Historien et mathématicien, Georges Ifrah est l'invité de l'émission "Au fil des rencontres". Homme de culture, ouvert sur l'universel, Georges Ifrah est l'auteur de plusieurs ouvrages de référence dont Histoire universelle des chiffres.
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12 juin 2013 à 12 h 00
Historien et mathématicien, Georges Ifrah est l'invité de l'émission "Au fil des rencontres". Homme de culture, ouvert sur l'universel, Georges Ifrah est l'auteur de plusieurs ouvrages de référence dont Histoire universelle des chiffres.
Transcription intégrale de la vidéo
Tawfik MathlouthiMesdames et messieurs, bonjour. Aujourd'hui, c'est un homme au savoir encyclopédique que je reçois, un homme qui sort de l'ordinaire, peu commun, et à tous les titres, je suis conquis, ravi, séduit. C'est pour cette raison que j'ai souhaité faire cette série de trois rencontres avec Georges Ifrah, qui est très difficile à définir ou à présenter parce que, comme je l'ai dit, avec un savoir tellement polyvalent et large que j'aimerais concentrer pour savoir en quoi il se spécialise parfaitement. En tout cas, il est mondialement connu et reconnu, ce qui fait deux choses différentes, par la communauté des scientifiques et des historiens comme un historien particulièrement pour l'histoire des chiffres et il est l'auteur de l'Histoire universelle des chiffres qui a été publiée chez Robert Laffont que voici,
Georges IfrahDans la collection Bouquins.
Tawfik Mathlouthiun ouvrage exceptionnel qui a été traduit en plus de 35 langues, vendu à plus de deux millions d'exemplaires et, suprême honneur, placé au côté de très grands noms, et à juste titre et avec grand mérite, comme étant un des cent ouvrages qui ont marqué le XXe siècle, classé par une institution américaine qui s'appelle The American Scientist. Donc je reçois aujourd'hui Georges Ifrah,
Georges IfrahBonjour.
Tawfik Mathlouthiun petit Marocain né à Marrakech qui se définit lui-même comme un homme universel, puisqu'il se définit comme un Arabe, Berbère, Européen, un Arabe de confession juive, qui a en lui-même d'ailleurs toutes ses qualités puisque quand on discute avec l'homme avant de discuter avec le scientifique, on retrouve cette touche marocaine et je dirais même marrakchienne ou marrakchie, plus plus précisément, avec ses légères notes d'humour et sa vivacité d'esprit. Georges Ifrah, mathématicien, écrivain, philosophe, créateur d'événements et que sais-je d'autres talents, mais je voudrais qu'on parte immédiatement au début de Georges Ifrah. Georges Ifrah, bonjour et bienvenue sur le plateau d'Oumma TV.
Georges IfrahBonjour. Merci beaucoup.
Tawfik MathlouthiEst-ce qu'on peut en savoir un peu plus sur Georges Ifrah et éclairer nos téléspectateurs pour savoir comment on devient un homme passionné par les chiffres, passionné par les mathématiques, alors qu'on a été cancre et on était le dernier de la classe ?
Georges IfrahAh oui !
Tawfik MathlouthiBulletins attestant que vous m'avez transmis.
Georges IfrahTout à fait.
Tawfik MathlouthiDonc est-ce qu'on peut savoir ?
Georges IfrahAlors, écoutez, j'étais complètement nul en mathématiques. J'ai eu comme expressions, comme écritures dans les livrets scolaires, d'ailleurs vous le voyez en ce moment, marqué : toujours nul, désespérément nul, lamentable, etc. Et j'étais 34e ex aequo sur 35 avec une note lamentable. Et le trimestre suivant, j'ai éliminé mon concurrent, j'étais 34e sur 34 avec un zéro.
Tawfik MathlouthiBravo, je vous félicite, hein !
Georges IfrahOui, voilà, c'est... Et j'étais... Il n'y avait aucun espoir pour moi. À tel point que le professeur de mathématiques de l'époque m'avait dit : « Ifrah, tu devrais faire du classique, apprendre le latin et le grec. Tu n'es pas fait pour les mathématiques, tu ne feras jamais rien. » Ce qui est extraordinaire, c'est que j'ai rencontré un un copain de Marrakech, un type qui s'appelait Abdellatif, c'était un musulman,
Tawfik MathlouthiUn musulman.
