Pascal Boniface : C'est vrai que ce on parle parfois d'importer ou de ne pas importer le conflit israélo-palestinien en France, et on peut dire qu'il est déjà présent chez nous. Pour plusieurs raisons : parce que c'est notre proximité géographique, pour également l'autre raison, qu'il y a deux fortes communautés, juive et musulmane en France. Ceci étant, moi je refuse de dire que ça ne concerne que les Juifs et les musulmans. Certains disent : « C'est une affaire entre Juifs et musulmans ». Non. Il y a des musulmans qui sont pro-israéliens, comme Malek Boutih. Il y a des Juifs qui reconnaissent le droit des Palestiniens à être traités normalement. Et puis il y a des Français qui sont ni musulmans, ni Arabes, ni Juifs, qui estiment quand même avoir un droit à s'exprimer sur le sujet.
Alors, c'est vrai que quand on s'exprime sur ce sujet, c'est plus risqué que sur d'autres, et il n'y a pas réellement un sujet qui soit plus sensible, qui déchaîne tant les passions et qui puisse avoir des répercussions beaucoup plus stériles. Moi, j'ai pris position sur ce conflit en disant que la balance n'était pas égale et que il ne fallait pas mettre sur le même plan les Israéliens et les Palestiniens parce que s'il n'y en a pas un qui a entièrement raison et l'autre qui a entièrement tort, parce que l'histoire est toujours plus compliquée que cela, je disais quand même qu'on ne pouvait pas mettre sur le même plan l'occupé et l'occupant. Mais ça m'a valu, mais des des tonnes de réactions internes, les menaces de mort, les mails, les lettres d'insultes, etc. Et des gens qui, en plus, estiment qu'ils ont bon droit de vous insulter ou de vous menacer parce que c'est au nom de l'anti de la lutte contre l'antisémitisme. Donc, au nom de la lutte contre l'antisémitisme, eh bien, on peut tout à fait menacer de mort quelqu'un, on reste quand même dans la morale.
Je crois surtout ce que ce que j'ai fait, c'est que j'ai mis en face certaines personnes en face de leur contradiction en disant : « Vous ne pouvez pas dire que vous êtes de gauche, vous ne pouvez pas dire que vous êtes universaliste et soutenir une occupation militaire. Parce que si on appliquait les critères généreux, les critères de gauche à tout autre conflit que le conflit israélo-palestinien, vous n'auriez pas les mêmes jugements sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, sur le respect des individus. » Et donc, vous ne pouvez pas dire que vous êtes universaliste alors que vous appliquez pour le Kosovo, pour d'autres conflits des critères différents que celui sur le conflit israélo-palestinien. Prenons cette comparaison avec le Kosovo : de nombreux intellectuels se sont mobilisés soit pour la Bosnie, soit pour le Kosovo. Et moi j'avais dit d'ailleurs au moment de de la guerre, j'avais écrit dans un livre en 96 que pour certains, s'engager aussi fortement en faveur des Bosniaques était une façon de noyer un peu leur silence par rapport à ce qui se passait chez les Palestiniens.
Mais en tous les cas, la Yougoslavie, personne ne contestait que la Yougoslavie était responsable, détenait le Kosovo, que c'était un territoire sous souveraineté yougoslave. Ce qu'on ne reconnaît pas pour les territoires palestiniens occupés par Israël. Eh bien, dans un cas, donc on a été se mobiliser pour que la Yougoslavie lâche prise sur le Kosovo, et de l'autre, il ne faudrait rien faire.
Ce que je crains surtout, c'est que on en était arrivés, il faut qu'on sorte de là, on était arrivés à une situation où le débat n'était même plus possible. Le débat n'était même plus possible et dès que l'on prenait parti, moi j'ai été jugé non pas sur mes déclarations, mais sur l'interprétation qu'on faisait de mes déclarations. Et finalement, peut-être qu'il faut se réjouir de ce qu'a déclaré Finkielkraut. Peut-être qu'il a fait éclater une bulle parce que les déclarations de Finkielkraut, qui sont plus que contestables quand même, bah moi je lui reconnais la liberté de les exprimer. Mais ensuite, que Alain Finkielkraut ne vienne pas porter des jugements à l'emporte-pièce sur toute personne qui n'est pas entièrement d'accord avec lui, en voulant l'interdire du débat public. Finkielkraut ne peut pas être aussi remonté contre ceux qui ne partagent pas ses idées et lui dire qu'il a entièrement le droit. Moi, je lui reconnais le droit d'exprimer, y compris des opinions qui très franchement me paraissent outrancières. Eh bien, parlons-en dans le débat, pas dans l'exclusion. Mais c'est quand même lui qui a été témoigner au procès de Daniel Mermet pour interdire Daniel Mermet presque professionnellement.
