Alors, bienvenue dans L'Esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui Tawfik Mathlouthi, homme d'affaires franco-tunisien. Vous êtes le fondateur de Mecca-Cola, créateur également de Radio Méditerranée FM. Vous êtes également un grand connaisseur de la Tunisie, c'est également à ce titre que je vous poserai quelques questions. Alors Tawfik Mathlouthi, donc en novembre 2002, vous créez et vous lancez la fameuse boisson Mecca-Cola, qui se veut une boisson alternative. Alors on reçoit des fois des mails au niveau d'Oumma nous disant qu'on a du mal à trouver la boisson Mecca-Cola en France. Que devient justement Mecca-Cola, 10 ans pratiquement après sa création ?
Tawfik Mathlouthi : C'est comme vous l'avez rappelé, d'abord bonjour à toutes et à tous, comme vous l'avez rappelé, Mecca-Cola va bientôt fêter ses 10 ans. Malheureusement, elle ne fêtera pas ses 10 années en France ni en Europe de là où elle est partie, mais elle les fêtera en Asie, de là où elle est implantée. Nous avons subi tellement de pressions, tellement de problèmes d'affres dans ce pays au point où la société Mecca Cola Beverages France, qui employait plus de 25 personnes a été fermée, d'une manière qu'il serait trop long à expliquer, mais d'une manière pratiquement illégale. Et aujourd'hui...
Quel type de, quel type de pression justement ?
Tawfik Mathlouthi : Des pressions qui sont d'abord des pressions où on venait me chercher sans arrêt, la police venait me chercher sur dénonciation, sur des appels anonymes qu'ils recevaient que je finance, je financerais le terrorisme ou que j'aide certains groupes extrémistes.
Comme ça, sur la base d'aucune preuve ?
Tawfik Mathlouthi : Oui, oui, tout simplement. Et c'étaient des harcèlements, il n'y en a, il n'y a pas d'autres mots, au quotidien, ce qui fait que je passais plus de temps à répondre aux questions des policiers qu'à m'occuper de gérer la société. J'ai pris le parti de partir à Dubaï pour sauver cette idée et finalement la société ici a périclité puisqu'il n'y avait pas de présence de ma part et elle n'a pas pu continuer.
On vous a vraiment incité à partir ?
Tawfik Mathlouthi : Ah, tout à fait. Et on m'a, je n'oublierai jamais, un jour, un colonel des Renseignements généraux qui m'interrogeait, je ne donnerai pas son nom, me dit, nom, prénom, au moment de l'interrogatoire, nationalité, je lui dis « française ». Il me dit : « Vous y avez vraiment cru ? »
Ah carrément.
Tawfik Mathlouthi : J'ai dit : « Pardon ? » Il m'a dit : « Monsieur Mathlouthi, vous êtes dans une cour, il ne faut pas en sortir. Vous voulez aller dans la cour des grands, ce n'est pas votre cour. » Donc, ça résume toute la pensée de la société bien-pensante française qui refuse que quelqu'un qui est venu d'outre-mer puisse s'illustrer ou puisse réussir dans ce pays quand il n'est pas à l'intérieur des taquets qui lui ont été imposés. Or, je suis un électron libre et qui refuse toute, tout cantonnement dans un cadre précis qui est préfixé. Je refuse cela. Je n'ai pas quitté la Tunisie pour des raisons économiques. Je n'ai pas quitté la Tunisie parce que je n'avais pas de quoi manger. J'ai quitté la Tunisie pour la demande du savoir et pour la demande de la liberté. Si on vient me limiter ma liberté, je le refuse et je continuerai à le refuser. Donc Mecca-Cola aujourd'hui n'est pas distribuée en France parce que nous avons eu beaucoup de problèmes, aussi, il faut le rappeler, à cause des distributeurs des boissons qui sont majoritairement maghrébins, et qui ont fait une pression sur nous suite à une invasion de produits fabriqués en Algérie et qui sont rentrés en France d'une façon totalement déloyale. C'est une concurrence parfaitement déloyale parce que les prix des ingrédients sont subventionnés tels que le sucre, le transport est subventionné, ce qui fait le prix arrive en France moins cher que ce que ça nous coûte à nous de fabriquer en France. Et les distributeurs maghrébins regardent simplement le bénéfice. Je ne peux pas les blâmer. Et ils ont voulu nous forcer à baisser nos prix jusqu'à ne plus pouvoir. Et aussi il y a d'autres problèmes, énormément de distributeurs, malheureusement, ont commandé du Mecca-Cola mais n'ont pas payé. Les dettes s'élèvent à plusieurs centaines de milliers d'euros. Ce ne sont pas des petites sommes. Et de ce fait...