Georges Ifrahet qui était très fort en mathématiques et qui me montre des jeux, des cartes où il y a tout un tas de chiffres. Il me dit : « Écoute, devine un nombre. » Je dis : « Pourquoi ? » Il me dit : « Devine un nombre comme ça et tu me dis... Surtout ne me le dis pas, mais tu me dis dans quelle carte il se trouve. » Bon, je lui montre. Et finalement, il me donne chaque fois le nombre. Il me dit : « Attention, je peux t'expliquer le comment ça marche, mais ne me demande jamais le pourquoi ça marche parce que tu es tellement nul que c'est effrayant. Tu n'arriveras jamais à comprendre. » J'ai dit : « Toi aussi ? » Il me dit : « Comment, toi aussi ? » Je lui dis : « Ben, tu sais, la prof vient de me le dire, hein, elle m'a dit : Tu es nul. » Bon, et bien je l'ai presque obligé à me donner des cours de mathématiques pour rattraper un petit peu et combler mes lacunes parce que je voulais comprendre pourquoi.
Tawfik MathlouthiDonc il vous fallait tout simplement un élément déclencheur pour vous intéresser aux mathématiques,
Georges IfrahVoilà.
Tawfik Mathlouthice qui prouve que la lacune n'était pas dans l'élève, comme dans beaucoup de cas, et je dis ça parce que je voudrais que ça ait valeur d'exemple pour les enfants qui pourraient regarder cette émission et savoir que rien n'est désespéré. Il suffit simplement de l'élément déclencheur pour qu'on se transforme. On va le voir plus tard dans cette émission, vous étiez devenu par la suite un prof de maths.
Georges IfrahOui, la bosse des maths n'existe pas, ça c'est clair. Je pense que je suis un exemple vivant. Et Jean Guéhenno disait : « Méfiez-vous de ces maîtres qui se plaignent toujours que leurs élèves soient bêtes, qui ne s'en prennent qu'à eux-mêmes, qui croient à l'intelligence des autres, la développent et la font naître, qui en doutent et s'en défient, la rendent timide jusqu'à la détruire. » C'est exactement ce qui se passe, c'est et c'est exactement éclatante vérité. À tel point que cet ami-là, Abdellatif, m'avait montré que les les mathématiques étaient d'un d'un drôle et d'un un côté extrêmement agréable, attractif, parce que c'était des formules mathématiques qui se prêtaient au jeu.
Tawfik MathlouthiAttractif. J'avoue, pour l'honnêteté historique, que jusqu'à maintenant, j'ai pas trouvé l'angle attractif des maths.
Georges IfrahEh bien, écoutez...
Tawfik MathlouthiMais je suis ravi pour vous.
Georges IfrahAlors écoutez, si vous voulez, je vous donne des cours, hein, dès ce soir !
Tawfik MathlouthiEt là ce serait un juste retour : le musulman qui apprend au juif et après c'est le juif qui rend au musulman. Parfait.
Georges IfrahAbsolument, c'est un échange de bons procédés. Et là, deux ans plus tard, il a tellement rattrapé mes bases, parce que j'étais complètement nul, mais vraiment le nul absolu, comme quoi le chiffre le plus grand ami de l'histoire, de mon histoire, ça a été le zéro, hein. On a été les meilleurs amis.
Tawfik MathlouthiAh, il décorait, il tapissait vos bulletins !
Georges IfrahTout à fait. Et je suis devenu non seulement le premier de la classe, puisque j'étais très bon élève, premier premier d'ailleurs vous le voyez, et meilleur du lycée, une légende au lycée en mathématiques. Et alors, à partir de ce moment-là, je suis devenu une légende dans ce lycée.
Tawfik MathlouthiEt je confirme puisque cet ouvrage qui est de plus de 2000 pages,
Georges IfrahOui.
Tawfik Mathlouthien deux tomes, à tel point que mon fils quand il a vu que je préparais l'émission, il m'a dit : « Papa, tu vas le lire ? » Je lui ai dit : « Oui. » Et il m'a dit : « Je te plains, mon père. » Donc de plus de 2200 pages sur l'histoire des chiffres quand on a été un cancre.
Georges IfrahOui, mais vous pouvez zapper, hein. Vous pouvez zapper, partir d'un chapitre à l'autre,
Tawfik MathlouthiTout à fait, tout à fait, parce qu'on peut prendre l'un...
Georges Ifrahprendre le côté arabo-musulman, le côté indien, le côté égyptien, etc., donc vous pouvez lire...
Tawfik MathlouthiAlors, Georges Ifrah, après le parcours scolaire, qu'est-ce qui vous a décidé pour rester dans ce domaine des mathématiques et surtout de venir l'histoire, l'historien des mathématiques ? Et...