Alors là, peut-être que on va revenir à des choses plus saines. Les tabous ne sont pas très bons parce que si on doit interdire d'évoquer un sujet, bah le débat se poursuit de façon plus sournoise. Et je je pense avoir contribué à permettre de poser la question : est-il permis de critiquer Israël sans être automatiquement accusé d'antisémitisme ? On m'a dit : « Mais ce titre de livre est idiot. Bien sûr qu'il est permis de critiquer Israël. Les journaux sont pleins de critiques d'Israël. » Peut-être. Mais moi par exemple, pour citer quelques exemples, j'ai perdu beaucoup professionnellement pour avoir fait cela. J'avais des chroniques dans des journaux de province qui ont été supprimées à la suite de pressions de de groupes locaux, et l'IRIS a été sanctionné de nombreux sur de nombreux points avec pas mal de collectivités locales pour lesquelles nous étions en tractations sur cela, et de façon non dite, bien sûr. Donc, bien sûr qu'on a le droit de critiquer Israël, mais lorsqu'on le fait, on a des sanctions qui sont beaucoup plus fortes que cela.
Donc, je pense qu'on aurait intérêt à vraiment à mettre toutes les choses sur sur la table et d'avoir un débat plus libre. Je pense que peut-être que les choses vont redevenir un peu plus saines. Tout dépend bien sûr aussi de l'évolution du conflit là-bas. S'il y a une amélioration, eh bien ce sera plus facile en France. Mais en tous les cas, ce que l'on doit faire, c'est nous nous organiser en France pour laisser quand même un espace de liberté, même si les choses ne vont pas bien là-bas, et de ne pas dépendre en tant que Français, pour la liberté du débat, de l'évolution de la situation sur place. Et je pense quand même que l'on doit pouvoir prendre des positions sur un conflit qui nous concerne mais qui nous est en même temps extérieur, sans être aussitôt accusé des pires desseins, parce que être accusé d'antisémitisme est quelque chose qui n'est pas facile à porter personnellement, et encore moins bien sûr professionnellement. Pas facile à porter, surtout si vous ne l'êtes pas. Encore ceux qui le sont vont l'accepter assez facilement. Et je je pense que à manier ce bâton, eh bien, on on risque d'aller vers le pire, on va décrédibiliser la lutte contre l'antisémitisme pour cela.
J'ai quand même le sentiment que les choses sur ce plan s'améliorent et que des débats qui n'étaient pas possibles auparavant sont sont possibles désormais, et qu'il y a un peu plus de diversité dans l'expression sur ce sujet. Même s'il y a quand même des des choses Regardez France Culture, moi je suis interdit d'antenne à France Culture. Pourtant, je je n'ai pas un je ne pense pas avoir un accès, un droit, mais je trouve curieux quand même d'être interdit de séjour sur France Culture pour des questions qui sont évidentes. C'est mes positions qui déplaisent. Et et tous ceux d'ailleurs qui avaient des positions un petit peu critiques par rapport au gouvernement israélien ont été au fur et à mesure écartés de France Culture. Et et c'est pas non plus Moi, j'ai un bon copain qui est un juif new-yorkais, Philip Golub, qui a été écarté de France Culture parce qu'il était trop critique à l'égard du gouvernement israélien.
Donc voilà. Bah c'est pas très facile, mais bon, Oumma a quand même d'ailleurs contribué un peu à desserrer l'étau et faire que l'on puisse parler de cela. Et puis, je pense qu'il faut continuer à se mobiliser pour pouvoir conserver une liberté d'expression sur ce conflit et et dire quand même que ce conflit ne doit pas subir un traitement exceptionnel par rapport aux autres, en bien ou en mal d'ailleurs. Il faut vraiment faire attention. Regardez le nombre de réunions publiques qui sont annulées pour des motifs très divers. Cela ne va pas dans le bon sens et très honnêtement, c'est pas comme ça qu'on luttera contre l'antisémitisme.