur les massacres des musulmans Birmans.
Oumma TVL’Esprit d’ActuAsieIslamophobie & Discriminations14:43
21 décembre 2012 à 12 h 00
De retour de Birmanie, Mouna Derouiche, militante humanitaire lance un cri d'alarme dans L'Esprit d'actu sur les massacres des musulmans Birmans.
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Saïd BranineBienvenue dans L'Esprit de l'actu. Je reçois aujourd'hui Mouna Derouiche pour évoquer la situation des musulmans birmans qui se font massacrer dans l'indifférence de la communauté internationale. Alors, bonjour Mouna Derouiche.
Mouna DerouicheBonjour.
Saïd BranineVous êtes militante humanitaire. Alors, vous étiez en voyage en Asie du Sud-Est et c'est à ce moment-là que vous décidez de partir pour la Birmanie.
Mouna DerouicheC'est ça. Donc en fait, moi je suis quelqu'un qui aime beaucoup voyager. Donc, je reviens tout juste d'un long voyage de plus d'un an particulièrement en Asie du Sud-Est. Donc, j'étais en juin 2012 en Inde. À ce moment-là, j'ai travaillé pendant plusieurs jours dans la fondation Mère Teresa. Donc, parce que j'ai décidé en fait de me lancer dans l'humanitaire. Et à ce moment-là, j'étais au courant de ce qui se passait en Birmanie, c'est-à-dire les affrontements entre les bouddhistes et les Rohingyas.
Donc, il faut savoir que les Rohingyas, c'est une ethnie de la Birmanie, ce sont des musulmans qui vivent dans l'État d'Arakan dans l'ouest de la Birmanie. Alors en 1982, l'État birman les rend apatrides, c'est-à-dire qu'on leur retire leur nationalité, et donc pour l'État birman, ce sont des gens illégaux.
Donc, à ce moment-là, j'ai pris conscience de la gravité de la situation, mais pour moi, me rendre en juin 2012 en Birmanie, c'était très risqué. Je ne voulais pas avoir de très gros problèmes. Donc, je décide...
Saïd BranineAllez-y, je vous en prie.
Mouna DerouicheDonc je décide, en fait, j'avais en tête de partir en Birmanie, mais pour moi, il fallait que je fasse passer le temps. Donc en fait, j'ai continué de voyager en Asie du Sud-Est. Donc Thaïlande, Cambodge, Vietnam, Laos et là, arrivé le mois de novembre, le 20 novembre, je prends un vol pour la Birmanie. Donc j'ai pris un vol de Bangkok à Rangoun.
Saïd BranineDonc vous partez de Bangkok à Rangoun. Donc arrivée à Rangoun, vous décidez d'aller à Sittwe, par vos propres moyens. La ville de Sittwe, c'est la ville où en fait sont parqués les Rohingyas, les musulmans birmans, dans des camps.
Mouna DerouicheOui, c'est ça. Donc en fait, tout d'abord, j'ai essayé d'avoir un maximum d'informations, c'est-à-dire essayer de me renseigner comment s'y rendre et est-ce que je peux avoir quelques contacts pour aller dans la ville de Sittwe.
Donc j'ai rencontré plusieurs touristes qui ont essayé de se rendre dans l'État d'Arakan, qui m'ont dit que c'est très difficile, voire impossible. On m'a carrément dit que eux se sont fait refuser car ce ne sont pas des journalistes, ils ne sont pas expatriés, ils ne font pas partie d'une ONG et n'ont aucune autorisation. Donc moi, on m'a complètement découragée en me disant : « Non, mais tu passeras pas ».
Donc, je décide quand même d'y aller parce que pour moi, c'est quelque chose qui me tient à cœur et là, j'ai appris qu'il y a un train de la ville, enfin de Rangoun à Pyay. Donc Pyay, c'est la ville la plus proche de l'État d'Arakan. Donc, je décide de prendre un train. Il faut savoir qu'auparavant, c'était une, l'État d'Arakan, c'était un État qui était très bien desservi. Donc aujourd'hui, on fait tout pour décourager les touristes de s'y rendre au point où on a mis un train par jour.
Donc pour moi, il fallait pas que je le rate, il était à une heure de l'après-midi, je l'ai pris. Et là, dans le train, tout de suite, je commence à sentir une ambiance très particulière, c'est-à-dire que là, il y a un ancien soldat de l'armée birmane qui s'assoit en face de moi et il avait un bras coupé. Donc pour moi, je lui dis, je lui pose la question : « Pourquoi tu as un bras en moins ? » Et là, tout de suite, il me dit, il l'a perdu en posant une dynamite envers les musulmans de l'État d'Arakan.