Georges IfrahHistorien des sciences.
Tawfik MathlouthiAprès, la recherche, devenir totalement l'histoire des sciences et du savoir et de la transmission de ce savoir qu'on verra plus tard.
Georges IfrahAlors, en fait, d'abord, j'ai commencé à écrire des livres de mathématiques, j'ai commencé à donner des cours en mathématiques, donc devenir véritablement prof de maths. Mais le prof de maths enfermé peu à peu dans son monastère, qui n'en sort pas, qui... Et un jour, il y a un élève qui me pose la question : « Monsieur, qui est-ce qui a inventé les chiffres ? D'où viennent les chiffres ? Qui est-ce qui a inventé le zéro ? » J'étais collé lamentablement. Je ne savais pas répondre. Je lui dis : « Ben, ça vient de la nuit des temps, ça vient du passé, du passé lointain. » « Ah ouais, mais bon... »
Tawfik MathlouthiSans réponse précise.
Georges IfrahRien. Rien du tout. Et il m'a tellement collé qu'il m'a déstabilisé et j'ai décidé de de ne plus assurer l'enseignement des mathématiques et d'aller à la recherche des des chiffres pour voir un petit... Et j'ai fait un tour du monde pour...
Tawfik MathlouthiAlors, avant qu'on arrive au tour du monde, vous avez enseigné où au départ ? Au Maroc ou directement en France ? Comment s'est passée cette transition ?
Georges IfrahEn Suisse,
Tawfik MathlouthiD'accord.
Georges Ifrahet également en France, hein, mais surtout à Montreux.
Tawfik MathlouthiJe voudrais qu'on reste sur la personne puisque là on fait connaissance avec Georges Ifrah. Donc, né à Marrakech ayant fait ses études et après, qu'est-ce qui a poussé Georges Ifrah à aller en Europe, qui lui a donné cette dimension parce que vous le répétez, on se connaît depuis quelques jours et j'ai entendu au moins quatre fois : « Je suis la somme de tout ça, ça veut dire Arabe, Berbère et Européen. »
Georges IfrahJe ne dis pas la somme, je suis la synthèse.
Tawfik MathlouthiLa synthèse.
Georges IfrahEt la symbiose. Parce que je suis Arabe puisque je suis né au Maroc et quand on dit être Arabe, c'est quoi être Arabe ? C'est avoir la langue arabe, la culture arabe, être attiré aussi bien par Oum Kalthoum que par les éléments de de la l'art islamique, etc. Enfin l'art andalou, enfin...
Tawfik MathlouthiTout à fait. D'ailleurs, le Prophète de l'islam, Mohammed, a défini l'arabité en disant : « Est Arabe celui qui parle la langue arabe. » Donc ça n'a pas de rapport d'ethnicité ni d'origine géographique déterminée, c'est simplement parler arabe, on est Arabe.
Georges IfrahMoi je Moi j'irais un peu plus, c'est que l'ethnicité et la culture parce que je suis très attiré aussi et très concerné par la culture arabe. Mais je suis juif et donc j'ai appris le l'hébreu, bien sûr, l'arabe d'un côté, mais aussi l'hébreu.
Tawfik MathlouthiJuif de confession et de culture.
Georges IfrahOui, et de culture, absolument. Et ce qui m'a permis un petit peu d'être imprégné d'humanisme, de d'universalisme et de tolérance. Mais en étant né dans un pays comme le Maroc, la tolérance, ça faisait partie du paysage déjà. C'est extraordinaire.
Tawfik MathlouthiSinon le pays ne peut pas exister s'il n'avait pas cette tolérance.
Georges IfrahVoilà. Et parce que il est à à l'ouverture de de la Méditerranée, en face de la des États-Unis, en face de l'Europe, à côté de l'Afrique, enfin, c'est extraordinaire.
Tawfik MathlouthiEt puis Et puis c'est une nation composite, un peu comme tous les pays du Maghreb.
Georges IfrahEt c'est... Tout à fait, tout à fait. On ne peut pas exister, hein, si on n'est pas tolérant, si on ne s'accepte pas comme on est et comme l'autre est différent de vous, hein, malgré la différence. Et d'ailleurs, ce que j'ai appris là, c'est que la différence n'était pas une source de conflit ou une source d'opposition ou de guerre, mais au contraire l'occasion de d'apprendre,
Tawfik MathlouthiBien au contraire.