Vous avez fait, vous avez porté plainte, vous avez eu des procédures judiciaires engagées ?
Tawfik Mathlouthi : Bien sûr, il y a, il y a encore, il y a encore au jour où je vous parle, il y a une procédure. La dernière en date est passée devant le tribunal de commerce le 23 juin dernier, courant, pardon. Donc c'est, on continue malheureusement à courir après ces sommes impayées. Et après, vous avez des gens qui viennent d'une manière totalement irresponsable vous dire : « Ouais, mais Mathlouthi, il a promis de donner de l'argent aux associations, il n'y a rien, on n'a jamais rien vu, on n'a pas entendu... »
Justement, justement, justement...
Tawfik Mathlouthi : Je ne fabrique pas l'argent. Je ne l'imprime pas. Je vends, je gagne, je donne. Je ne vends pas, je ne gagne pas, je ne peux pas donner. L'équation est très simple.
Justement, j'aimerais vous poser une question par rapport à cette question sur... Alors on l'entend ici et là, on voit, on lit ici et là, notamment sur Internet...
Tawfik Mathlouthi : Oui.
... que l'argument selon lequel vous seriez prêt à verser, je crois 10 % des bénéfices...
Tawfik Mathlouthi : Ce ne serait pas prêt, selon lequel j'ai versé, j'ai versé.
Vous étiez engagé, oui, vous étiez... Vous étiez engagé, tout à fait, à verser 10 % des bénéfices à des associations caritatives œuvrant en Palestine. Alors pour beaucoup, il s'agit plus ou moins d'un argument marketing plus pour attirer les clients que dans une démarche réellement caritative.
Tawfik Mathlouthi : Disons-le sans politiquement correct : beaucoup pensent que c'est malhonnête et opportuniste. Je vous soulage, je le dis à votre place. Et je réponds à cette question. Je réfute totalement ces accusations totalement infondées. Quand Mecca-Cola en France, la première année, a fait plus d'un million d'euros de bénéfices bruts, après toutes les déductions, il est resté, si mes souvenirs sont exacts, 227 000 euros de bénéfices nets. Et nous avons reversé 150 000 euros. Si vous, ceux qui nous regardent savent bien calculer, ce n'est pas 20 % mais pratiquement 70 % de mes bénéfices que j'ai versés à des associations caritatives.
Donc ces bénéfices ont bien été versés ?
Tawfik Mathlouthi : Ils ont été versés et les preuves sont là. Les cartables qui ont été offerts aux Palestiniens à Gaza, à Ramallah et à Al-Quds Al-Sharif l'attestent, mais il n'y a pas que ça. Nous avons continué à verser, mais là où nous vendons. Nous avons pris en charge des orphelines au Yémen, des malades, on a payé des opérations à cœur ouvert au Maroc. Nous avons fait construire une maison à une famille dont la maison a été détruite à Gaza par l'attaque sioniste. Donc nous avons fait plusieurs actions même quand on n'avait plus de bénéfices, mais pour continuer à prouver notre bonne volonté. Il n'y a pas eu de versements ici en France parce qu'il n'y a pas de bénéfices. On ne va pas prendre ce qui a été gagné en Thaïlande ou en Malaisie pour le verser en France pour faire plaisir à ceux qui versent dans le « on-dit ».