Donc pour moi, tout de suite, je me dis, enfin, je me sens en insécurité parce que je suis de confession musulmane et tout de suite, j'ai compris qu'il fallait que...
Saïd BranineDissimuler votre religion.
Mouna DerouichePardon ?
Saïd BranineQu'il fallait dissimuler votre religion.
Mouna DerouicheIl fallait absolument que je cache ma religion au point où même pas un mot religieux soit prononcé. Donc cette personne-là, pour bien qu'elle me fasse comprendre qu'elle n'aime pas les musulmans, elle me fait un geste : « No like muslim, no like muslim ». En fait, c'était un ancien soldat de l'armée birmane qui tuait les musulmans dans l'État d'Arakan. Et donc, j'ai très bien compris qu'il n'aime pas les musulmans, qu'il a une haine profonde envers les musulmans.
Et puis, à un moment, il me sort une chéchia, donc c'est un bonnet blanc que portent les musulmans. Et là, il me le montre et il me dit : « No like muslim, no like muslim ». Donc, dans ma tête, j'étais : « Oui, j'ai bien compris que tu n'aimes pas les musulmans ». Enfin, j'ai senti qu'il y a une haine profonde que les musulmans, faut tous les tuer. Et à ce moment-là, il me parle même pas des Rohingyas, il me parle des musulmans.
Saïd BranineTout court.
Mouna DerouicheTout court, dans l'État d'Arakan.
Saïd BranineD'accord. Alors vous arrivez à Sittwe et là, vous cherchez à avoir des informations sur les musulmans birmans.
Mouna DerouicheC'est ça. Donc en fait, tout d'abord, j'arrive à Sittwe par voie maritime. J'ai pris un bateau et arrivée au port, tout de suite, il y a toute une troupe de police et de douane qui m'interroge, qui me prend mon passeport et qui me demande : « Est-ce que tu es journaliste ? Qu'est-ce que tu fais là ? Combien de temps tu comptes rester ? Quelle est ta prochaine destination ? »
Donc moi, il fallait absolument que je montre que je suis une simple touriste, j'ai été très naïve en leur montrant que je sais pas du tout qu'est-ce qui se passe, je ne suis pas du tout musulmane. Et là, ils feuillettent mon passeport et puis ils tombent sur le visa égyptien. Donc, il a vu, il a reconnu l'écriture arabe et puis là, ils relèvent toutes mes coordonnées de mon passeport. Et puis moi, je lui ai dit : « Non, je ne suis qu'une simple touriste, j'aime beaucoup voyager, j'aime votre pays » , j'ai même osé dire que j'aime leur pays , pour qu'on me fiche la paix.
Et là, je leur ai dit que la prochaine destination ça sera Mrauk U, c'est-à-dire Mrauk U, c'est la ville qui est juste à côté de Sittwe. C'est une ville très touriste, qui était très touristique parce qu'ils ont un site archéologique. Et donc là, j'arrive dans la ville de Sittwe et je me mets à la recherche des informations parce que, en fait, je sais pas du tout comment s'appellent les camps de réfugiés, je sais pas du tout où sont les musulmans. Déjà, j'arrive dans la ville de Sittwe et puis je vois que il y a aucun musulman. Enfin, c'est que des, des bouddhistes. Et...
Saïd BranineVous avez parlé avec ces bouddhistes, justement, et qu'est-ce qu'ils vous ont dit sur les musulmans ?
Mouna DerouichePareil, on me pose exactement la même question parce que je me suis rendu compte que j'étais la seule touriste. Il y a aucune personne, enfin aucun touriste qui va là-bas. Donc pour moi, pour eux, je suis forcément venue pour des intérêts politiques. Et donc là, on m'a posé plusieurs fois la question : « Quelle est ta religion ? » Donc là, j'ai dû mentir pour ma propre protection en disant que je suis une athée, que mes parents sont chrétiens.
Et là, j'ai réussi à trouver le nom, à trouver des ONG qui m'ont renseignée sur le nom des camps de réfugiés.
Saïd BranineEt vous parvenez à aller vers ces camps de réfugiés ?
