Boubkeur AjdirBienvenue à vous dans un nouveau numéro de Finance & Éthique. Aujourd'hui, on va parler de la finance islamique en Europe et plus particulièrement de la finance islamique en France. J'ai le plaisir de recevoir Alain Pithon, secrétaire général de Paris Europlace. Restez avec nous.
Alain Pithon, bonjour.
Alain PithonBonjour.
Boubkeur AjdirMerci d'avoir accepté notre invitation. Vous êtes secrétaire général de Paris Europlace. On va parler de la finance islamique particulièrement en France dans son contexte européen. On a eu l'occasion par le passé de traiter de la finance islamique au Maghreb, notamment avec un invité qui venait de Tunisie. Aujourd'hui, je ramène nos téléspectateurs à la France particulièrement, parce que c'est un marché très regardé, très observé. C'est avec vous qu'on va débattre de ce qui s'est passé, de ce qui se passe aujourd'hui et de ce qui pourrait se passer dans un avenir proche ou lointain.
Avant de rentrer dans les détails pour nos téléspectateurs, qu'est-ce que Paris Europlace, cette organisation que vous représentez ?
Le rôle de Paris Europlace
Alain PithonParis Europlace est une association qui a pour objectif la promotion et la défense de la place financière de Paris et de l'industrie financière française en général. Elle existe depuis un peu plus de vingt ans et a l'avantage de regrouper pas simplement les acteurs financiers, mais aussi les grandes et les petites entreprises, ainsi que les pouvoirs publics, pour essayer d'être tous autour de la table et de travailler ensemble sur ces sujets, en particulier aujourd'hui le financement de l'économie, de la croissance et de l'emploi.
Boubkeur AjdirD'accord. Vous faites la promotion de la place financière parisienne et française à l'international, et vous réfléchissez également à tout ce qui pourrait, localement, servir l'économie française et les agents économiques français.
Alain PithonAbsolument. C'est un objectif à la fois de promotion, ce qui nous amène à avoir des déplacements à l'étranger pour faire la promotion de l'expertise française dans ce domaine de financement, mais aussi des actions de lobbying en France. Je ne cacherai pas que sur certains sujets de fiscalité et de réglementation, il y a pas mal de choses à faire en France en ce moment.
Boubkeur AjdirEffectivement, il y a du boulot sur ce sujet-là. D'accord. Qui sont les membres, les organisations, les individus ou les entreprises qui composent Paris Europlace ?
Alain PithonParis Europlace est présidée par Gérard Mestrallet, qui est le patron de GDF Suez, ce qui nous ouvre un certain nombre de portes auprès des pouvoirs publics notamment, mais pas seulement. Sinon, on a les grandes banques, des compagnies d'assurances, des entreprises comme Lafarge, France Télécom, Air France, plus un certain nombre de petites entreprises qui adhèrent notamment via ce qu'on appelle le pôle de compétitivité. Ensuite, c'est la Caisse des Dépôts, le Trésor, la Banque de France qui siège au sein de notre conseil d'administration, avec aussi l'Autorité des marchés financiers.
On y trouve vraiment les acteurs du marché financier, mais pas simplement : aussi les grands émetteurs, les entreprises et les PME, parce qu'elles sont concernées par les sujets de financement.
Boubkeur AjdirD'accord. Cela regroupe un ensemble assez large de tout le tissu économique français.
Alain PithonUn spectre assez large, effectivement.
La genèse de la finance islamique en France
Boubkeur AjdirAu sein de Paris Europlace, il y a une commission finance islamique qui a été créée il y a de cela quelques années. On va revenir un peu sur cet historique.
Il y a eu les prémices de la finance islamique en France aux alentours de 2004-2005, où on assistait aux premières conférences dites « grand public » sur le sujet, et puis ensuite il y a eu la crise. En 2007-2008, il y a eu des grandes conférences internationales avec un certain nombre d'acteurs, et là notamment Christine Lagarde. Pouvez-vous nous retracer un peu cet historique de la finance islamique au sein de Paris Europlace ?
Alain PithonVolontiers. Vous avez raison de souligner la question de la crise. Ce qui est très intéressant, c'est que dans le développement de la finance islamique, il y a deux éléments.
Le premier était l'attente d'une finance éthique. On n'en parle pas souvent et on l'oublie, c'est à mon avis un tort, en particulier pour les développements à venir de la finance islamique.
