Akram Belkaid écrit notamment pour Le Quotidien d'Oran, Le Monde diplomatique, Afrique magazine et Maghreb Émergent. Il est déjà l'auteur d'Être arabe aujourd'hui (Carnets Nord, 2011). Il vit actuellement à Paris.
Oumma TVL’Esprit d’ActuAfrique du NordInternational16:39
10 juin 2013 à 12 h 00
Akram Belkaid écrit notamment pour Le Quotidien d'Oran, Le Monde diplomatique, Afrique magazine et Maghreb Émergent. Il est déjà l'auteur d'Être arabe aujourd'hui (Carnets Nord, 2011). Il vit actuellement à Paris.
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Bienvenue dans l'Esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui Akram Belkaïd, journaliste, essayiste, auteur de l'ouvrage « Retours en Algérie ».
Saïd BranineBonjour Akram Belkaïd, bienvenue à Oumma TV.
Akram BelkaïdBonjour. Merci.
Saïd BranineOn ne vous présente plus, vous êtes connu des lecteurs d'Oumma.com, puisqu'on reprend les chroniques que vous publiez dans Le Quotidien d'Oran.
Akram BelkaïdOui, les Chroniques du bled d'Oran, effectivement.
Saïd BranineVous êtes journaliste, collaborant notamment pour Le Quotidien d'Oran, mais également pour Afrique Magazine et pour Le Monde diplomatique.
Akram BelkaïdOui, voilà.
Saïd BranineEt vous êtes auteur de cet ouvrage passionnant, « Retours en Algérie », retours au pluriel, puisque vous avez quitté l'Algérie en 1995.
Akram BelkaïdExactement, en juin 95.
Saïd BranineVous y êtes retourné 14 ans après, en 2009.
Akram BelkaïdVoilà.
Saïd BranineEt au printemps 2012, vous y retournez, invité par le magazine La Vie pour y faire un voyage. C'est ce récit que vous relatez dans cet ouvrage « Retours en Algérie ». Vous commencez par une citation intéressante, vous dites : « Où que je sois, où que j'aille, je suis et resterai algérois. Plus encore, algérien je suis, je resterai et cela que je devienne tunisien par ma mère ou français par mon exil, j'aurais dû être heureux ici, pas ailleurs. Jamais je ne pourrai me guérir de cet éloignement. »
Akram BelkaïdC'est une phrase qui s'est imposée à moi en 2009 et de manière régulière, à chaque fois que je reviens en Algérie. Quand on quitte son pays, on a une sensation d'échec, mais on est obligé de se refonder, de trouver une nouvelle identité, d'enrichir son identité. On bâtit une nouvelle vie, on a de nouveaux enjeux, mais il y a des ressorts qui vous rappellent à votre terre d'origine et qui font qu'on ne peut pas être indifférent à ce qui se passe en Algérie aujourd'hui, à ce qui s'est passé hier et à ce qui s'y passera demain. Cette phrase était importante pour moi parce qu'elle explique bien l'attachement viscéral qu'on peut avoir à la terre de son enfance.
Saïd BranineOn va parler de l'Algérie. Il n'y a pas eu de Printemps arabe en Algérie. Vous êtes particulièrement pessimiste puisque vous affirmez que si le système politique algérien ne se réforme pas, la violence va reprendre ses droits et il risque d'y avoir plus de 500 000 morts.
Akram BelkaïdC'est un chiffre que j'ai donné de manière à interpeller et frapper les imaginations. L'Algérie a connu un printemps démocratique à la fin des années 80. Il y a eu une tentative de réforme de ce système et elle a...
Saïd BranineIl y a même eu des élections libres en 91.
Akram BelkaïdIl y a eu des élections libres en 90 d'abord pour les municipales, et en 91 pour les législatives. On sait où ça a mené : le pays a été conduit dans une situation terrible. Les années 90 resteront comme un cauchemar absolu pour les Algériens et les Algériennes. Aujourd'hui, la paix civile est plus ou moins revenue et, parce que l'Algérie est dans une situation financière un peu florissante, on pense que les problèmes sont derrière. Or, les grands problèmes de l'Algérie, c'est-à-dire la nature du système politique et le manque de libertés, sont toujours là.