Donc en fonction des bénéfices locaux ? En fonction des bénéfices locaux.
Tawfik Mathlouthi : En fonction des bénéfices locaux, puisque la règle, elle est simple. C'est 20 % du bénéfice net de chaque pays où nous travaillons, la moitié est versée dans ce pays et l'autre moitié est envoyée aux Palestiniens. Quant aux Palestiniens, il est simple, il faut se renseigner à Gaza si Mecca-Cola verse. D'ailleurs grâce à notre action, aujourd'hui la grande société américaine que je ne nommerai pas a fait et a suivi la même voie et inshallah, comme le Prophète l'a dit, comme le Coran le dit, celui qui fait une sunna, une nouvelle sunna hamida, il en a le bénéfice de l'action. Donc, je l'espère. Aujourd'hui cette boîte américaine fait exactement les mêmes actions : on distribue des cartables, ils ont distribué des cartables ; on a construit une maison, ils ont acheté une maison. Tout ce qu'on fait, ils le suivent. Et tant mieux, je suis très heureux. C'est ça de gagner sur cette hégémonie économique que nous combattons à travers cette idée de Mecca-Cola. Donc avant de médire et avant de colporter des choses, il faut se rappeler ce qu'Allah subhanahu wa ta'ala a dit dans le Coran : In ja'akum fasiqun binaba'in fatabayyanu an tusibu qawman bijahalatin fatusbihu 'ala ma fa'altum nadimin. Ça veut dire avant de colporter, vérifiez parce que sinon vous le regretterez.
Alors, en 92, vous lancez la radio Méditerranée FM qui a cessé d'émettre depuis 2005. Pour quelle raison exactement ?
Tawfik Mathlouthi : 2007.
2007 exactement.
Tawfik Mathlouthi : 2007. Depuis le 4 septembre 2007. C'est un jour mémorable, tristement mémorable pour moi et je ne peux pas l'oublier. Après 17 ans de bons et loyaux services, on nous a dégommés de l'espace audiovisuel français.
Comme ça, du jour au lendemain ? On peut arrêter une radio en France ?
Tawfik Mathlouthi : Non. Il y a eu quand même une action assez intelligente, c'est que on ne nous a pas renouvelés. Et le CSA n'est pas obligé de justifier le non-renouvellement quand il y a appel à candidatures. Donc on a profité de ce renouvellement pour ne pas répondre à notre demande, alors que normalement c'est un renouvellement automatique puisqu'on a dépassé les 15 ans et que selon les règles établies dans l'audiovisuel français, nous étions assurés automatiquement d'être renouvelés parce que d'abord nous ne sommes pas une association, nous étions une société. Il y avait des employés. Il y avait plus de 30 employés dans Radio Méditerranée et nous sommes une entreprise. Du jour au lendemain, cette entreprise a été fermée, mise à genoux par une volonté politique. Je le sais de source bien informée que Ben Ali n'était pas totalement absent dans les pressions...
Et pourquoi ? Pourquoi ?
Tawfik Mathlouthi : ... puisque j'ai subi moi-même des pressions du ministère des Affaires étrangères au moment où Monsieur Douste-Blazy était ministre, pour me dire de lever un peu le pied sur notre ami et la Tunisie, nos intérêts et le bla-bla-bla, concert des intérêts supérieurs de la France. Je lui avais répondu : « Est-ce qu'il avait reçu à la, à la même chaise où je suis assis, le directeur de L'Express ou d'une autre radio ? » Il m'a dit : « Non. » Je lui ai dit : « Donc nous n'avons plus rien à nous dire. » Je pense que Radio Méditerranée a joué un temps. Que le temps était arrivé pour qu'on passe à autre chose. Je n'ai pas essayé de, d'avoir un autre média parce que je connaissais la réponse d'avance. Et le travail que me donnait aussi Mecca-Cola à ce moment-là et même aujourd'hui ne me permettait pas d'aller batailler et guerroyer pour réautoriser la radio. Et je dois l'avouer, il y a une chose qui a été très pénible pour moi, extrêmement douloureuse : ce n'est pas tellement la fermeture de la radio, parce que là à la limite, c'est un jeu politique, on sait à quoi on s'est attaqué, on sait à quoi on doit s'attendre, et là-dessus, je suis très conscient, je ne verse pas dans la béatitude, je sais qu'il y a à chaque action, il y a réaction. Par contre, ce qui m'a peiné, ce qui a été très dur, c'est l'absence totale de soutien de la communauté des auditeurs, qui n'était pas une communauté seulement maghrébine, qui était une communauté très hétéroclite, très ouverte.