Le deuxième point était tout simplement de constater qu'il y avait des besoins de financement dans nos pays. Là-dessus, où étaient les investisseurs ? Ils étaient en particulier dans les pays du Golfe. L'action de Christine Lagarde reposait sur un discours très pragmatique, et c'est ce qu'on espère retrouver aujourd'hui : en proposant des véhicules conformes aux principes de la finance islamique, on allait attirer des investisseurs, notamment du Golfe, c'est-à-dire précisément les pays du Golfe que l'on visait. À l'époque, on n'avait pas forcément regardé jusqu'à la Malaisie ou l'Indonésie.
Dans ce schéma, on a engagé un certain nombre de travaux d'abord pour essayer d'améliorer le cadre juridique français et le rendre compatible avec des véhicules de finance islamique. Sans rentrer dans les détails techniques, il y a eu des instructions fiscales et des textes en termes de régulation financière. L'autre volet a été de faire un travail de traduction en France des normes de l'AAOIFI, qui permettent d'acclimater les principes de la finance islamique dans notre droit et de rendre plus facile ce travail.
Tout cela pour dire qu'on a aujourd'hui en France, et c'est important de le rappeler car on l'oublie souvent, le cadre qui permet d'accueillir et de développer des véhicules conformes aux principes de la finance islamique. Après, la question viendra : pourquoi ne les a-t-on pas suffisamment utilisés ?
Un cadre juridique et fiscal adapté
Boubkeur AjdirOn va parler de la place parisienne par rapport aux voisines, notamment le Luxembourg et l'Angleterre.
Historiquement, les premières opérations financières islamiques en France ont eu lieu il y a très longtemps. Les banques françaises, on y reviendra un peu, sont assez avancées et expertes en la matière, mais à l'étranger, notamment dans les pays du Golfe, ce qui est un grand paradoxe.
Pour résumer le contexte de la mise en place de cette commission finance islamique au sein de Paris Europlace, c'était le contexte de crise. En 2007-2008, il fallait regarder où se trouvait la liquidité : en l'occurrence, il y en avait beaucoup en Chine et dans certaines régions du Golfe. Christine Lagarde avait compris qu'il fallait utiliser les codes. Il ne s'agissait pas simplement de dérouler le tapis rouge aux investisseurs, mais de leur dire que nous avions compris leurs problématiques et leurs besoins, et que nous travaillions sur un cadre réglementaire et notamment fiscal adapté à la finance islamique. C'est cela en quelques mots ?
Alain PithonAbsolument, c'est exactement cela. Il s'agissait de se dire que, dans la palette des instruments français existants pour financer l'économie et les projets, nous devions avoir de quoi répondre aux attentes d'investisseurs soucieux du respect des principes de la finance islamique. C'était avoir cette expertise dans la palette.
Pour cela, quelques modifications suffisaient. Nous n'avons pas eu à aller très loin ni à innover en créant des choses complètement en dehors du droit pour l'obtenir : nous disposons aujourd'hui de ce cadre.
C'est une approche très pragmatique à destination des investisseurs concernés, qui s'adressait vraiment aux investisseurs étrangers, principalement ceux des pays du Golfe à l'époque. Cela reste très vrai aujourd'hui, car il y a encore une formidable liquidité dans les pays du Golfe, mais c'était la cible initiale.
J'insiste de nouveau là-dessus, avec une approche très simple et très pragmatique de la part de Christine Lagarde. C'est ce qui a permis ce développement : quand quelqu'un incarne une démarche, montre simplement que c'est utile, nécessaire, qu'on ne fait pas une révolution, c'est aussi du bon sens.
Boubkeur AjdirChristine Lagarde s'est montrée très pragmatique sur le sujet. En deux ans, avec les efforts de Paris Europlace, on est arrivé à la publication de quatre instructions fiscales.
Pour nos téléspectateurs, on peut les citer très rapidementune instruction sur la mourabaha, l'opération financière qui permet d'acheter et de revendre des actifs financiers, une sur l'ijara, une sur les sukuk et une autre sur l'istisna'a. Ce qui est très intéressant, c'est que la terminologie arabe a été conservée à l'intérieur de ces textes.
Alain PithonTout à fait, et il n'y a pas eu de problème particulier.
Boubkeur AjdirIl n'y a pas eu de levée de boucliers.
L'inspiration luxembourgeoise
Alain PithonJ'ajouterais un autre point, si vous me permettez, pour l'anecdote : nos amis luxembourgeois, dont nous parlerons je pense après, se sont très largement inspirés des textes français pour adapter leur droit national.