Mouna DerouicheOui. Il faut savoir qu'il y a trois endroits où sont parqués les musulmans. Donc il y a un ghetto à l'intérieur de la ville qui est bien encerclé par l'armée. C'est vraiment un ghetto au sens propre du terme, c'est-à-dire que l'armée a droit de tuer un musulman qui essaie de s'échapper. Ils ont aucun droit de sortie. Mais par contre, les Rakhines, eux, ont droit de rentrer à l'intérieur du ghetto.
Ensuite, il y a un village à l'extérieur de la ville de Sittwe, c'est un village qui date déjà depuis très longtemps. Donc depuis déjà très longtemps, on a parqué ces musulmans-là. Il n'y a que des musulmans dans ce village-là et il y a aussi un check-point. Et juste à côté de ce village-là, qui s'appelle Bumay, il y a tous les camps de réfugiés.
Saïd BranineMais justement, est-ce que vous avez pu parler avec des musulmans rohingyas ?
Mouna DerouicheOui, j'ai réussi à rentrer dans les camps de réfugiés, dans le village et dans le ghetto. Donc...
Saïd BranineVous avez recueilli des témoignages ?
Mouna DerouicheOui. Donc par exemple, bon, on m'a raconté ce qui s'est passé, pourquoi on les a parqués et tout ça. Et puis dans les camps de réfugiés, on voit que la situation, elle est grave. C'est-à-dire que la nourriture, eh ben, il y en a pas assez pour tout le monde. Il y a aucun soin, aucun médecin. Il y a beaucoup de femmes enceintes. Récemment, je viens d'apprendre qu'une femme, un petit enfant vient de décéder suite à la malnutrition.
Ensuite, il y a beaucoup d'enfants qui sont nus parce qu'il n'y a pas assez de vêtements. Les points d'eau ne sont pas nombreux. Ils sont obligés de traverser des kilomètres et des kilomètres à l'intérieur des camps de réfugiés pour aller trouver de l'eau. Parfois, ils se servent de l'eau d'une flaque d'eau ou alors, ils prennent leur douche dans une flaque d'eau.
Saïd BranineMais est-ce que vous avez découvert des traces de massacre qui témoignent effectivement qu'il y a un massacre de grande ampleur dans cette ville ?
Mouna DerouicheDonc pour moi, j'ai, oui, il y a eu un massacre de grande ampleur parce que j'ai réussi à me rendre dans les anciennes maisons des Rohingyas. Donc complètement brûlées, qui s'appelle Nazi Quarter. Et là...
Saïd BranineToutes les maisons étaient rasées ?
Mouna DerouicheDans ce village-là, oui, tout était brûlé. Mais par contre, on ne m'a pas laissé le droit de rentrer. J'ai insisté et puis là même, j'ai vraiment senti que je commençais à être en danger parce que toutes les personnes ont compris que je venais pour la cause des Rohingyas, je voulais voir, je voulais être témoin de leurs maisons brûlées. Mais pendant le trajet, il y avait une personne qui me criait dessus parce que je suis venue avec un appareil photo. Et en fait, avant le check-point des maisons brûlées, il y avait déjà quelques maisons brûlées. Donc moi, tout de suite, j'ai réussi à prendre quelques photos, mais cette personne-là, elle criait. Donc moi, j'étais consciente que c'était contre moi, mais je faisais en sorte que je ne comprenais pas.
Donc à un moment, il arrive derrière moi et puis là, il me tape sur l'épaule en signe de « Il faut que tu arrêtes, il faut que tu te pousses ». Et puis, il était vraiment en train de me crier dessus parce qu'il fallait que j'arrête de prendre des photos, il fallait que j'arrête d'être témoin. Et donc là, j'ai eu une forte querelle avec lui parce que il me dit que j'ai pas le droit de prendre des photos, qu'il faut que je parte d'ici. Et moi, je lui dis : « Mais tu es qui ? Tu te prends pour qui pour me parler comme ça et puis pour me pousser, pour me taper sur le dos ? » Et moi, je continuais de marcher. J'arrive au check-point justement près de l'armée birmane et là, je leur demande gentiment : « Est-ce que je peux rentrer ? Est-ce que je peux voir ? » Et puis là, ils ont insisté en me disant : « Non, non, non », que j'ai pas le droit de rentrer.