Vous vous êtes senti seul ?
Tawfik Mathlouthi : Plus que seul, parce que certains auditeurs que je remercie au passage, ont lancé une pétition de soutien et qui ont appelé à manifester devant le CSA. En fait de pétition, nous n'avons reçu que 600 pétitions signées alors que Radio Méditerranée, dans certaines de ses émissions et selon les sondages qu'on avait, dépassait les 500 000, des fois même selon l'actualité, un million d'auditeurs. Et nos auditeurs n'étaient pas que musulmans, ils étaient aussi Français de souche ou de la communauté juive puisqu'ils intervenaient, c'est comme ça qu'on le sait. Donc se trouver du jour au lendemain après avoir fait un travail colossal dans la communauté pour l'éveiller politiquement et se trouver tout seul, on se dit quand même l'ingratitude est difficile à supporter.
Mais comment expliquez-vous, mais comment expliquez-vous cette absence de solidarité ?
Tawfik Mathlouthi : Il y a des peurs, il y a des clichés et il y a également des jalousies, il ne faut pas s'en cacher. La communauté maghrébine et musulmane d'une façon générale en France n'est pas une communauté. C'est un ensemble de communautés avec des appartenances nationales très fortes. Avant de se considérer comme Maghrébins de France, on se considère d'abord comme Algériens ou comme Marocains ou comme Tunisiens et des fois, on n'est pas concerné par le problème de l'un ou par le problème de l'autre. Alors que on devrait justement couper ce cordon ombilical et ne penser que franco-français. Nous sommes citoyens de ce pays pour la majorité, la grande majorité d'entre nous, et il faudrait cesser d'avoir des réflexes nationalistes anciens, dévastateurs.
Alors, on va parler de la Tunisie. Vous connaissez particulièrement bien ce pays. Vous êtes notamment...
Tawfik Mathlouthi : Heureusement, c'est mon pays.
Pas seulement. Vous connaissez également les différents acteurs de la vie politique en Tunisie. Alors quel bilan peut-on faire de cette révolution, un an et demi après ?
Tawfik Mathlouthi : Je vais vous étonner, mais je ne suis pas mécontent du bilan. Même si sur le terrain ça ne se ressent pas, même si le peuple au quotidien et la ménagère ne le sent pas dans son panier encore, il y a du travail à faire, il y a beaucoup de retard, mais dans l'ensemble l'expérience est positive. Et si vous êtes un observateur attentif, et je pense que vous l'êtes, vous verrez que la Tunisie s'en sort quand même pas mal comparée à d'autres pays où il y a eu ce qu'on appelle le printemps arabe qui pour moi, au passage, n'est qu'un soulèvement et non pas une révolution, mais ça, c'est un autre débat. C'était un soulèvement contre l'injustice et pour la dignité. Je pense que ce soulèvement, pour ces deux objectifs, a atteint ses objectifs. Aujourd'hui, le peuple tunisien a recouvré sa dignité et a recouvré sa liberté. Ceci est incontestable et ceci est visible dans la profusion de médias libres et dans la liberté d'expression dans la rue, qui était totalement absente à l'époque du dictateur Ben Ali.
Mais justement, mais par rapport à cette révolution, on évoque ici en France de manière insistante la menace des groupes salafistes. Est-ce que vous pensez que les milieux salafistes en Tunisie sont une menace pour le processus démocratique tout juste né ?