Cela montre que l'expertise française existe. C'est un peu dommage qu'on ne l'utilise pas plus. Nos amis luxembourgeois ont compris : ils ne se cassent pas la tête, ils prennent l'expertise française et ils avancent.
Boubkeur AjdirIls avancent.
Alain PithonEt ils avancent.
Boubkeur AjdirIls avancent. On a eu l'occasion de rencontrer l'équivalent de Paris Europlace au Luxembourg, nous diffuserons d'ailleurs un entretien avec eux et je vous inviterai à y réagir.
Grâce à ce pragmatisme, la France a réussi en deux ans ce que d'autres pays ont fait en beaucoup plus d'années. Cependant, on n'a toujours pas de grande banque islamique française, ou du moins les banques françaises ne créent pas d'impulsion ni de résultat visible et concret sur le marché local à l'intérieur du pays. Comment cela peut-il s'expliquer ?
L'expertise française et ses freins
Alain PithonIl y a sûrement plein d'explications. Le sujet n'est d'ailleurs pas simplement la question d'une banque islamique, mais d'une manière générale ce paradoxe que vous évoquiez tout à l'heure : nous avons cette expertise, les banques françaises sont très présentes dans beaucoup de pays. On a l'exemple de la Société Générale qui a fait une très forte émission, la plus grande émission de la part d'une banque occidentale en Malaisie pour un sukuk, je crois que c'était l'année dernière. Cette expertise existe donc. Simplement, on ne la met pas en valeur, on ne la montre pas en France, que ce soit pour l'investissement d'investisseurs étrangers en France ou pour une clientèle en France.
Pour être très simple, il y a une explication dite politique. Je ne vais pas me réfugier là-dessus, mais il y a une certaine crispation, pour être clair. À mon avis, elle se situe d'ailleurs plutôt auprès de certaines élites que forcément auprès de monsieur Tout-le-Monde par rapport à ce sujet. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'on ne sait pas ce qu'il y a derrière. C'est pour cela, me semble-t-il, si je peux me permettre, que des émissions comme les vôtres, qui permettent de faire comprendre un peu ce qu'il y a derrière la finance islamique, sont importantes.
Il y a aussi le travail que nous voulons faire de ce point de vue : un travail de pédagogie et d'explications. Il s'agit tout simplement de dire, comme j'ai essayé de le faire tout à l'heure, que vis-à-vis d'investisseurs internationaux et par rapport à une demande en France de personnes de confession musulmane, mais pas seulement, pour avoir des produits éthiques, il faut que nous ayons cette expertise spécifique sur la finance islamique.
Il y a aussi un point technique à ne pas ignorer. On l'entend, y compris dans des cabinets d'avocats : attention, la finance islamique implique des exigences. C'est normal d'ailleurs, ce n'est pas le seul produit duodécillonnaire, si j'ose dire. Qui dit exigence dit souvent un coût un peu plus élevé. Dans un contexte de taux bas, par définition, quand vous avez des coûts importants, qui peuvent être des coûts d'expertise, cela peut se ressentir sur le financement ou sur le montage d'une opération.
Il y a donc ces aspects que l'on peut qualifier de politiques ou sociologiques, mais il y a aussi des considérations techniques qu'il faut avoir en tête. Cela fait partie du travail que nous avons à mener au sein d'Europlace, peut-être pour regarder des sujets qui n'avaient pas été vus au moment où nous avons construit ce cadre juridique. Il y a des questions comptables qui peuvent se poser, et peut-être encore des questions fiscales. Il s'agit de travailler à la fois sur les explications de ce qu'est la finance islamique et de l'importance qu'elle peut avoir pour nous, et sur un certain nombre de considérations techniques, fiscales ou prudentielles, comme je viens de le mentionner.
La pédagogie auprès des décideurs
Boubkeur AjdirC'est donc un gros travail de pédagogie, à la fois auprès du grand public, parce qu'au sein même de la communauté musulmane française, et même au-delà des frontières de France, la finance islamique et ses mécanismes sont très peu connus, mais Paris Europlace contribue également à faire cet effort auprès des acteurs qui ont besoin de ces investisseurs, notamment les grandes entreprises françaises et les banques. Si je comprends bien, vous faites également ce travail.
