L'historien Pierre-Jean Luizard analyse l'implosion de la société irakienne et les fractures politiques consécutives aux conflits en Irak.
L'historien Pierre-Jean Luizard analyse l'implosion de la société irakienne et les fractures politiques consécutives aux conflits en Irak.
Transcription intégrale de la vidéo
Plus de 3 ans après la fin de la troisième guerre du Golfe qui a abouti à la chute du régime de Saddam Hussein, il semble utile de se poser la question du bilan. Cette intervention américaine, pourquoi a-t-elle eu lieu et à quoi a-t-elle abouti ?
Alors, se poser cette question, c'est aussi revenir sur un certain nombre de réalités historiques qui militeraient pour un grand point d'interrogation sur cette intervention américaine, dans la mesure où il semble que les Américains, dans les années 80 et 90, avaient un intérêt majeur et stratégique, qu'ils avaient manifesté notamment lors de la guerre Iran-Irak, à voir se maintenir à Bagdad un régime politique fort, répressif donc contre la société irakienne et en premier lieu contre le mouvement islamique chiite en Irak donc en pleine renaissance, qu'ils avaient une convergence d'intérêts directs entre donc le régime en place à Bagdad au nom de la lutte contre l'islam l'islamisme radical chiite notamment, au moins qui avait été désigné comme l'adversaire principal par les Américains au moment de la révolution islamique en Iran. Et au-delà du régime de Saddam Hussein, donc on peut aussi se poser la question de savoir pourquoi les Américains et leur allié britannique ont choisi de mettre à bas, au-delà du régime de Saddam Hussein, donc un système politique qui existait depuis 1920, qui avait été fondé à l'époque par le résident britannique à Bagdad, Sir Percy Cox, et qui avait permis donc la domination britannique directe sur l'Irak jusqu'en 1958 avec cette alliance privilégiée avec des élites arabo-sunnites aux dépens des des deux autres grandes communautés irakiennes, donc chiite et kurde, qui à elles deux représentent plus des deux tiers de la population irakienne.
Pourquoi donc ces Britanniques ont-ils choisi en 2003 donc de mettre à bas un système qui, d'une certaine façon, par son système par son sa nature discriminatoire, avait permis aux puissances étrangères, la Grande-Bretagne notamment et ensuite les États-Unis, de maintenir l'Irak dans un état de tutelle avouée donc comme c'était le cas à l'époque du mandat, ou inavouée comme ça a été le cas notamment à partir de 1991 après la défaite militaire irakienne au Koweït, donc avec cette prise de contrôle indirecte par le biais de l'instrumentalisation des résolutions de l'ONU par les grandes puissances, Amérique, Grande-Bretagne et toutes les grandes puissances qui, à partir de 1991, donc viendront se servir, si l'on peut dire, dans ce pays mésopotamien qui recèle les deuxièmes réserves de pétrole du monde.
Donc c'est un point d'interrogation, comme je le disais en introduction : pourquoi avoir mis à bas un système qui servait tout le monde ? En tout le monde, j'entends les les grandes puissances et et notamment la première d'entre elles, les Américains, et s'être engagés dans une aventure contre laquelle, finalement, tous les principaux lobbies américains impliqués dans le dossier irakien mettaient en garde les décideurs politiques américains. C'était notamment le cas du du lobby pétrolier, du lobby militaire, du lobby céréalier, qui avaient joué un grand rôle au moment de la guerre Iran-Irak dans le soutien donc au régime de Saddam Hussein, mais aussi d'une partie importante du lobby juif aux États-Unis qui considérait que c'était une aventure et un un élément de déstabilisation sur le long terme que de renverser un régime qui, par son maintien et en état de défaite, permettait au contraire l'éviction durable de l'Irak du rapport de force entre Arabes et Israéliens.
Et la réponse, elle est certainement liée au choc que le 11-Septembre a représenté pour la société américaine et pour les dirigeants américains. Et ce 11-Septembre a certainement conduit à une fuite en avant de la part des dirigeants américains qui se devaient, après la guerre en Afghanistan, de désigner un nouveau bouc émissaire plus saisissable, plus facile à à identifier que cette mouvance assez floue représentée donc par Al-Qaïda. Et le bouc émissaire, on le sait, ça a été donc le régime le régime de Saddam Hussein. Mais aussi irrationnelle a été donc ce cette action militaire contre un régime qui avait été le principal allié des Américains dans la région, aussi illogique a été la reconstruction entamée après la chute du régime de Saddam Hussein, donc sous le patronage de l'occupation militaire.
Cette reconstruction, elle a été finalement menée au nom des mêmes principes qui avaient donc amené les Britanniques en 1920 à fonder le premier État irakien, c'est-à-dire sur les principes d'une discrimination ethnique et confessionnelle. Pour faire simple, on pourrait dire que les Américains ont pris les victimes du premier système politique fondé par les Britanniques, donc les chiites et les Kurdes, et qu'ils les ont promus donc à partir de 2003 comme leurs partenaires privilégiés avec donc un renversement d'alliance qui avait vu les les principaux bénéficiaires du système patronné par les Britanniques en 1920, les élites arabo-sunnites, devenir donc les grands perdants du système qui a tenté de se mettre en place en 2003.