Saïd BranineComment peut-on qualifier justement ce système politique ? Vous parlez de démocratie de façade.
Akram BelkaïdBien sûr que c'est une démocratie de façade. Il y a toutes les institutions possibles et inimaginables, un formalisme démocratique qui est là, mais en réalité, nous savons très bien que les décisions ne sont pas prises par ces institutions. Aujourd'hui, l'assemblée algérienne ne sert absolument à rien si ce n'est à devenir une caisse d'enregistrement, puisque toutes les grandes décisions d'orientation du pays sont prises ailleurs.
Au XXIe siècle, on ne peut pas, y compris dans le monde arabe, avoir un pays où la population ne participe pas à la vie de la nation, ni un pays où l'on n'a pas la garantie des droits. On parle souvent de démocratie, mais je préfère parler de droit : les droits des gens, le droit au droit (haqq al-huquq en arabe), c'est cela qui est fondamental. Un État de droit signifie que, quelle que soit la nature du régime politique, qu'il soit islamiste, de gauche, de droite, le citoyen a la possibilité d'exercer ses droits. Or en Algérie aujourd'hui, quoi qu'on dise et quoi qu'on prétende, même si cela fait mal à l'esprit nationaliste, on ne peut pas exprimer ses droits et avoir ses droits comme pourrait les avoir n'importe quel citoyen.
Saïd BranineSur les Algériens, vous affirmez qu'on ne peut pas les comprendre si l'on ne comprend pas le sentiment qu'ils ont éprouvé durant la guerre civile, ce sentiment de honte, la hchouma. Vous affirmez à ce sujet : « Oui la guerre civile nous a traumatisés, elle nous a fait mille violences mais elle a aussi aggravé une sorte d'autodépréciation, une haine de soi que nous traînons depuis les premiers temps du colonialisme. »
Akram BelkaïdLa guerre civile a suscité plusieurs sentiments : l'effroi, la peur, l'abattement, mais aussi le sentiment de solitude. Les Algériens se sont sentis seuls pendant dix ans. Durant très longtemps, cela a été un drame à huis clos ; plus personne ou presque ne s'intéressait à l'Algérie et les Algériens ont eu la sensation d'être abandonnés.
L'horreur des massacres contre les populations, ce qui est arrivé aux moines ou les attentats, tout cela a fait qu'à un moment donné, il a été très difficile de porter l'étiquette d'Algérien. Dans le monde entier, c'était synonyme de massacre et de violence, ce qui a mis les Algériens sur la défensive. À cela s'ajoute la réalité de la haine de soi et de l'autodépréciation : un peuple vaincu par le colonialisme, qui a certes recouvré sa liberté et son indépendance, mais qui reste encore travaillé par cette haine de soi.
Cette haine de soi s'exprime de plusieurs manières, notamment via la presse et via la littérature. Dans la littérature contemporaine d'expression francophone, la haine de soi est une trame quasi permanente : tout va mal, l'Algérien est toujours négatif, le pays est toujours décrit dans des termes horribles et parfois avec excès. Cela aggrave la perception que les Algériens ont d'eux-mêmes et les amène parfois à l'excès inverse : un excès de nationalisme, de fierté et de patriotisme ombrageux.
Saïd BranineVous avez visité plusieurs villes : Tlemcen, Oran, Alger. Vous avez également visité ce qu'on appelle l'Algérie profonde, que vous respectez et que vous aimez, comme vous le précisez dans votre ouvrage. Sur cette Algérie profonde, vous avez constaté combien les populations vivaient dans le plus grand dénuement et vous ajoutez que c'était comme si l'indépendance n'avait pas changé les choses pour ces gens.
Akram BelkaïdNous étions une centaine de personnes ; j'ai accompagné ce groupe de cent Français qui se rendaient en Algérie, parfois pour la première fois depuis l'indépendance. Déjà dans les villes la situation n'est pas facile, mais certaines campagnes paraissent bien démunies et bien oubliées du pouvoir central.
50 ans après l'indépendance, cela fait mal au cœur de voir des villages aussi peu équipés, et sur les hauts plateaux des habitations, des douars où l'électricité est certes arrivée, mais où l'eau courante manque parfois, sans un seul dispensaire ni un seul hôpital. C'est difficilement acceptable quand on sait que l'Algérie est un pays riche, qui promettait autant à l'indépendance. Ce ne devrait pas être un pays du quart-monde, mais autre chose en termes d'infrastructures.