Alain PithonEt auprès des décideurs d'une manière générale. J'avoue d'ailleurs que notre action de pédagogie s'adresse quand même plus à ces décideurs qu'au grand public, puisque Paris Europlace n'a pas forcément une action très grand public. Mais c'est un point important pour les raisons que j'évoquais tout à l'heure.
Boubkeur AjdirNous avons parlé des investisseurs du Golfe. Lors d'un événement important de l'industrie bancaire islamique dans un pays du Golfe, à Bahreïn, nous avons eu l'occasion de rencontrer des banquiers. Nous avons eu la chance de tomber sur un banquier français installé là-bas, qui nous a donné le point de vue et la vision des banquiers du Golfe par rapport au marché français. Je vous invite, ainsi que nos téléspectateurs, à regarder très rapidement ce reportage avec ce banquier installé à Bahreïn. À tout de suite.
Nos internautes et nos téléspectateurs se posent la questionà quand l'installation d'une banque du Golfe en France ? Plus directement : comment, selon vous, les banquiers du Golfe et les acteurs de la finance de la région regardent-ils l'Europe, et plus spécifiquement la France ?
Le regard des banques du Golfe
Lilian Le FalherL'Europe en général est regardée selon deux périodes : avant la crise et après la crise, c'est-à-dire avant 2008-2009 et après.
Avant 2008-2009, l'Europe était clairement une cible pour beaucoup de banques islamiques. Vos auditeurs sont tous au courant des différentes initiatives prises par le gouvernement à l'époque pour promouvoir la banque islamique. Beaucoup de choses ont été faites, beaucoup de débats ont eu lieu et beaucoup de conférences ont été organisées à Paris et ailleurs.
Le vrai problème est qu'en 2008-2009, avec la crise financière qui n'a pas épargné le Golfe malgré ce qu'on peut croire, beaucoup de banques islamiques se sont concentrées sur leurs actifs et leurs activités courantes plutôt que d'envisager un développement à l'étranger. Des pays comme l'Afrique du Nord, la France, l'Allemagne ou l'Angleterre étaient des cibles potentielles pour toutes ces banques. La plupart d'entre elles, y compris la nôtre, se sont regroupées et refocalisées sur leurs activités existantes.
Cela ne veut pas dire que ce n'est pas un marché intéressant pour les investisseurs du Golfe. La France est clairement identifiée comme un marché porteur. Plusieurs banques s'y sont intéressées, et il y a même eu des déclarations publiques, notamment de la part d'Al Baraka ou de Qatar Islamic Bank, sur un intérêt éventuel d'ouvrir en France.
Il faut bien comprendre que les problématiques sur le marché français sont différentes de celles de nos marchés locaux. De notre point de vue, la France apparaît comme un marché émergent ou exotique, et surtout différent : une réglementation beaucoup plus stricte, beaucoup moins souple, un pays beaucoup plus développé avec une population d'une taille complètement différente. À Bahreïn, nous sommes considérés comme l'une des plus grandes banques islamiques, mais nous n'avons que dix agences. Au Koweït, il y en a une trentaine ou une quarantaine. Pour couvrir un pays comme la France, nous parlons évidemment d'autres dimensions. Les banques islamiques du Golfe n'ont donc pas forcément l'expérience et l'expertise nécessaires pour couvrir des marchés tels que le marché européen.
L'attractivité du marché africain
Boubkeur AjdirEst-ce que toutes ces problématiques financières et économiques de l'Europe, la crise de la dette des différents pays, face à l'autre côté de la Méditerranée où il y a visiblement plus de croissance, ne risquent pas de jouer ? Est-ce que l'Afrique ne risque-t-elle pas d'attirer finalement plus les investisseurs aujourd'hui, notamment l'Afrique du Nord où certains pays ont plus ou moins bien résisté au Printemps arabe, mais aussi l'Afrique subsaharienne ? Un regard est-il également porté sur cette région ?
Lilian Le FalherClairement, c'est peut-être même un marché plus naturel. Il y a un point que nous n'avons pas évoqué pour la France : la francophonie est une bonne chose, mais ici, dans le Golfe, nous sommes plutôt anglophones. Pour les marchés d'Afrique du Nord, la présence de la langue arabe est clairement porteuse pour les banques du Golfe. Certaines s'y sont déjà implantées, je pense à Al Salam Bank ou à Al Baraka. Pendant ce forum, j'ai rencontré des frères marocains qui m'ont expliqué l'évolution de la situation au Maroc, et les choses avancent apparemment dans le bon sens. Je suis en tout cas plus optimiste sur le développement de la finance islamique à court terme en Afrique du Nord que par rapport à la France ou à d'autres pays d'Europe continentale.