Tawfik Mathlouthi : Je pense qu'ils le sont. Très sincèrement, on ne va pas verser dans l'angélisme, ils le sont réellement. Pourquoi ? Pas par la nature de leur pensée, mais par la nature de leur méthode. C'est des gens qui ne sont pas ouverts au dialogue ni à l'ouverture vers l'autre. De ce fait, ils ont une vérité qui est la leur et qu'ils considèrent être la seule et l'unique, et tout le monde est dans le tort. Donc, à mon avis, il faut un grand travail pédagogique. Il faut réinstaurer l'enseignement religieux vrai pour pouvoir combattre ces idées extrêmes et rappeler, rappeler sans cesse à ces jeunes qui sont pour la plupart très sincères, très peu d'entre eux sont manipulés, je pense que c'est plus dans les instances dirigeantes que dans les masses qui constituent leurs troupes.
Vous pensez que les salafistes ne sont pas manipulés contrairement à ce que l'on peut dire ? Ils seraient plus ou moins manipulés, financés par l'Arabie saoudite ?
Tawfik Mathlouthi : Non, non, non. Ce n'est pas ce que j'ai dit. Je dis les dirigeants, les dirigeants sont manipulés.
Vous pensez à qui ?
Tawfik Mathlouthi : Les responsables salafistes sans penser, sans penser à la Tunisie particulièrement.
Manipulés par qui ?
Tawfik Mathlouthi : Écoutez, aujourd'hui, on va dire les choses clairement même s'il va m'en coûter peut-être, puisque au début de l'introduction, vous m'avez présenté comme homme d'affaires, je préfère que vous m'ayez présenté en tant qu'homme de pensée plus qu'homme d'affaires, mais je vais vous le prouver ce que je suis en train de vous dire parce que ça met en cause mes intérêts économiques. Aujourd'hui, on assiste dans le monde arabe à une lutte fratricide, sans pitié, une lutte intestine entre deux courants. L'un dirigé, financé, orienté par l'Arabie saoudite ; l'autre soutenu, financé par le Qatar.
Mais on peut préciser ces courants ? Vous parlez des salafistes par l'Arabie saoudite, et des Frères musulmans ?
Tawfik Mathlouthi : Bien sûr, je parle du mouvement des Frères musulmans et je parle des salafistes wahhabites, djihadistes, takfiristes. Il y a quand même, il faut quand même préciser qu'est-ce qu'on entend par salafiste parce qu'il y a des courants salafistes très variés. Il y a des salafistes très pacifiques qui ne versent pas du tout dans la violence et qui sont des gens, moi j'en connais, extrêmement pieux et gentils. Mais il y a une petite poignée de salafistes dits takfiristes ou djihadistes, on les appelle comme on veut, et qui sont convaincus qu'il faut commencer par nettoyer la société musulmane qui s'est égarée et qui ne l'est plus et qu'il faut la ramener vers l'islam, et qu'il faut commencer à refaire la da'wa au sein même de la société musulmane, mais qui se permettent d'utiliser des méthodes extrêmement violentes. Et ceci n'est pas tolérable bien évidemment. Quel que soit le motif, la violence n'est pas acceptable. Donc ces groupuscules, c'est connu, c'est un secret de Polichinelle, sont d'abord issus du mode de pensée wahhabite. Et j'invite d'ailleurs vos téléspectateurs à lire la réponse du cheikh Omar Al-Mahjoub, qui était un cheikh de Jamaa Ez-Zitouna en Tunisie, qui a répondu à Mohamed Abdelwahhab au début de son action, qui a écrit à la mosquée Zitouna. Et Omar Al-Mahjoub lui a répondu une très, très longue réponse pour lui expliquer qu'il n'était pas dans la bonne voie, que le Prophète a insisté pour qu'il n'y ait pas d'exagération ni d'excès et qui corrigeait la pensée d'Abdelwahhab. Bien évidemment, ce dernier n'a jamais tenu compte de la réponse de Zitouna et nous assistons à ce que nous voyons aujourd'hui comme extrémisme et comme fermeture absolue, fermeture des portes de la pensée, fermeture des portes de l'ijtihad et tout ça a pour résultante la violence.