Georges Ifrahet de de de de s'enrichir, d'élargir ses connaissances. Mais j'étais également, par mon père, d'origine berbère, donc cette liberté,
Tawfik MathlouthiDe complémentarité.
Georges Ifrahet andalou par ma mère.
Tawfik MathlouthiL'amazighène.
Georges IfrahAmazighène, voilà, absolument. Amazigh. [Rires] « Fket aroum », hein, donc « Est-ce que tu veux du pain ? », voilà, en arabe. Ça, je je connaissais...
Tawfik MathlouthiMoi, je sais vous dire simplement « tanmirt », merci, alors pour ces explications.
Georges IfrahEt et pour terminer, je suis aussi occidental puisque je me suis imprégné de ce qu'est la véritable laïcité, pas celle des intégristes laïcs, hein, laïcards, qui tapent systématiquement sur ce qui n'est pas laïc, c'est-à-dire ce qui est religieux. Pour moi, à partir du moment où une religion est respectable, musulmane, chrétienne, juive, bouddhiste, etc.,
Tawfik MathlouthiOn est pris par le temps. Quelle est pour la période, je vais vous traiter comme un peintre avec sa période marrakchie, sa période suisse, lac Léman ou autre, quelle est l'anecdote qu'on pourrait retenir au-delà de cette curiosité ravivée pour les maths qui a fait de vous un un mathématicien et un prof de mathématiques ? Y a-t-il une autre anecdote qui vous a marqué votre enfance au Maroc avant de passer en Europe ?
Georges IfrahIl y a une une anecdote récente, hein, relativement récente.
Tawfik MathlouthiAh oui ?
Georges IfrahEn 2005, je j'avais un rendez-vous très important après avoir fait le tour du monde, parce qu'il y a eu un deuxième tour du monde qui m'a conduit à me passionner pour les sciences arabes,
Tawfik MathlouthiTout à fait.
Georges Ifrahles sciences arabo-musulmanes, hein, donc...
Tawfik MathlouthiLe premier tour du monde, vous l'avez fait pour le besoin de cet ouvrage, l'histoire universelle des chiffres.
Georges IfrahPour l'histoire, voilà. Universelle des chiffres, tout à fait. Et à ce moment-là, je m'étais fait garçon de café, veilleur de nuit dans les hôtels, etc., pour essayer de me sponsoriser moi-même. Mais après, grâce au succès de l'Histoire universelle des chiffres, j'ai pu payer moi-même un voyage qui m'a permis un petit peu de réunir plus...
Tawfik MathlouthiUn un tour du monde.
Georges IfrahUn véritable tour du monde, plus de 16 000 documents.
Tawfik MathlouthiOn va et on va y venir et on va... Donc vous arrivez en Europe. Quel a été l'apport dans votre curiosité intellectuelle de votre passage à l'Europe, de l'autre rive de la Méditerranée ?
Georges IfrahBien, c'est d'abord la richesse culturelle qui fait qu'il y a multiculturel parce que il y a beaucoup de de communautés, beaucoup de peuples. Et beaucoup de peuples pour moi n'est pas synonyme de de conflits. Au contraire, c'est un enrichissement, c'est extraordinaire. Quand vous rencontrez des musulmans, quand vous rencontrez des Juifs, quand vous rencontrez des chrétiens, quand vous rencontrez des des Européens ou des Asiatiques, vous apprenez de chacun quelque chose. Et c'est ce que c'est ce qui m'a beaucoup enrichi. Au lieu de me sentir dépaysé et déraciné, je me suis senti intégré à tout le monde. Mais à une condition, c'est de jamais me désintégrer par rapport à mes traditions et mes sources.
Tawfik MathlouthiEst-ce que vous avez Est-ce que vous auriez pu écrire cet ouvrage ou préparer le prochain ouvrage dont on va parler sur l'apport de la civilisation arabo-musulmane, des scientifiques surtout, des savants arabo-musulmans au patrimoine de l'humanité, si vous n'aviez pas eu la maîtrise et la connaissance du moins de la langue arabe ?
Georges IfrahComment voulez-vous vous imprégner des contributions et du génie, parce qu'il faut le dire, c'étaient des génies, du génie arabo-musulman, comme Avicenne ? Avicenne, vous savez qu'il récitait le le Coran par cœur à 10 ans.
Tawfik MathlouthiOuais.