L'absence d'obstacle juridique en France
Boubkeur AjdirNous venons d'entendre une banque du Golfe qui regarde avec beaucoup d'attention le marché français et d'autres régions du monde. Le marché français est perçu comme assez rigoureux et peut-être difficile d'accès. Comment pourrait-on rassurer ces investisseurs ?
Alain PithonSans entrer dans toutes les considérations sur le cadre général d'attractivité et de compétitivité de la France, qui reste un point important pour les investisseurs des pays du Golfe, il faut d'abord rappeler une chose : aujourd'hui, il n'y a aucun obstacle juridique, j'insiste là-dessus, à ce qu'une banque islamique puisse s'installer en France.
Je ne vais pas parler à la place du régulateur bancaire, mais le dossier sera examiné comme tous les autres dossiers, avec évidemment peut-être une analyse plus fine, plus approfondie et plus pointue sur la question de la maîtrise des risques dans un cadre bancaire. Il n'y a pas d'interdiction.
Ce n'est pas simplement une réponse technique qu'il faut apporter, mais aussi un discours : il faut reconstruire un discours et une stratégie vis-à-vis des pays du Golfe. Concernant l'éventuelle réorientation des flux de capitaux due à l'absence de discours en France, le grand enjeu pour nous, et l'exemple de la finance islamique est très intéressant à cet égard, est de montrer que le marché français est ouvert. Il est ouvert d'abord pour les entreprises locales qui ont besoin de se financer, et pour les personnes qui cherchent des emplois et de l'activité. C'est aussi important pour continuer à attirer des investisseurs.
Il y a une vraie compétition entre les places financières, nous en reparlerons peut-être tout à l'heure, notamment avec Londres et le Luxembourg. Ces pays avancent très fortement sur la question de la finance islamique, et nous ne pouvons pas rester à l'écart de ce mouvement. Il ne s'agit pas de dire que nous allons tout soumettre aux principes de la finance islamique, mais simplement que parmi l'ensemble des offres que nous voulons proposer en matière de financement, d'infrastructures, de croissance et d'emploi, ce volet existe.
Boubkeur AjdirLe cadre juridique est présent et permet une activité financière islamique, mais dans cette période de crise, l'autorité de contrôle étudie rigoureusement chaque dossier.
Alain PithonLe régulateur est très vigilant, je vous le confirme.
Boubkeur AjdirEt ce n'est pas plus mal.
Alain PithonPas forcément plus mal.
Boubkeur AjdirCe n'est pas plus mal si l'on compare la France aux États-Unis ou à d'autres pays où les dégâts sont plus visibles.
Alain PithonY compris par rapport à nos amis anglais, si je peux me permettre.
Boubkeur AjdirY compris les voisins anglais. Il y a tout de même un potentiel intéressant : on a souvent entendu parler du Grand Paris et de grands projets, mais jusqu'à aujourd'hui, cela n'a malheureusement pas donné de résultat très concret.
Alain PithonJe suis tout à fait d'accord avec vous. Il y a eu aussi, sur ce volet-là, un point important dans la stratégie proposée par Christine Lagarde : proposer précisément des investissements dans des grands projets structurants pour le développement de la région parisienne et du pays en général. Il ne faut pas se le cacher, il y a eu un coup d'arrêt donné au Grand Paris. On espère que cela va redémarrer.
Des réflexions sont en cours à ce sujet. Ce sera un moyen de montrer que l'on peut désormais avoir à la fois un cadre qui permet des investissements en finance islamique et des sous-jacents intéressants pour les investisseurs.
Boubkeur AjdirJustement, pour comparer Paris au Luxembourg, nous avons discuté avec l'équivalent d'Europlace au Luxembourg, Luxembourg for Finance. Je vous propose, à vous et à nos téléspectateurs, d'écouter un entretien que nous avons eu. La caméra d'OummaTV s'est également rendue auprès des acteurs luxembourgeois.
L'expérience luxembourgeoise
JournalisteBonjour, vous représentez le Luxembourg ici à Bahreïn. Quelle est la position du Luxembourg par rapport à la finance islamique, à la fois en Europe et dans le monde ?