Mais j'aimerais qu'on revienne un petit peu sur le cas des Frères musulmans. Est-ce que notamment les Frères musulmans, en l'occurrence Ennahdha, peuvent constituer un rempart face aux dérives salafistes ?
Tawfik Mathlouthi : Je crois que théoriquement oui. Théoriquement, j'insiste.
Pourquoi théoriquement ?
Tawfik Mathlouthi : Parce que dans les faits, Ennahdha ne peut pas se passer de ce courant dans un calcul politique. Il n'y a pas qu'Ennahdha, d'ailleurs Ennahdha ou les Frères de l'Égypte ou tous les Frères. Pourquoi ? Parce que d'abord, c'est les plus proches de leur mode de pensée. Et j'en veux pour preuve les déclarations répétées de Rached Ghannouchi qui dit : « Ce sont nos enfants, ils ne sont pas venus de Mars, ce sont des Tunisiens, ce sont nos frères », et il en parle avec énormément de tendresse et il les ménage énormément.
Vous pensez qu'il les instrumentalise ?
Tawfik Mathlouthi : Je pense que politiquement, il y a une instrumentalisation consciente ou inconsciente, mais je crois peu à l'inconsciente, de la part d'Ennahdha de ce courant, parce que en face aussi, il y a des extrémistes extrêmement violents qui sont les laïcards, et non pas les laïcs, parce que je n'ai pas de problème avec les gens qui ont une pensée laïque, un mode de pensée qui se réclame de la laïcité, mais j'ai un problème avec tous les extrémismes, qu'ils soient laïcisme ou islamisme. Donc tout ce qui termine par -isme généralement n'apporte rien de bon. Et il y a aujourd'hui une forte mouvance en Tunisie qui répond d'une manière verbale provocante et violente à l'apparition du salafisme, mais également à l'action politique d'Ennahdha parce qu'ils refusent profondément et d'une manière profondément ancrée en eux toute alternance, parce que dans leur esprit la démocratie ne vaut que pour ce qu'ils appellent les modernistes, que pour les progressistes, pour leur clan tout simplement. Mais dès qu'il y a une autre pensée différente de ce qu'ils pensent, la démocratie n'opère plus.
Justement en Tunisie, est-ce qu'il y a un courant politique majoritaire ? Parce qu'on dit que les Frères musulmans sont majoritaires, mais est-ce qu'il y a un courant politique réellement majoritaire en termes de courant de pensée ?
Tawfik Mathlouthi : Je pense qu'aujourd'hui le courant politique d'Ennahdha est en face à des défis et des dangers. Si Ennahdha se ressaisit, elle sera le courant de pensée majoritaire dans le pays. Si Ennahdha continue les erreurs actuelles, elle perdra les prochaines élections ou en tout cas, elle n'aura pas le même impact qu'elle a eu grâce à la période de grâce du 23 octobre où elle a obtenu une majorité d'ailleurs relative et non pas une majorité absolue comme c'est le cas en Égypte pour les Frères. Donc Ennahdha a beaucoup d'efforts à faire, Ennahdha a beaucoup d'ouverture à faire et surtout, surtout Ennahdha et cheikh Rached doivent clarifier leur position par rapport aux ailes extrêmes de la pensée islamique. De ce fait, je pense qu'elle aura plus à gagner à rejeter sans ambiguïté toute violence d'où qu'elle vienne et à garantir sans ambiguïté la liberté d'expression même de ceux qui l'horripilent ou qui l'irritent, mais tout le monde a le droit de s'exprimer, tout le monde a le droit de dire ce qu'il pense. Même ceux qui disent « Je ne suis pas croyant », même ceux qui disent « Je ne reconnais pas votre Dieu », il est libre, c'est lui qui est responsable de ses propos et seul Dieu peut prendre une mesure contre cette personne. Ce n'est pas à nous humains de condamner ou de juger parce que on a une pensée contraire.
