Saïd BranineBienvenue dans Esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui Fatima Achouri, auteur de cet ouvrage, Le Salarié musulman en France.
Bienvenue, Fatima Achouri.
Fatima AchouriMerci.
Saïd BranineAlors, vous êtes conseil en management, vous êtes également spécialiste du fait multiculturel et spécialiste du fait religieux. Alors, pour réaliser cette étude, vous n'avez pas eu recours à des statistiques, puisqu'il n'existe pas de statistiques en France sur la présence des musulmans dans le monde de l'entreprise. Vous avez eu recours à des entretiens avec un échantillon de plus de cinquante personnes, d'une moyenne d'âge de trente-quatre ans.
Fatima AchouriTout à fait. Tout à fait, c'est un échantillon que j'ai voulu représentatif, qui représente, si vous voulez, l'islam dans sa dimension plutôt hétérogène, en tenant, je dirais, à la parité hommes-femmes. Et l'enquête qualitative, pourquoi ? Parce qu'elle fait ressortir, si vous voulez, les comportements, les motivations d'un groupe donné par rapport à un sujet donné.
Saïd BranineAlors, vous rappelez que la prise en compte du culte musulman dans l'entreprise ne date pas des années 70, mais déjà, en 1925, il y avait une police spéciale pour immigrés...
Fatima AchouriTout à fait.
Saïd Branine...qui recommandait aux chefs d'entreprise d'ouvrir des salles de prière dans les entreprises, mais également dans les foyers d'immigrés, le but étant de d'instrumentaliser la pratique religieuse en vue d'empêcher ces travailleurs de se syndiquer, notamment les syndicats de gauche.
Fatima AchouriTout à fait. Tout à fait. Donc, contrairement à l'idée communément reçue qui voudrait que ce soit dans les années 60-70, suite à des grèves dans les foyers Sonacotra où les revendications légitimes portent sur des salles de prière, c'est bien avant, en fait, qu'on a commencé, si vous voulez, à prendre en compte le fait musulman dans l'entreprise en mettant en place des salles de prière. Et d'ailleurs, pour exemple, Sadi Bou Safi Boudissa pardon, qui était un syndicaliste algérien, à l'époque, avait obtenu, dans les années 40, l'ouverture d'une salle de prière aux usines Peugeot de Sochaux.
Voilà. Et donc, la police spéciale, donc, pour revenir aux années 20 dont vous avez fait état au début, c'était essentiellement, effectivement, pour orienter les les musulmans vers une pratique afin de les éloigner du syndicalisme où là, on tendrait davantage à politiser l'islam.
Saïd BranineAlors, quels sont les cadres juridiques qui structurent la pratique religieuse dans l'entreprise ?
Fatima AchouriAlors, les cadres juridiques, ils sont ils sont très clairs. Le code du travail, à travers l'article L. 1132-1, édicte qu'un salarié, dès son embauche jusqu'à son éventuel reclassement, a toute liberté religieuse au sein de l'entreprise. Donc ça, c'est un élément important qui permet justement aux salariés de de évidemment de ne pas laisser sa religion à la porte de l'entreprise comme on a communément peut-être tendance à le penser en associant la laïcité au monde du travail. Là, du coup, le salarié peut exprimer ses convictions religieuses à travers des conversations privées. Il peut aussi manifester ses ses convictions religieuses sur le plan vestimentaire, sur le plan alimentaire et l'employeur ne saurait, en principe, s'y opposer.
Et d'ailleurs, le règlement intérieur, sur sur la base de l'article L. 1321-3 du code du travail, dit aussi que l'employeur ne peut pas empêcher la pratique religieuse. Cette pratique religieuse, elle est autorisée sous des critères, évidemment, qui sont exceptionnels, s'il y a troubles sur le plan hygiène, sécurité du travail et d'ordre public, communément. Donc l'ordre public, si vous voulez, c'est on va dire le prosélytisme, c'est-à-dire un salarié qui utiliserait sa position pour faire du prosélytisme au sein du de son entreprise. Donc ça, c'est interdit. Sinon, en dehors de ça, un salarié a tout à fait le droit de pratiquer sa religion.