Eleanor de RosmorducLa finance islamique est un secteur qui grandit au Luxembourg et qui a le plein soutien du gouvernement. Beaucoup de sociétés s'y intéressent actuellement. Le marché a été assez tranquille depuis deux ans, mais nous avons vu cette année une grande résurgence d'activités, beaucoup de nouveaux fonds et beaucoup de nouvelles idées.
Pour remonter un peu dans l'histoire, le Luxembourg a accueilli la finance islamique dès le départ. Nous avons été le premier pays en Europe à l'accueillir, déjà dans les années 70 avec une institution islamique. Le premier listing d'un sukuk a eu lieu à Luxembourg en 2002. Nous avons donc toujours été très ouverts à ce marché.
Notre banque centrale est la première banque centrale européenne à être devenue membre de l'IFSB. Nous avons accueilli leur réunion annuelle il y a un an. C'est un créneau que nous développons de notre mieux. Nous nous penchons toujours sur ce que nous faisons bien. Le Luxembourg est avant tout un centre pour les fonds d'investissement, avec de la banque privée et d'autres secteurs. C'est surtout sous cet aspect que nous avons un service à offrir aux institutions islamiques. Pour créer des fonds destinés aux musulmans en Europe, venir au Luxembourg est une solution, car nous avons une grande expertise dans la distribution transfrontalière des fonds d'investissement.
Boubkeur AjdirSelon vous, quelles sont les perspectives d'évolution de la finance islamique en Europe, au Luxembourg et ailleurs ?
Eleanor de RosmorducC'est un grand marché. Il y a, comme je l'ai dit, 40 millions de musulmans, mais pour eux, c'est assez nouveau. Le marché se développe plus lentement qu'on ne l'avait imaginé il y a quelques années. Nous avons vu en Angleterre, en France et en Turquie les premiers produits de comptes d'épargne conformes à la charia et les home financing plans. Cela démarre plus lentement que prévu, car les gens doivent s'y accoutumer : jusqu'à maintenant, ils ont employé des produits financiers classiques. Cela prendra un peu de temps pour démarrer.
La position du Luxembourg réside toujours dans l'offre de produits transfrontaliers à travers des banques européennes. La plupart des banques au Luxembourg ne sont pas luxembourgeoises : ce sont des banques qui ont des filiales et des succursales au Luxembourg, lesquelles y créent des fonds et des produits pour la distribution.
Une stratégie politique pour Paris
Boubkeur AjdirLes Luxembourgeois sont assez pragmatiques. Nous avons réalisé cet entretien il y a un peu plus d'un an. Aujourd'hui, le Luxembourg a procédé à une émission souveraine. Ce sont d'ailleurs de grandes banques occidentales qui l'accompagnent.
Alain PithonBNP.
Boubkeur AjdirBNP, HSBC, etc., qui accompagnent le Luxembourg pour lever des fonds auprès des investisseurs.
Il y a quelque temps, nous avons aussi entendu David Cameron, grand promoteur et défenseur de la finance islamique. Si vous vous en souvenez, dans son discours, David Cameron parle de la finance islamique comme d'un outil et d'un moyen d'intégration pour la population musulmane locale. La représentante du Luxembourg a prononcé une expression importante : le soutien du gouvernement. N'est-ce pas finalement ce qui manque aujourd'hui aux Français ?
Alain PithonJe ne répondrai peut-être pas directement sur le soutien du gouvernement. Un point évident, qui rejoint ce que j'évoquais tout à l'heure, est qu'il faut quelqu'un qui incarne une stratégie générale, une stratégie de place sur ce sujet.
Boubkeur AjdirC'était Christine Lagarde. Elle n'est plus là.
Alain PithonElle le faisait, et c'est un point dont il faut se souvenir. Aujourd'hui, nous avons besoin de cela. Est-ce que quelqu'un l'incarne précisément aujourd'hui ? La réponse est non. En revanche, je crois qu'il y a des évolutions.
Boubkeur AjdirEmmanuel Macron le pourra-t-il ?
Alain PithonCe qui me paraît intéressant, et cela rejoint de manière générale les choses qui bougent dans le discours en France , même si nous attendrons les actes ,, c'est que du côté des politiques, en particulier Michel Sapin et Emmanuel Macron, on comprend qu'avoir une place financière dynamique est totalement indispensable pour le financement de l'économie. Si vous n'avez pas cela en amont, vous ne l'aurez pas en aval, c'est une évidence.