Avec cependant une grande différence, c'est que en 1920, il était beaucoup plus facile pour la puissance mandataire britannique de dominer une société par le biais d'une minorité, aussi paradoxalement que cela puisse paraître. Pour quelle raison ? Parce que, finalement, cette minorité arabo-sunnite, ces élites arabo-sunnites étaient très dépendantes des Britanniques et que les quelques tentatives d'émancipation se sont soldées par un retour très rapide au giron britannique parce que les élites arabo-sunnites en Irak se sont très vite rendu compte que si elles tentaient une émancipation de la tutelle britannique ou, par la suite, américaine, elles risquaient de se retrouver face à un mouvement religieux chiite en pleine renaissance, notamment à partir des années 50. Et en 2003, on le voit, les Américains ont choisi des partenaires beaucoup moins faciles à manipuler pour la simple raison qu'ils sont majoritaires en Irak, les chiites et les Kurdes, et donc notamment ce mouvement religieux chiite qui a pour lui en Irak un un héritage prestigieux de lutte contre la domination coloniale notamment britannique, et c'est donc un allié beaucoup moins complaisant envers la puissance d'occupation que ne l'avaient été donc les élites, notamment à l'époque de la monarchie hachémite, envers envers les Britanniques.
Et on a aujourd'hui donc un système politique qui, visiblement, n'arrive pas à voir le jour, contrairement donc à ce qu'ont réussi difficilement à faire les Britanniques dans les années 1920 et 1930. Il est très probable que les Américains ne parviendront pas à l'avenir à stabiliser un nouvel État irakien donc à l'aune de cette nouvelle discrimination ethnique et confessionnelle parce que tout simplement les principaux les principaux partenaires des Américains, donc chiites et Kurdes, ont chacun développé leurs propres projets qui sont des projets qui ne permettent pas une unité nationale irakienne et qui, au contraire, favorisent donc des projets communautaires différents et et et contradictoires, antagonistes les uns les autres, on le voit très bien entre chiites et Kurdes, et que le propre de ces systèmes de discrimination confessionnelle et ethnique est qu'il y a toujours un exclu. Les exclus aujourd'hui, ce sont donc les les les les Arabes sunnites d'Irak qui, malgré leur caractère leur caractère minoritaire en Irak, peuvent bénéficier du fait qu'ils sont majoritaires au-delà des frontières irakiennes, dans le monde arabe et dans le monde musulman de façon de façon plus large.
Et on voit très bien aujourd'hui, grâce à cet effet de mondialisa grâce à cet effet de globalisation, comment l'Irak est devenu un un champ de bataille privilégié pour la mouvance fondamentaliste sunnite internationale, notamment pour Al-Qaïda, qui s'est engagée donc en Irak par communautés irakiennes interposées, notamment par le déchaînement d'un antichiisme virulent en Irak, dans une guerre inexpiable contre les États-Unis. Donc un acteur, un nouvel acteur non irakien, à part l'acteur américain, donc de la puissance d'occupation, qui, avec ajouté donc aux contradictions inhérentes au projet de reconstruction de l'Irak sur des bases communautaires, rend pratiquement certain l'échec de de de cette reconstruction voulue par les Américains. Donc un piège dans lequel les Américains semblent être tombés et qui ne leur permettra pas de se désengager d'Irak, c'est-à-dire de de de remettre le pouvoir à un gouvernement irakien ami suffisamment stable. Il y a donc un piège pour les Américains puisqu'ils semblent condamnés à devoir rester en Irak, ce qui était très probablement le piège que voulaient leur tendre donc les les djihadistes d'Al-Qaïda. Mais un piège également dans lequel sont tombés les principaux acteurs politiques et religieux irakiens puisque, tout en étant pour les chiites et les Kurdes officiellement au gouvernement, on voit que ce gouvernement n'a pas de réelle légitimité et qu'aujourd'hui cette communautarisation accélérée de la vie politique en Irak a abouti à une implosion généralisée de la société irakienne sur des bases qui sont aujourd'hui au-delà des intérêts communautaires, on le voit très bien au sein de la communauté chiite avec cet émiettement donc politique et religieux qui fait que le gouvernement irakien actuel apparaît aujourd'hui finalement comme l'expression d'un territoire, d'un fief précis en l'occurrence la zone verte où il siège, parmi d'autres fiefs donc que se sont taillés les milices des différents partis politiques qui sont membres ou non de ce gouvernement.
C'est donc une situation qui semble aujourd'hui effrayante, autant pour les Irakiens que pour les Américains, un piège dont on ne voit pas très bien comment les uns et les autres pourraient sortir, et dont le grand vainqueur semble malgré tout être cette mouvance djihadiste sunnite qui n'est pas intéressée par une stabilisation du pouvoir d'un pouvoir quelconque en Irak, mais qui est au contraire intéressée par le chaos, la perpétuation du chaos en Irak qui lui permet donc de piéger la puissance américaine dans une guerre sans fin et dans un processus politique sans espoir.
Publicité
VidéoAvec Soufiane Djilali · 2 novembre 2026
Pour laisser un commentaire, connectez-vous.
Calendrier Umm al-Qura, à un jour près selon l’observation du croissant. Tout le calendrier