On constate un vrai retard dans les infrastructures, y compris dans cette Algérie oubliée du pays profond, sans même parler de l'Algérie du Sud qui manifeste ces derniers temps parce qu'elle s'estime, elle aussi, complètement oubliée par les décideurs du Nord.
Saïd BranineVous parliez des hôpitaux. Vous précisez qu'en Algérie tout le monde prie pour ne pas tomber malade parce que les hôpitaux sont dans un état lamentable.
Akram BelkaïdC'est un des grands paradoxes de la situation actuelle. Le pays possède en quantité suffisante des médecins de qualité et un personnel paramédical plus ou moins bien formé. Ce n'est pas une question de capital humain, mais d'ensemble : le système de santé ne fonctionne pas. La réalité des hôpitaux en Algérie est tellement terrible que le président algérien en arrive à se soigner à l'étranger. À la limite, j'ai écrit que lorsqu'on est président de la République, on a le droit à ce genre de privilèges pour bénéficier des meilleurs soins.
Mais le reste de la population est confronté à des questions bassement matérielles : devoir trouver du fil chirurgical, apporter soi-même ses draps à l'hôpital, ou compter sur sa famille pour apporter à manger parce que la nourriture y est exécrable. Sans parler du manque de médicaments ou du sort des malades atteints de cancer à qui l'on annonce un an d'attente pour un rendez-vous.
Il faut se souvenir du projet de l'Algérie dans les années 60 et 70 : la médecine gratuite pour tous, dont le pays s'enorgueillissait. Cela peut paraître aujourd'hui utopique et romantique à l'heure de la mondialisation, mais nous subissons des régressions de ce côté-là. On revient à des situations pré-indépendance, quasi coloniales, de l'époque coloniale où les indigènes ne pouvaient pas se soigner normalement faute d'argent suffisant pour acheter des médicaments. J'aborde aussi un point qui mériterait une longue réflexion : le fait que les médicaments contrefaits pullulent en Algérie.
Saïd BranineContrefaits ?
Akram BelkaïdLa contrefaçon fait des ravages en Algérie : les médicaments, mais aussi les pièces automobiles et les produits alimentaires.
Saïd BranineC'est le pays de la contrefaçon.
Akram BelkaïdLa contrefaçon est très présente au sud de la Méditerranée, au Maroc, en Tunisie, en Égypte aussi. Mais en Algérie, il y a une forte concentration parce que le pays importe énormément. On n'est jamais sûr de ce que l'on achète, et les gens n'en ont pas toujours conscience.
Saïd BranineDans votre livre, vous avez visité plusieurs quartiers et remarqué que certains étaient vraiment sales. Vous donnez plusieurs explications. Parmi ces explications, vous affirmez qu'il y a chez les Algériens une envie masochiste de punir le pouvoir par la saleté.
Akram BelkaïdCette explication peut paraître osée. Ce ne sont pas seulement les quartiers, mais l'Algérie tout entière : malheureusement, une grande partie du pays est sale. On ne va pas cacher le soleil avec un tamis (ma nghtiwch chemss bel ghorbel). Il y a du plastique partout, des immondices, des rues complètement défoncées, des façades d'immeubles qui tombent en ruine et des maisons non repeintes. On a l'impression que personne ne nettoie.
Saïd BranineMais vous partagez les responsabilités ? L'État est en partie responsable, le peuple est en partie responsable.
Akram BelkaïdElles sont doubles. Bien sûr, l'État est responsable d'abord parce qu'il ne donne pas suffisamment de moyens aux municipalités, aux collectivités locales. Certaines municipalités demandent des camions-bennes, de l'eau, etc., mais ça n'arrive pas. Donc, bien entendu, c'est sale.
Mais le problème réside aussi dans le comportement du citoyen algérien, qui considère que l'espace à l'extérieur de chez lui ne le regarde pas. C'est là tout le contraste : pour les étrangers qui viennent, ils se disent que c'est un pays sale. Il faut alors leur expliquer qu'il y a un contraste entre l'intérieur des foyers, qui est toujours涣 impeccable, où l'on lave trois fois par jour et où l'on passe la serpillière, et l'extérieur, qui, dès qu'on y est, ne concerne personne. C'est-à-dire que c'est l'absence de bien commun, de conscience du bien commun.