Alors on va parler un petit peu des relations franco-tunisiennes. Récemment, le président Marzouki, que vous connaissez bien, a déclaré dans le cadre d'un entretien en mai dernier au magazine Le Point que la France ne nous comprend pas. Est-ce que vous partagez ce point de vue ?
Tawfik Mathlouthi : Moi je voudrais lui répondre déjà, à Moncef Marzouki, qu'il n'y a pas que la France qui ne le comprend pas. Moi non plus, je ne le comprends plus.
Pourquoi ?
Tawfik Mathlouthi : Parce que Marzouki pour moi s'est détourné de ce qu'il a fait. Qu'est-ce qui a fait Marzouki ? Qu'est-ce qui a fait que Marzouki soit un homme respecté et aimé en Tunisie ? C'est son combat sans relâche pour les libertés et pour les droits de l'homme. Aujourd'hui, il n'est plus que l'ombre de lui-même. D'abord, il a accepté d'être un président au rabais, sans aucun pouvoir, réellement un pantin. Il n'est rien dans la configuration politique actuelle en Tunisie, c'est juste pour les chrysanthèmes et les inaugurations. C'est un président figurant. J'ai été extrêmement déçu de voir un homme de sa trempe, de son niveau, de son engagement accepter une présidence dénuée de tout pouvoir. Et là bien sûr, il est obligé de subir et de se taire. Il est heureux d'ailleurs dans ce rôle parce qu'on le voit toujours tout sourire avec son côté un peu populiste de s'habiller un peu comme les paysans du fin fond de la Tunisie pour montrer qu'il est proche du peuple, mais ce n'est pour moi que du populisme puisque aujourd'hui, il se déplace en fermant les rues à Tunis et en ayant une douzaine de véhicules de sécurité autour de lui et un hélicoptère au-dessus de sa tête. Donc aujourd'hui...
Il n'est pas populaire ? Il n'est pas populaire ?
Tawfik Mathlouthi : Je pense que les gens commencent à se rendre compte que finalement, malheureusement, c'est triste, nous avons eu confiance en ce monsieur et finalement, c'est simplement l'attrait du pouvoir. C'est en tout cas un constat que moi je fais et effectivement, je ne comprends pas Marzouki et je comprends que la France ne le comprenne pas, parce que normalement quelqu'un comme Marzouki devait être et doit être le rempart contre toute tentation extrémiste, y compris dans un gouvernement à dominante islamiste, justement particulièrement parce que le gouvernement est à dominante islamiste. Marzouki aurait pu être l'homme qui apporte le juste milieu et l'équilibre. Il ne joue pas ce rôle-là.
Vous êtes opposé à l'extradition de l'ancien Premier ministre libyen Baghdadi Mahmoudi, qui a donc été extradé dimanche dernier de Tunisie vers la Libye. Pourquoi vous êtes opposé à cette extradition ?
Tawfik Mathlouthi : Par principe. Quand on a des principes, ces principes sont ne souffrent d'aucune exception. Quel que soit le rôle de Mahmoudi dans le gouvernement de Kadhafi, c'est un homme qui a demandé l'asile politique à la Tunisie, qui l'a obtenu et qui a été extradé au mépris de toutes les conventions internationales et au mépris de toutes les règles morales.
Vous pensez qu'il y a un risque qu'il soit maltraité par les autorités du CNT ?
