Saïd BranineBienvenue dans L'Esprit de l'actu. Qui est véritablement l'imam controversé Hassen Chalghoumi ? Pour en parler, je reçois Mourad Ghazli, qui a bien connu cet imam. Bonjour Mourad Ghazli.
Mourad GhazliBonjour Saïd.
Saïd BranineOn ne vous présente pas, vous êtes notamment connu des téléspectateurs d'Oumma TV. Vous étiez ancien cadre de l'UMP. Vous avez bien connu l'imam Hassen Chalghoumi. C'était à quelle occasion ?
Les débuts de Hassen Chalghoumi à l'APMCG
Mourad GhazliÉcoutez, d'ailleurs, je l'ai écrit dans mon livre en 2006, Si on ne leur dit pas que je suis français, ils me croiront arabe, où je dénonce le communautarisme organisé par les politiques. J'explique justement que, étant agent RATP et syndicaliste, j'avais, dans mes fonctions, été appelé à être détaché dans une association, de 99 à 2003, qui s'appelle l'APMCG, l'Association pour une meilleure citoyenneté des jeunes. J'étais détaché au département pôle emploi-insertion.
Pour ceux qui ne connaissent pas la vocation de cette structure, elle était à l'initiative de ce qu'on appelle les grands frères. Nous avions des personnes en emplois jeunes. Cela consistait à prendre des gens en marge du monde du travail et du monde scolaire, sans qualifications et sans formations, pour les intégrer dans notre structure et leur donner une activité professionnelle. Ils vérifiaient que les usagers présentent bien ou achètent un titre de transport dans les bus ; c'est ce qu'on appelait les agents de médiation, ou les grands frères. D'autre part, avec le pôle formation, comme beaucoup étaient analphabètes ou n'avaient pas la maîtrise totale de l'écriture, il fallait leur faire une remise à niveau. Le but n'était pas qu'ils fassent carrière chez nous, mais qu'ils puissent intégrer le monde professionnel en sortant, en leur donnant des outils d'insertion.
Un jour, un de nos responsables de secteur, issu de la mouvance Tabligh , qui nous avait d'ailleurs posé problème puisqu'il ne voulait pas serrer la main aux femmes ,, a proposé à un de mes collègues la candidature de monsieur Hassen Chalghoumi, qui venait de Tunisie, en disant : « Voilà, il n'a rien. Il fait imam au foyer Sonacotra de Bobigny. Est-ce qu'on ne pourrait pas le prendre pour l'embaucher ? » La vocation première de notre structure n'étant évidemment pas l'exclusion mais l'insertion, c'est dans ce cadre que nous l'avons accueilli.
Saïd BranineC'était en quelle année à peu près ?
Mourad GhazliC'est dans les années 2000, je ne peux pas être formel à quelques mois près. C'est dans ce cadre qu'il a rejoint les agents de médiation dits « les grands frères », au sein de ce dispositif.
Saïd BranineQuel stagiaire était-il ? Comment se comportait-il avec vous et avec ses autres collègues ?
Mourad GhazliBen, rapidement, comme nous avions une population assez hétérogène, il a voulu être le médiateur des médiateurs. Nous rencontrions des difficultés avec certaines personnes qui opposaient parfois la pratique religieuse et le Code du travail, alors que nous rappelions que nous étions tenus de respecter d'abord le Code du travail et que la religion relevait de la sphère privée. À ce titre, il était motivé pour essayer de leur parler en se déclarant imam afin de les ramener un peu à la raison. En échange de quoi, il demandait à être libéré le vendredi pour pouvoir effectuer la prière. C'est à ce titre qu'il s'était justement manifesté, et ensuite il a quitté la structure de notre association.
Une ascension médiatique contestée
Saïd BranineVous avez été très surpris par son ascension médiatique ?
Mourad GhazliBen oui. Moi qui connais quand même bien le monde des médias, je suis d'autant plus surpris que, connaissant l'esprit critique de principe de la presse, le rôle d'un journaliste est d'apporter la contradiction, de titiller, de porter la confrontation des idées, de se faire en gros l'avocat du diable. Il ne parle pas français. Dans notre structure, nous n'avons même pas réussi à lui donner un niveau adéquat pour pouvoir l'insérer. Il a été formé, il est passé par le Pakistan, la Syrie...
Saïd BranineIl vous l'a dit ?
