Homme d'affaires franco-tunisien, grand connaisseur de la vie politique en Tunisie, Tawfik Mathlouthi est l'invité de l'Esprit d'actu.
Oumma TVL’Esprit d’ActuAfrique du NordPolitique11:06
20 février 2013 à 12 h 00
Homme d'affaires franco-tunisien, grand connaisseur de la vie politique en Tunisie, Tawfik Mathlouthi est l'invité de l'Esprit d'actu.
Saïd Branine : Bienvenue dans L'esprit de l'actu. Où en est la Tunisie suite à la démission de Hamadi Jebali ? Pour en parler, je reçois un spécialiste de la Tunisie, Taoufik Mathlouthi. Alors bonjour Taoufik Mathlouthi.
Taoufik Mathlouthi : Bonjour Saïd.
Saïd Branine : Alors, vous connaissez très bien la Tunisie, notamment les différents acteurs de la vie politique en Tunisie. Alors, avez-vous été surpris par la démission de Hamadi Jebali, le Premier ministre tunisien, suite à son incapacité à mettre en place un gouvernement de technocrates ?
Taoufik Mathlouthi : Surpris, non, c'était attendu. Et je ne suis pas d'accord sur le terme son incapacité. Disons que ce monsieur est très capable de former un gouvernement de coalition... Mais là, il n'est pas parvenu... technocrates. Il n'est pas parvenu parce que sa propre formation politique lui a mis plus que des bâtons dans les roues, l'a carrément empêché. Il a été trahi par les siens ? Je ne parlerais pas de trahison. Il a été lâché par les siens. Donc, il y a une différence majeure là-dessus. Je pense que les siens ont mal évalué la situation et la passe politique immédiate en Tunisie en s'opposant à cette initiative. Cela dénote un amateurisme dans l'analyse de la situation politique du pays. La direction actuelle d'Ennahdha est est totalement décalée par rapport à ce qui se passe dans le pays, par rapport aux attentes, par rapport au futur de la Tunisie. Et je pense qu'ils sont englués dans une analyse strictement partisane liée à Ennahdha et ils en ont oublié l'intérêt général du peuple et du pays, car l'intérêt général dictait un soutien à l'initiative de Hamadi Jebali qui, pour moi, était la seule et est toujours la seule capable de sortir le pays du blocage et de la crise dans laquelle il se trouve aujourd'hui.
Saïd Branine : Alors, parlons d'Ennahdha, donc suite à l'assassinat de Chokri Belaïd, une partie de la classe politique et médiatique en Tunisie a accusé Ennahdha d'être indirectement responsable de cet assassinat.
Taoufik Mathlouthi : C'est totalement irresponsable d'accuser Ennahdha même si, aujourd'hui, j'en veux beaucoup à Ennahdha pour ses tergiversations et ses incapacités et son manque de de de lucidité politique. Ceci dit, dans chaque crime qui est commis, il faut chercher à qui profite le crime. Je pense que ce crime peut profiter à beaucoup de sphères politiques en Tunisie à l'exception des islamistes, qu'ils soient Frères musulmans ou salafistes. Pourquoi ? Parce que aujourd'hui, ils sont au pouvoir et ils ont besoin de stabilité et de sérénité pour pouvoir continuer à gouverner le pays jusqu'aux élections prochaines. Ceci dit, il y a aussi des raisons qui font penser que il s'agit dans cette affaire de Chokri Belaïd, et je n'ai pas d'information précise, je ne suis pas enquêteur, mais simplement en analysant, une conjonction d'intérêts entre des forces externes et des forces intérieures dans la Tunisie d'aujourd'hui, qui avaient tout intérêt à faire taire ce militant, ce grand militant de la de l'extrême gauche tunisienne, de la gauche radicale.
Saïd Branine : Alors, en parlant d'Ennahdha, donc on lui reproche notamment sa tentation hégémonique de vouloir contrôler l'appareil d'État afin d'avoir l'administration sous son contrôle. Vous en pensez quoi à ce sujet ?