Tawfik Mathlouthi : Aujourd'hui, à l'heure où je vous parle, il y a énormément de rumeurs, y compris celles qui annoncent sa mort. Donc on n'en sait rien, ce sont des rumeurs, mais tout est possible dans un pays où il y a une instabilité extraordinaire, dans un pays où le gouvernement lui-même reçoit des fois des menaces et des contestations et même des extrémistes sous ses balcons. Donc il ne peut pas garantir sa propre sécurité, comment peut-il garantir la sécurité d'un Baghdadi Mahmoudi ? Et même, c'est une question de principe. La Tunisie est un grand pays, la Tunisie est un pays qui a une grande histoire et ne pouvait pas, ne pouvait pas délivrer quelqu'un qui a demandé son aide et son soutien. Encore moins quand on est un gouvernement islamiste se réclamant de l'islam. Pourquoi ? Parce que dans le Coran, dans les hadiths, quand quelqu'un te demande asile et protection, tu dois le lui accorder et tu dois le raccompagner jusqu'à chez lui en assurant sa sécurité, en t'assurant que toutes les conditions de sécurité sont réunies. Ce n'est pas le cas pour Baghdadi Mahmoudi et je suis extrêmement déçu par Marzouki parce que je ne crois pas à l'histoire où il n'était pas au courant. Marzouki lui-même, lors de sa visite en Libye, a promis aux Libyens de livrer Baghdadi Marzouki. Et j'étais intervenu moi-même le soir même sur France 24 pour dire que je suis surpris parce que s'il y avait une qualité pour moi qui qualifiait Marzouki, c'était sa sincérité dans la défense des droits de l'homme. Je vois aujourd'hui qu'il ne lui reste plus rien, qu'il est totalement à nu.
Alors dernière question, Tawfik Mathlouthi. Vous êtes un des Tunisiens les plus connus à l'étranger. Est-ce que vous avez des projets, notamment politiques, en Tunisie ?
Tawfik Mathlouthi : C'est peut-être un peu exagéré, mais effectivement, j'ai beaucoup d'ambition pour mon pays et je nourris moi-même une ambition non pas de poste ou de responsabilité, mais d'action dans ce pays. Et je me faisais une réflexion depuis cette révolution et aujourd'hui, je suis arrivé à la conviction qu'il faudrait créer une nouvelle mouvance politique qui ne sera pas celle comme l'Appel de la Tunisie lancé par le vieux brigand d'ancien Premier ministre Béji Caïd Essebsi avec les anciens voyous du RCD et du Destour, ni un mouvement très partisan comme Ennahdha et très marqué à droite de la droite, mais un parti du juste milieu et pourquoi pas ne pas s'inspirer de l'expérience au sortir de la guerre en Europe, de l'expérience des partis démocrates-chrétiens et lancer un parti démocrate musulman. Et je pense, d'ici quelques semaines, en tout cas à très moyenne échéance, lancer le centre démocrate musulman pour dire « nous, enfin... »
Donc c'est un scoop politique que vous nous donnez là ?
Tawfik Mathlouthi : Oui, personne n'est au courant, vous l'êtes aujourd'hui. Donc lancer ce centre de démocrates musulmans pour prôner et affirmer notre identité arabo-musulmane, mais avec une grande ouverture sur l'autre et surtout, surtout avec une soif intarissable de développement, de modernité et d'ouverture.
Donc là il y a une alternative entre le courant des Frères musulmans et celui des salafistes ?
Tawfik Mathlouthi : Je pense non, non, non, pas du tout. Entre les courants islamistes...
Et les courants laïcs également ?
Tawfik Mathlouthi : ... et les courants laïcs, se placer au milieu, ni excès d'un côté ni excès de l'autre. Et je pense que ce que veut le peuple tunisien aujourd'hui, c'est exactement cela. Beaucoup n'ont pas de haine ni de rejet pour Ennahdha, mais se sentent mal à l'aise d'appartenir à un courant franchement dit islamiste. D'autres ne sont pas contre les laïcs mais refusent parce qu'il y a aussi un dénigrement de l'identité et de l'histoire du pays par cette laïcité outrancière. Donc il faut un milieu, un juste milieu. Et je pense vouloir proposer ce juste milieu en créant un centre des démocrates musulmans.
Tawfik Mathlouthi, merci d'avoir répondu à nos questions.
Tawfik Mathlouthi : Je vous en prie, merci à vous.