Mourad GhazliAh ben oui, par le Pakistan, par la Syrie. Il nous a été amené par un musulman d'obédience Tabligh, qui n'est pas forcément représentative de la majorité, par exemple des Maghrébins qui sont malékites. Et là, il ne parle pas français. Il se dit : « Oui, ben écoutez, il faut former les imams en France. » Mais lui-même n'a jamais eu de formation. Il ne suffit pas de mettre un bonnet , son chapeau ressemble à ce que mon père portait à l'usine. Ils mettent cela et se disent : « Voilà, aujourd'hui, je m'appelle l'imam Ghazli. »
Non, mais attendez, c'est là où je suis en colère vis-à-vis des médias : ils veulent des imams francophones, mais il n'est même pas francophone. Il est incapable de faire sujet, verbe, complément. Et lorsqu'il est à la télévision, quand les journalistes lui posent une question, comme vous l'avez vu sur LCI, il est incapable de la comprendre. En réalité, c'est une marionnette, il y a des ventriloques derrière lui.
Saïd BranineJustement, que reprochez-vous à ceux qui l'instrumentalisent ?
Mourad GhazliBen, de faire croire à cela. Pour moi, c'est le comble du ridicule. Ma mère, qui n'a pas été à l'école et qui est née en Algérie pendant la période coloniale, parle mieux français que lui. Et quand il arrive, il dit : « J'y bondir, j'y suis imam, j'y suis modéré ». Mais attendez, c'est quoi ce label du musulman modéré, bio, light ? Soit la personne est musulmane, soit elle ne l'est pas. Il n'y a pas de bio, il n'y a pas de light.
Là où j'en veux justement aux gens qui sont derrière, c'est de faire croire que soit on est extrémiste , je condamne d'ailleurs le mot islamiste, puisqu'on ne dit pas « juifiste » ou « chrétientiste », et aujourd'hui on parle même de djihadiste alors que ce n'est pas le djihad, ce sont des mots inventés sémantiquement ,, soit on est chalghoumiste.
Victime ou consentant ?
Saïd BraninePour vous, est-il une victime de ceux qui l'instrumentalisent, ou bien une victime consentante ?
Mourad GhazliNon, je pense qu'il a trouvé son beurre, parce qu'il ne connaît pas la France. J'habite dans le 94, et je pense qu'il est allé plus souvent en Israël que dans le 94. Il est dans la caricature. Il n'est pas sociologue, il n'est pas théologien, il n'a aucune formation, et il ose prétendre connaître les banlieues. Il affirme que, dans les banlieues, les gens ne se lèvent pas avec une conscience sociale , le chauffeur de taxi qui pense à ses clients, l'enseignant à ses élèves, le médecin à ses patients, le commerçant à ses clients ou le chômeur à trouver du travail ,, mais qu'ils ne pensent qu'au conflit israélo-palestinien. Il prétend qu'ils ont une crise identitaire et qu'ils ont besoin de s'approprier un phénomène politique lié à ce conflit, ce qui est complètement faux.
Prenons un exempleen 2005, après les émeutes, les gens ont sorti leur carte d'identité. D'ailleurs, Jacques Chirac ne s'était pas trompé en leur disant : « Filles et fils de la République. » Il ne leur a pas dit « filles et fils du bled ». Et monsieur Chalghoumi prétend que les banlieues ne sont animées que par cela, et qu'il y a des extrémistes qui alimentent l'antisémitisme.
Saïd BranineDonc, pour vous, il ne fait que conforter les préjugés sur l'islam et les musulmans ?
Mourad GhazliExactement. Il caricature et donne une fausse image de la réalité. Je ne dis pas que la judéophobie n'existe pas, moi qui prends ma part de sémite puisque je rappelle que je suis quand même sémite. Mais il essaie de monter cela en épingle, comme d'autres ont pu lancer à un moment donné le racisme anti-blanc en sous-entendant clairement qui en seraient les auteurs : en gros, les musulmans.
Il surfe sur cette vague aujourd'hui. Alors que les États-Unis ont tourné cette page avec Obama, eux essaient de la rouvrir en France en disant que le pays est en danger à cause de ces mauvais musulmans. Ce problème identitaire qu'il leur reproche consiste à dire qu'au fond ils ne se sentent pas français. Mais qui est-il pour affirmer tout cela ? Il est incapable de rassembler 200 personnes dans une salle. Si vous regardez sa page Facebook, il n'a pas d'amis.
Saïd BranineIl n'est pas représentatif ?
Mourad GhazliAttendez, c'est une blague. C'est à lui de nous prouver qu'il est représentatif et capable de soulever les foules. Il ne représente que lui-même ou ses acolytes. Pour conclure sur ce point, il reproche aux gens de banlieue de ne penser qu'au conflit, alors que lui-même ne fait que parler de cela. Il participe à des cérémonies, mais Hitler n'était pas musulman.