Dans la place financière, il faut ce segment , pardonnez-moi ce terme un peu trop marketing , de la finance islamique. Sans cela, nous serons vus à l'extérieur, et peut-être même en France, comme trop conservateurs et trop rigides.
Il faut clairement que les choses évoluent dans la construction de la stratégie, et je suis d'accord avec vous : il faut un engagement. Nous en avons l'opportunité et le véhicule avec le Comité Place de Paris 2020, où nous réfléchissons à la stratégie de la place de Paris et de l'économie française à cet horizon. Je suis convaincu, sans prendre d'engagement formel, qu'il y aura un volet finance islamique dans les conclusions de ces travaux, attendues dans le courant de l'année prochaine.
Les atouts français et les perspectives
Boubkeur AjdirPour conclure sur les perspectives de développement, vous dites qu'à horizon 2020, il va probablement y avoir des avancées.
Alain PithonC'est même avant 2020. Nous réfléchissons à cette stratégie à horizon 2020, mais il faut que dès l'année prochaine, dans cette stratégie et dans le discours sur l'importance de l'industrie financière française, figure un volet sur la finance islamique.
Parallèlement, nous devons travailler sur l'expertise en termes de véhicules. Par exemple, pour l'immobilier d'entreprise, nous avons une expertise par rapport à d'autres pays, en particulier le Luxembourg. Dans le financement de projets, nous apportons aussi une plus-value par rapport aux Luxembourgeois et aux Anglais. C'est sur ces aspects plus techniques de véhicules que nous devons travailler. Nous avons une industrie de gestion d'actifs très forte ; il faut jouer sur ces atouts pour disposer d'instruments compatibles avec la finance islamique pour les investisseurs demandeurs, et peut-être demain pour une clientèle française. C'est un élément indispensable dans la stratégie. Ce ne sera peut-être pas pour demain matin, ni pour 2015 ou 2016, mais cela viendra, j'en suis convaincu.
Boubkeur AjdirVous avez évoqué les banques françaises pour le marché français. Nous avons entendu un banquier du Golfe estimer que le marché français est peut-être trop gros pour eux. N'y a-t-il pas là des opportunités pour les banques françaises de proposer des produits à leur clientèle ? Pour la banque de détail, le marché français est plutôt un marché de l'offre que de la demande. Selon vous, qu'attendent-elles pour formuler une offre qui réponde aux besoins d'une partie de leur portefeuille de clients ?
Alain PithonSans révéler un scoop, je peux vous dire qu'elles y travaillent. Elles le font discrètement pour les raisons évoquées plus tôt. Notre pays est très bancarisé, avec une offre de produits financiers déjà très large.
En revanche, la demande de finance éthique progresse, comme on le constate avec l'investissement socialement responsable. La finance islamique y trouvera assurément sa place. Je ne saurais pas vous préciser par quel type de produit dans l'immédiat. Des initiatives sont lancées et ces réflexions existent au sein des banques françaises.
Les choses viendront peut-être aussi de la base. Swiss Life a lancé des produits. Une compagnie d'assurances luxembourgeoise va développer des produits de finance islamique pour une clientèle de détail en France. Paradoxalement, cette offre ne s'adresse pas nécessairement aux seules personnes de confession musulmane : elle intéresse parfois des personnes issues des catégories socioprofessionnelles supérieures, les CSP+, demandeuses de produits éthiques, voire précisément de finance islamique. Une offre va se développer, et c'est l'exemple qui créera la dynamique.
Boubkeur AjdirEn restant optimiste pour l'avenir de la finance islamique.
Alain PithonJe pense qu'il le faut. Nous en avons besoin pour notre pays et pour le financement de notre économie, j'insiste sur ce point.
Boubkeur AjdirIl manque juste quelqu'un aux manettes qui soit un peu plus pragmatique, comme vous l'avez souligné.
Alain PithonÀ Europlace, nous allons essayer de les inviter à cela.
Boubkeur AjdirPragmatique ou audacieux ?
Alain PithonLes deux. C'est ce qu'ont fait Christine Lagarde, David Cameron ou le maire de Londres : être à la fois pragmatique, ambitieux et rigoureux sur l'aspect technique du travail à accomplir.
Boubkeur AjdirMerci infiniment, Alain Pithon.
Alain PithonC'est moi qui vous remercie.
Boubkeur AjdirJe rappelle à nos téléspectateurs que vous êtes secrétaire général de Paris Europlace. Merci encore une fois et à très bientôt pour une nouvelle émission.