Dans cet atlas que nous avons coécrit avec Hubert Védrine, nous avons voulu donner non pas notre point de vue, mais les points de vue qui existent. Comment se fait-il, quels sont les problèmes. Et on a présenté les différentes visions du monde : la vision du monde unipolaire, la vision du monde multipolaire, la vision du choc des civilisations et inversement, la vision d'une communauté internationale. Ce que nous avons aussi voulu faire avec Hubert Védrine, c'est réfléchir pourquoi chaque pays pense différemment. Très souvent, on pense que si un autre pays que le nôtre a une autre vision stratégique, c'est qu'il est dans l'erreur ou dans la mauvaise foi. Non, chaque pays a son ADN stratégique. Et si les Africains, les Arabes, les Coréens, les Brésiliens pensent différemment que les Français ou les Anglais, c'est qu'ils n'ont pas la même histoire. Et donc nous avons une trentaine de pays ou d'ensembles où nous essayons d'expliquer comment, quelle représentation du monde se font ces ensembles ou ces pays et quelles sont les raisons de ces divergences d'interprétation. Il faut toujours comprendre le point de vue de l'autre avant d'entamer un dialogue ou une discussion. Et c'est ce point de vue de l'autre que nous avons essayé de mettre en images avec Hubert Védrine.
Le monde arabe est depuis assez longtemps confronté à un défi stratégique majeur parce que la région est traversée par des crises, par des conflits, elle n'est pas stabilisée, les pays sont divisés. Et donc, de ce fait-là, la région n'arrive pas à mettre à profit ses richesses économiques et en faire profiter l'ensemble de la population. Donc il y a à la fois une crise stratégique, des conflits qui durent depuis très longtemps, qui ne sont pas éteints, et puis une crise politique parce qu'il y a parfois un divorce entre les gouvernements et les populations, pas dans tous les cas, mais dans certains cas. Et le plus grand défi peut-être qu'a à relever le monde arabe, c'est le défi de son unité, parce que au-delà d'une unité de façade, d'une unité verbale, on voit qu'il y a de profondes divisions.
Bien sûr que le religieux fait un retour en force, très fort, sur la scène internationale et que l'on en parle de plus en plus, mais parfois peut-être en exploitant cela plutôt que en réellement analyser les choses. Très souvent, il y a en fait des allers-retours entre facteurs politiques et facteurs religieux, et le facteur religieux est un facteur qui est utilisé politiquement. Donc il faut distinguer la religion qui relève de la croyance et l'instrumentalisation politique de la religion qui est autre chose. Si on prend par exemple le conflit israélo-palestinien, ce n'est pas un conflit religieux comme on entend souvent. Le but des Palestiniens n'est pas de convertir à l'islam ou au christianisme les Israéliens, et le but des Israéliens n'est pas de judaïser les Palestiniens, c'est bien un conflit politique et territorial, mais qui a également en outre un aspect religieux. Donc l'aspect religieux ne permet pas de tout expliquer, c'est une grille de lecture qu'il faut ajouter à d'autres pour expliquer les conflits.
On le voit, il y a des pays émergents, on pense bien sûr au Brésil, à l'Inde, la Chine, mais il y a de nombreux autres qui ne font moins la une de l'actualité, mais qui connaissent un taux de développement. La moyenne de taux de développement en Afrique est de 5 % pour tous les pays en moyenne, en Amérique latine 6, 7 %, en Asie c'est plutôt 8, 9. Donc on voit que il y a environ 140 pays qui se développent. Et ceci conduit non pas à un monde multipolaire parce qu'il n'y a pas encore aujourd'hui d'équivalent à la puissance américaine, mais un monde en voie de multipolarisation parce que les États-Unis, et plus largement le monde occidental, a perdu le monopole de la puissance.