Saïd BranineC'est lui qui importe le conflit israélo-palestinien ?
Mourad GhazliC'est lui, il se déplace même là-bas. Il ne peut pas prétendre qu'il faut être patriote en France tout en se rendant en Israël. En qualité de quoi ? D'ambassadeur ? Qu'est-il ? En France, il suffit de monter une structure pendant un an pour faire croire qu'on représente des imams. Il ne représente que lui-même. Ce qui compte, ce sont les forces en présence : est-il capable de remplir une salle, de remplir Le Bourget ? Il n'est même pas capable de remplir une MJC.
Le choix des interlocuteurs dans les médias
Saïd BranineDernière question, Mourad Ghazli : vous lancez une initiative à ce sujet.
Mourad GhazliOui.
Saïd BranineQuelle est cette initiative, exactement ?
Mourad GhazliJe ne veux pas personnaliser les choses. Aujourd'hui, nous en avons assez que les médias choisissent des interlocuteurs sous prétexte qu'ils seraient light ou modérés d'après leurs critères, pour prétendre représenter les musulmans. Les médias sont d'ailleurs curieux, ils répètent souvent : « Oui, mais on n'entend pas les modérés. » Donnez-moi le micro ! Donnez-leur le micro, donnez-leur la parole ! Pourquoi ne pas demander à Oumma.com, qui est le site de référence, de proposer des interlocuteurs pour s'exprimer au nom des musulmans ? Ah non, ils n'en veulent surtout pas.
Saïd BranineVous pensez que les médias choisissent leurs interlocuteurs ?
Mourad GhazliIls les choisissent. J'ai honte : cet imam n'est pas francophone, il ne parle même pas français, il ne peut pas nous représenter en tant que Français.
Saïd BranineCe n'est pas de sa faute s'il ne parle pas très bien le français.
Mourad GhazliBen, il aurait dû rester un peu plus longtemps dans notre association pour se former au moins en français. J'ai honte quand les gens disent qu'il est bon parce qu'ils associent l'islam à l'immigration. Ma mère est française, mon grand-père était français, et lui vient conforter cette association avec l'immigration. Non, un Français est un Français.
Je rappelle encore une fois, car certains ont du mal à le comprendre, que la « Musulmanie » n'existe pas. Pour créer un tel pays, il faudrait un continent entier puisqu'il y a 2 milliards de musulmans. La Musulmanie n'existant pas, on ne peut pas expulser les Français de confession musulmane en Musulmanie. Comme je l'ai déjà dit, je ne suis pas dans l'angélisme : on peut détester les barbes, les femmes avec le voile ou l'islam, chacun a le droit de le détester. Mais quoi que l'on fasse, ces personnes sont françaises, elles sont là et elles ne bougeront pas. Le but n'est pas de dire : « Aimez-nous les uns les autres », mais de savoir comment vivre ensemble. La France est un ensemble de copropriétaires, nous sommes tous copropriétaires.
Saïd BranineAlors, justement, comment comptez-vous agir pour lutter justement contre ces médias qui choisissent des interlocuteurs qui ne sont pas représentatifs de l'ensemble des musulmans ?
Mourad GhazliBen, j'invite les différentes structures, comme le CRCM et d'autres. Le but n'est pas de créer une autre crèmerie dans une crèmerie, mais une structure qui rassemble, qui se dirait : « Ni terroriste, ni chalghoumiste. »
Alors pourquoi intégriste ? Je condamne le mot islamiste appliqué aux gens qui tuent. Je ne leur reconnais pas de part d'islamité, c'est ma liberté, je n'y crois pas. Je veux appeler terrorisme ceux qui créent la terreur. Il n'y a rien de musulman dans tout cela.
Le côté chalghoumiste renvoie à l'image de toutes celles et ceux qui prétendent représenter une communauté qu'ils ne représentent pas. C'est là où nous allons pouvoir disposer d'un élément comptable si nous arrivons à mobiliser du monde, par exemple à travers une pétition.
Si nous sommes capables de rassembler des dizaines de milliers de signatures alors qu'en face ils en sont incapables, nous allons pouvoir interpeller le CSA. Nous pourrons aussi interpeller les pouvoirs politiques pour leur dire : « Arrêtez de choisir des personnes qui vont dicter le discours que vous voulez bien qu'elles vous tiennent, mais confrontez-vous vraiment à la réalité et aux sentiments des musulmans, sans que leur pensée soit déguisée. »
Saïd BranineMerci à vous, Mourad Ghazli. À très bientôt pour un autre numéro de L'Esprit de l'actu.