Georges IfrahEt à 13 ans, il avait dépassé tous ses maîtres. Et à 15 ans déjà, il il soignait en tant que médecin, il était devenu médecin extraordinaire. Et ses maîtres étaient complètement perdus par le le le le génie de ces cet enfant-là. Il y a eu tellement de génies dans cette civilisation. Il y avait des génies musulmans, bien sûr, mais il y a eu aussi des génies juifs et chrétiens,
Tawfik MathlouthiTout à fait.
Georges Ifrahqui ont formé de manière... et c'est normal, c'était de de des confins de la Chine jusque jusqu'à l'Occident, jusque en Sicile et en Espagne. Et comment voulez-vous vous laisser imprégner de ce génie si vous ne connaissez pas la langue arabe ? Et cette langue arabe qui a été la langue véhiculée, qui a été le véhicule de cette science, mais en même temps le facteur déterminant de cette science. La langue s'est enrichie au contact de la science arabe, science de langue arabe. D'ailleurs, je vais vous dire une chose, c'est Al-Biruni.
Tawfik MathlouthiOui.
Georges IfrahLes grands savants, tous écrivaient en arabe. Même fussent-ils Persans, Juifs ou même Siciliens, écrivaient presque tous en arabe. Al-Biruni qui...
Tawfik MathlouthiC'était la langue de transmission du savoir.
Georges IfrahC'était la langue comme le latin en Europe un peu plus tard. Et c'est la langue de du savoir et c'était une véritable passion pour les Alors, pour les les pour les les grands savants. Je voudrais juste prendre cette citation de d'Al-Biruni, elle est très frappante. Il dit : « C'est en arabe qu'à travers la traduction, les sciences du monde nous ont été transmises et ont été embellies et ont trouvé une grande place dans nos cœurs. La beauté de la langue arabe a circulé avec eux dans nos artères et dans nos veines. »
Tawfik MathlouthiAlors, le Berbère que vous êtes peut-il répondre à une question puisque aujourd'hui on entend dans certains cercles et dans certains milieux politiques maghrébins en France et au Maghreb dire que si le Maghreb est aujourd'hui un ensemble de pays sous-développés ou en voie de développement, pour être politiquement correct,
Georges IfrahHum hum.
Tawfik Mathlouthic'est à cause de la langue arabe. On a entendu cette thèse développée sur des plateaux de télévision en France et ailleurs, sur des dans des écrits, dans des ouvrages, et particulièrement dans certains mouvements berbérophones disant qu'il faut absolument, sans complexe, adopter la langue française ou une langue latine parce qu'aujourd'hui le frein au savoir étant la langue arabe. Ce qui pour moi se contredit avec ce que vous venez de dire.
Georges IfrahAbsolument parce que je voudrais juste pour contredire ça citer un rabbin du Moyen Âge qui s'appelait rabbi Ben Ezra et qui dit ceci et qui qui maniait toutes les langues, l'hébreu, le castillan, l'arabe, l'araméen, le latin, etc., et qui était poète, grammairien, traducteur, mathématicien, astronome, et il dit : « J'ai pour objectif affiché de rendre accessible aux Juifs et aux chrétiens d'Europe les trésors de la science et les splendeurs de la connaissance enfouis dans les œuvres de langue arabe. » Et pourquoi ? Parce que il y a eu le premier directeur de la Bayt al-Hikma, donc de la Maison de la sagesse, créée par Al-Ma'mûn, le calife Al-Ma'mûn,
Georges Ifraha été Hunayn ibn Ishaq qui, contrairement à son nom, n'est pas un Juif, c'est un chrétien. Et ce chrétien avait été pris d'une d'une d'une fièvre extraordinaire, c'est de retrouver toutes les œuvres grecques et indiennes. Et c'était la tradition, d'ailleurs, des Syriaques, des chrétiens de Syrie et de Mésopotamie. Et il avait été jusque à Athènes, en Grèce, etc., et pour les traduire en langue arabe. Et il a été confronté à un problème crucial, c'est comment rendre les œuvres mathématiques, astronomiques ou médicales ou chirurgicales des Grecs en langue arabe. Alors, il a commencé d'abord par l'araméen, le syriaque, et ensuite, quand l'arabe s'est imposé comme langue de la de la région, il a il a été obligé de faire de la lexicographie puisque il a été soit prendre les termes d'origine grecque ou d'origine indienne et les transposer en langue arabe et leur donner toutes les déclinaisons de la langue arabe, soit reprendre de vieux termes de la langue arabe et leur redonner vie pour leur redonner un sens avec toutes les inflexions de la langue arabe. Et à partir de ce moment-là, grâce à cette œuvre-là, la langue arabe est devenue une langue scientifique extraordinaire avec une précision et pas seulement une langue poétique ou littéraire, mais aussi une langue...