Taoufik Mathlouthi : Je pense que vous êtes très gentil avec Ennahdha quand vous dites une tentation hégémonique parce que, pour moi, c'est dans les gènes mêmes des Nahdaoui que d'avoir une hégémonie sur le pays. Ce n'est pas une tentation, Pourquoi ? c'est un projet. Pourquoi dans les gènes ? Parce que c'est dans leur mode de pensée, c'est dans leur conception du pouvoir et puis Là, vous vous parlez de la culture des Frères musulmans ? Ah, tout à fait ! Et c'est pas seulement Ennahdha, de tous les Frères musulmans. C'est de Ils sont convaincus d'une chose, c'est qu'ils ne peuvent gouverner que s'ils maîtrisent l'appareil de l'État et qu'ils maîtrisent la totalité du pays. Pourquoi ? Parce qu'ils se sentent investis d'une mission divine et que, en dehors d'eux, point de salut, en dehors d'eux, point de vérité, que tous les autres sont dans le tort. Pourquoi ? Parce que eux parlent au nom de Dieu et au nom de la religion. Et c'est là justement le danger du risque d'une dérive dictatoriale et totalitariste.
Saïd Branine : Alors, revenons sur la troïka au pouvoir donc, qui est composée d'Ennahdha, mais également d'Ettakatol et du Congrès pour la République, le CPR. Est-ce que vous pensez que cette troïka a définitivement échoué ?
Taoufik Mathlouthi : La troïka telle qu'elle a été conçue au départ, oui, elle a échoué. Elle a échoué sur plusieurs plans. D'abord sur la gestion du pays, même une gestion temporaire, ils ont échoué. Ils ont échoué l'entente interne au sein de la troïka. Et ceci est dû au fait que les trois partis ont des objectifs diamétralement opposés. Je pense que le plus lucide de ces trois partis partenaires de la troïka, c'est le Takatol de Mustapha Ben Jaafar, parce que c'est des gens politiques et qui ont la notion de la chose publique et de l'État. Ennahdha malheureusement est totalement en dehors de l'expérience du pouvoir et découvre les choses. Quant au CPR, c'est un bateau ivre qui, en vérité, non seulement souffre de son manque d'expérience d'exercice du pouvoir, mais également de la perturbation personnelle de ses dirigeants et particulièrement de Marzouki.
Saïd Branine : Justement, quel bilan faites-vous de Moncef Marzouki à la tête de la présidence tunisienne ?
Taoufik Mathlouthi : Mais il n'y a pas de bilan puisqu'il n'a rien fait. Il n'a fait que voyager, profiter, se vautrer au palais de Carthage. Marzouki est plus que décevant. Il utilise les moyens de l'État pour gratifier les uns et les autres qui l'ont soutenu ou qu'il pense que ces personnes l'ont aidé pendant sa traversée du désert ici, pendant l'exil en France. Il décore les uns, il assiste aux mariages et aux enterrements. Mais au-delà de ça, Marzouki n'a aucun pouvoir, il ne peut strictement rien faire. Et il mentirait à lui-même s'il voulait ou essayait de nous faire croire le contraire.
Saïd Branine : Alors, il y a des débats particulièrement âpres actuellement en Tunisie sur la place de l'islam dans la Constitution tunisienne. Est-ce que vous pensez que l'islam doit être religion d'État ?
Taoufik Mathlouthi : C'est une grande question et une question majeure, centrale dans la vie politique tunisienne aujourd'hui. Pour ma part, et ça n'engage que moi, je pense que l'islam doit être une religion d'État telle qu'il l'a été depuis maintenant quinze siècles. C'est pas nouveau. Et d'ailleurs, je suis même très surpris que l'on se pose la question et qu'on mette cette question à débattre au sein de l'ANC. Je pense que c'est une diversion faite par certains partis. L'islam, culture et religion, pas seulement religion, fait partie intrinsèque de la population et de la culture et de l'histoire de la Tunisie. Débattre aujourd'hui de sa présence et de sa symbolique en tant que religion d'État est un faux problème qui, à mon avis, sert à détourner l'attention du peuple des vraies questions qui se posent aujourd'hui dans ce pays. Donc, je pense que pour plusieurs raisons, dont une que je citerai aujourd'hui, l'islam doit être justement une religion d'État pour permettre à l'État de le cadrer, pour permettre que l'on puisse aller dans des dérives que l'on regrettera et de le laisser, comme on le voit aujourd'hui puisqu'il y a une débandade absolue aujourd'hui dans toutes les institutions de l'État depuis la révolution, eh bien, aujourd'hui, on voit des groupuscules extrémistes de tous bords qui s'emparent des mosquées, chacun fait son petit royaume dans la mosquée de son quartier, et il n'y a plus aucune cohésion, aucune homogénéité dans l'islam de Tunisie. C'est un danger. Je pense que il faut laisser l'islam chose publique, chose contrôlée par l'État. Peut-être même le mot contrôlé n'est pas bon, mais à la limite encadré par l'État pour éviter ces débordements et éviter l'extrémisme.