Et donc, au moment où je commence à partir parce que voilà, j'ai commencé à sentir une haine profonde envers ces personnes-là parce qu'ils ont très bien compris que je venais pour la cause des Rohingyas. Et donc là, à la fin de, au bout de cette rue, il y a un ancien moine qui vient me voir, il me dit : « Mais tu sais, moi je suis un ancien moine et puis auparavant avec les musulmans, on s'entendait très bien, mais il faut que tu saches que les musulmans ce sont des terroristes, ils travaillent avec Al-Qaïda, ils violent nos femmes, ils ont un plan, c'est-à-dire éradiquer tous les bouddhistes de la ville. Ils veulent voler notre travail. Ce sont des personnes très mauvaises et tu n'as pas à les défendre ».
Saïd BranineEst-ce qu'on connaît, est-ce qu'on connaît les chiffres de ces massacres justement ? Vous avez pu recueillir des chiffres sur place ?
Mouna DerouicheSur place, en fait, on m'a donné une puce avec un nombre d'informations qui est complètement différent de ce qu'aujourd'hui la presse dénonce.
Saïd BranineCombien à peu près, enfin le chiffre qui est avancé généralement par les spécialistes est de combien ?
Mouna DerouicheDonc d'après la puce qu'on m'a fournie, il y a plus de 11 000 morts et non pas 200. C'est un vrai massacre qui se passe aujourd'hui en Birmanie. Et donc voilà, on les a tous parqués, tous les musulmans vivent dans un endroit, ils ont aucun droit, ils peuvent pas sortir, ils se contentent des aides humanitaires. Mais il faut savoir que les aides humanitaires, il y a un camp bouddhiste et un camp musulman, donc ils sont obligés de partager les dons dans les deux camps pour montrer qu'ils ne prennent pas parti. Et l'aide, elle est beaucoup plus importante dans les camps musulmans et même les ONG le disent clairement que l'aide, elle est beaucoup plus importante dans les camps musulmans.
Saïd BranineAlors, vous revenez de Birmanie, quel message souhaitez-vous faire passer ?
Mouna DerouicheAlors, j'ai quatre messages. Le tout premier, c'est de la part des Rohingyas. C'est-à-dire qu'ils souhaitent que la communauté internationale agisse et ils veulent absolument avoir une pièce d'identité birmane, qu'on arrête cette discrimination, qu'on arrête ce génocide, qu'on arrête de les traiter de bougnoules en kala... enfin ils les insultent de kalar en langue birmane, c'est-à-dire bougnoule. Donc c'est la discrimination au quotidien, ils en ont marre. Tout ce qu'ils souhaitent, c'est vivre en communauté.
Ensuite, j'ai un autre message auprès de la communauté musulmane. Moi, je suis très déçue de la communauté musulmane parce qu'elle n'agit pas du tout.
Saïd BranineVous parlez de la communauté musulmane en France ou en général ?
Mouna DerouicheEn général. En général. Moi, je suis une femme de confession musulmane, je suis allée toute seule dans l'État d'Arakan, j'ai risqué ma vie sachant que un homme musulman n'a pas besoin de mahram. Donc lui, il peut se rendre facilement...
Saïd BranineLe mahram, il faut préciser ce que c'est, c'est un accompagnateur, hein.
Mouna DerouicheVoilà. Donc dans l'Islam, la femme doit être accompagnée pendant un voyage. Et donc voilà, je suis très déçue, je me pose la question : mais qu'est-ce qu'elle fait ? Pourquoi aujourd'hui ces musulmans-là sont dans des ghettos ? Pour moi, c'est, j'ai l'impression que c'est un camp de concentration en voie d'extermination. Parce que il suffit qu'on les bombarde, qu'on les gaze, hop, il y a plus de musulmans.
Saïd BranineTroisième message ?
Mouna DerouicheÀ la communauté internationale, à tous les touristes qui se sont rendus en Birmanie, qui étaient au courant de ce qui se passe, qui savent qu'il y a un génocide qui se passe dans l'État d'Arakan et qui continuent de voyager en toute indifférence. Pour moi, voyager en Birmanie, ça veut dire participer à la dictature, financer une dictature et financer un génocide. Moi qui aime beaucoup voyager, mais je boycotte la Birmanie. Pour moi, c'est hors de question que je finance un génocide.
Donc le quatrième message, pour moi, j'invite la communauté internationale à se rendre en Birmanie pour être témoin de ce qui se passe, tendre le micro aux Rohingyas et aux bouddhistes et ensuite faire diffuser l'information au maximum.
Saïd BranineTrès bien. Merci à vous Mouna Derouiche.
Mouna DerouicheMerci de m'avoir écoutée.
Saïd BranineÀ très bientôt pour un autre numéro de L'Esprit de l'actu.
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