Tawfik MathlouthiComme on essaie de nous le marketer aujourd'hui, pour utiliser un terme moderne, que la langue arabe, c'est une langue lyrique qui n'est pas une langue scientifique, qui est une langue de poésie ou une langue morte.
Georges IfrahC'est complètement faux. C'est complètement faux. Quand vous cherchez une précision... Je pense qu'on a eu tort quand même. Je pense que les dirigeants de certains pays, notamment arabes, ont eu le tort au XXe siècle de ne pas préconiser le l'usage de la langue arabe. Je donne un seul exemple, hein, le mot « ordinateur » qui est un excellent mot en langue française, mais qui est un très mauvais mot en langue anglaise. Computer. Computer qui se rattache au calcul, au calcul dans le sens...
Tawfik MathlouthiEt qui a été traduit de « hassoub » en arabe.
Georges Ifrah« Hassoub » en arabe. Et « hassoub », on aurait très bien pu trouver grâce à la puissance de la langue arabe, grâce à la grande précision des termes parfaitement adaptés un peu comme ordinateur en en français.
Tawfik MathlouthiComme dit comme disait le poète égyptien Hafez Ibrahim en parlant de la langue arabe : « Ana al-bahru fi ahshaihi al-durru kaminun, fahal sa'alu al-ghawwasa 'an sadafati? » Ça veut dire que je suis l'océan avec tout ce qu'il contient comme perles. Est-ce que je suis incapable de trouver des noms pour désigner une science ou une médecine ?
Georges IfrahTout à fait. Absolument. Et ça, c'est un aspect qui est totalement méconnu de la langue arabe. Et j'ai participé en en 2007 à l'UNESCO, sous l'égide du prince héritier d'Arabie saoudite, pour écrire un livre sur la langue arabe qui est le le grand véhicule et la... Voilà, c'est celui-là.
Tawfik MathlouthiQue voici d'ailleurs.
Georges IfrahVoilà. Le grand véhicule et le facteur dominant de la science arabe. C'est-à-dire que la science arabe et la langue arabe ont été comme les deux faces insécables d'une même médaille. Vous enlevez une une part, vous enlevez l'ensemble.
Tawfik MathlouthiVous faites tomber l'autre.
Georges IfrahVoilà.
Tawfik MathlouthiDonc c'est sur cette parole...
Georges IfrahEt ça, c'est un aspect qui est totalement inconnu, méconnu aujourd'hui et des jeunesses même même arabo-musulmanes. Ils ont oublié ça.
Tawfik MathlouthiSur cette parole, on finit cette première partie de la rencontre avec Georges Ifrah. On reprendra la prochaine émission. Et je voudrais dire que pour les jeunes qui nous regardent, ce travail est absolument essentiel parce qu'il ne s'agit pas de rappeler les gloires du passé pour les rappeler ou pour pleurer sur ce qu'on a été. Non, bien au contraire, c'est parce que quand on sait d'où on vient...
Georges IfrahCe n'est pas l'exploration nostalgique d'un passé révolu.
Tawfik MathlouthiAbsolument pas. Ce n'est absolument en aucun cas une exploration nostalgique, mais simplement évocation d'une gloire passée pour construire un un un avenir radieux. Et on ne peut construire l'avenir que si on sait d'où l'on vient.
Georges IfrahVous le disiez Vous le dites tellement bien que ça me rappelle cette cette phrase de Paul Valéry qui disait : « Le caractère réel de l'histoire est de prendre part à l'histoire même. L'idée du passé ne prend un sens et ne constitue une valeur que pour l'homme qui se trouve en soi-même une passion de l'avenir. » Et un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir.
Tawfik MathlouthiEt comme vous venez de l'entendre, voilà ce qui peut rapprocher réellement toutes les communautés de la société, de la composante de la nation française,
Georges IfrahTout à fait.
Tawfik Mathlouthic'est par le savoir, se connaître.
Georges IfrahPar la culture.
Tawfik MathlouthiCe n'est plus s'ignorer. Donc l'ennemi commun à tous, c'est l'ignorance. Et c'est pour cette raison qu'on essaie une toute petite contribution de présenter et on va démarrer tout de suite dans la prochaine émission pour savoir cet apport qui lutte contre l'ignorance. Merci à toutes et à tous et à la prochaine.
Georges IfrahChoukran.
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