Saïd Branine : Alors, Ennahdha est au pouvoir. Est-ce que ce parti a répondu aux attentes de sa base ?
Taoufik Mathlouthi : Une frange de ce parti, la frange dirigeante aujourd'hui, est très loin de sa base. Même si je ne veux pas m'ingérer dans les affaires d'Ennahdha, mais c'est une analyse et un constat amer que je fais.
Saïd Branine : La frange incarnée par Ghannouchi ?
Taoufik Mathlouthi : Par Ghannouchi et les siens, qui sont autour de lui, qui, à mon avis, sont en train de commettre des erreurs historiques, à la fois catastrophiques pour leur parti, mais également pour la Tunisie en tant que pays. Ceci dit, cette direction d'Ennahdha, à mon sens, a trahi les attentes de sa base, et je pèse mes mots. Pourquoi ? Parce que la base s'attendait à ce que certaines références à la charia et à l'islam soient incluses dans la Constitution. Ennahdha, dans ses tractations, a accepté que cette question ne soit pas évoquée, alors que, essentiellement, elle a été élue pour cela. Deuxième question majeure pour la base et pour le peuple tunisien dans son ensemble : la pénalisation de tout lien avec l'entité sioniste, qui était même pas un sujet de débat, est devenue un sujet de débat et, finalement, a été évincée de la Constitution pour faire respecter l'engagement de Ghannouchi quand il a reçu le prix du meilleur penseur de l'année aux États-Unis d'Amérique et qu'il a rencontré les représentants de l'AIPAC. L'AIPAC a demandé à Ghannouchi de se prononcer sur cette question et Ghannouchi a donné une interview à la deuxième chaîne de radio israélienne, où il a donné des assurances que nous n'irons pas au-delà de ce qui se passe entre les Palestiniens et les Israéliens. Ça veut dire qu'en clair, la question palestinienne n'est plus une question centrale dans les préoccupations des partis islamistes et des Frères musulmans, mais ils l'ont renvoyée aux Palestiniens comme si le conflit n'était plus un conflit entre l'entité sioniste et les musulmans de la terre, mais un conflit strictement local entre les sionistes et les Palestiniens. Ça veut dire, c'est un lâchage direct des Palestiniens.
Saïd Branine : Alors, dernière question, Taoufik Mathlouthi. On s'était rencontré l'été dernier, vous évoquiez à l'époque la création d'un parti musulman-démocrate. Où en êtes-vous ?
Taoufik Mathlouthi : Ben, je suis au stade des consultations. Nous sommes bien avancés. Cette idée se confirme de jour en jour. Je pense que nous avons décidé, avec les amis que je consulte et les gens qui nous conseillent, de commencer par une sorte de think tank qui va réunir beaucoup de capacités en Tunisie, et je ne dirai pas élite, mais toute personne qui se sent intéressée et impliquée par cette idée pour commencer à travailler et à préparer cette idée de parti. On prendra le temps qu'il faudra. Et ce think tank pourra également, sans être un parti, présenter des candidats indépendants pour les prochaines élections.
Saïd Branine : Merci à vous, Taoufik Mathlouthi.
Taoufik Mathlouthi : Merci.
Saïd Branine : Donc, à très bientôt pour un autre numéro de L'esprit de l'actu.
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