Une de mes explications, qui vaut ce qu'elle vaut, y voit une espèce de punition du pouvoir. On se dit : puisque le pays ne nous appartient pas, puisque le pays vous appartient, à vous, gens du pouvoir, eh bien voilà ce qu'on en fait. C'est-à-dire qu'on le dégrade, on le laisse se dégrader, et l'on ne considère pas que cela nous appartient à nous aussi. À l'indépendance, feu Ben Bella disait aux Algériens dans un discours : « Ne crachez pas par terre. Si vous crachez par terre, c'est comme si vous crachiez sur votre pays. »
On se trouve dans une situation un peu comparable aujourd'hui. Même s'ils sont, encore une fois, très nationalistes et très patriotes, les gens considèrent quelque part que l'Algérie ne leur appartient pas. Elle appartient au pouvoir, à la clientèle, à cette minorité qui décide de tout, et ils laissent donc tomber le bien commun.
Saïd BranineIl y a des travailleurs étrangers en Algérie, notamment des travailleurs chinois.
Akram BelkaïdDes Chinois, oui.
Saïd BranineEt vous affirmez à ce sujet que les Chinois se sont parfaitement bien adaptés à la société algérienne, beaucoup mieux que les pieds-noirs en un siècle et demi.
Akram BelkaïdOui, c'est une boutade. C'est une boutade parce qu'effectivement, les Algériens font l'expérience aujourd'hui, 50 ans après l'indépendance, de la présence d'une communauté étrangère non arabo-berbère ou non berbéro-arabe, si j'ose dire.
Une partie de ces Chinois, on les voit dans la vie de tous les jours ; nombre d'entre eux ont appris à parler la langue arabe, se sont intégrés et se fondent dans le paysage. C'est-à-dire qu'ils sont minoritaires, ils ne viennent pas en vainqueurs, contrairement aux Européens qui sont venus en conquérants, en colons. Il est donc intéressant de voir cette coexistence.
Quand on entend des Chinois parler en arabe, on se dit« Tiens, quelle capacité d'adaptation rapide ! » On compare alors : il y avait quelques pieds-noirs qui parlaient l'arabe, notamment les colons, mais la grande majorité des Français, des Européens d'Algérie, comme on les appelait, ne parlaient pas l'arabe.
Saïd BranineOn va quand même terminer par une note d'espoir, même si vous affirmez, je cite : « Je suis condamné à aimer un pays qui ne cesse de m'attrister. » Et vous concluez : « Mais aussi étonnant que cela puisse paraître, je garde encore espoir. Il y a tant d'énergie dans la jeunesse algérienne que les choses vont et doivent finir par évoluer. »
Akram BelkaïdOui, je pense qu'il y a un élan d'initiatives d'une jeunesse, peut-être encore imperceptible mais qu'on voit bien. Peut-être est-ce l'effet du Printemps arabe, peut-être est-ce l'effet des réseaux d'Internet : il y a une jeunesse qui est en train de s'organiser, qui est en train d'entrer en politique, mais un peu à sa manière. C'est-à-dire pas via les partis, qui sont déconsidérés, mais via des actions civiques, citoyennes, de solidarité, ou des actions de protestation pour défendre l'environnement, notamment contre les gaz de schiste. Il y a aussi des jeunes qui font du soutien scolaire.
L'avenir de l'Algérie, sa vraie richesse, ce n'est pas le pétrole ni le gaz naturel, c'est cette jeunesse. C'est à cette jeunesse-là qu'il faut le dire, et il faut continuer de le lui dire, y compris de la part des plus anciens et de ceux qui sont partis : ils sont dans la bonne voie. C'est par eux que cela va passer, car sinon ce pays continuera à se déliter et à voir ses élites partir les unes après les autres, ce qui n'est pas une situation vivable ou viable à long terme.
Saïd BranineMerci à vous, Akram Belkaïd. Je rappelle le titre de cet ouvrage. Pour bien connaître l'Algérie d'aujourd'hui, il n'y a qu'un seul livre : « Retours en Algérie », aux éditions Carnets Nord Montparnasse.
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