Saïd BranineEst-ce que, par exemple, une femme voilée a le droit de porter un voile dans l'entreprise ?
Fatima AchouriAlors, pour le voile, c'est particulier. En principe, une femme voilée peut porter le voile si ça ne met pas en cause ce que je vous disais précédemment sur la notion d'hygiène et de sécurité du travail et si, par ailleurs, ça n'empêche pas l'accomplissement de la tâche ni le but recherché. Sinon, elle a tout à fait le droit de porter le voile. Et d'ailleurs, vous avez beaucoup de femmes aujourd'hui qui sont dans des back-offices ou qui sont dans des centres d'appels qui portent le voile et pour lesquelles il y a pas de problème particulier, elles sont elles accomplissent leur leur travail normalement.
Saïd BraninePourtant, il est difficile pour une femme voilée de trouver un emploi actuellement.
Fatima AchouriEffectivement, la la discrimination à l'embauche est une réalité pour les femmes voilées. Alors vous avez deux situations : vous avez la femme voilée qui ne négocie pas, c'est-à-dire que, pour elle, c'est c'est catégorique, elle garde le voile en permanence et elles ont, si vous voulez, d'entrée l'échec. Elles se disent, de toute façon, se présenter devant un recruteur sera sera négatif pour elles, elles ne seront pas embauchées parce que, justement, leur apparence les enfin les disqualifie, si vous voulez, par rapport à par rapport à l'image associée au voile en France. Sinon, vous avez, et ça c'est ce que j'ai rencontré durant mon enquête, j'ai rencontré une certaine femmes qui ont le voile mais qui l'enlèvent juste avant de rentrer dans l'entreprise. Et malheureusement, pour certaines, m'ont-elles dit, c'est la seule solution pour le moment qu'elles ont pour pouvoir exercer la profession qu'elles souhaitent.
Saïd BranineAlors, vous distinguez plusieurs types de pratiques et notamment le pratiquant sécularisé, le pratiquant ethnique, le pratiquant engagé et le pratiquant piétiste.
Fatima AchouriJ'ai effectivement mis en évidence les différents les différents critères de pratique par rapport aux différents profils que vous avez énumérés pour, justement, mettre en avant et en exergue le fait qu'au sein d'une entreprise, vous avez différents profils de de pratiquants, qu'il faut pas approcher le fait religieux musulman de façon essentialiste et globalisante, mais bien au cas par cas. Et pour preuve, j'ai rencontré durant mon enquête des personnes qui travaillaient avec des collègues musulmans et qui n'avaient pas du tout la même approche de la religion. Certains vont demander à avoir une pause pour pour prier, d'autres ne vont pas y penser. Vous avez des des gens qui pratiquent le ramadan, d'autres non. Certaines femmes sont voilées, d'autres non. Enfin, vraiment, il faut approcher le le fait religieux sous l'angle du vécu et non pas sous l'angle du sacré.
Saïd BranineAlors, dernière question. Du fait que la France est devenue un pays multiculturel et multi-religieux, donc il faut tenir compte de cette nouvelle donnée, est-ce que pour vous, il faut mettre en place de nouveaux modèles de management ?
Fatima AchouriLes nouveaux modèles de management, si vous voulez, c'est surtout pour accompagner, quand je parle de nouveaux modèles de management, c'est surtout pour accompagner les managers dans cette nouvelle approche. Parce que, pour ne citer que que ce sondage qui est paru il y a quelques mois, vous avez un tiers des sociétés françaises aujourd'hui qui sont inquiètes quant aux revendications liées au voile, aux temps de pause pour la prière, aux fêtes religieuses et à la nourriture halal. Donc ça, c'est vraiment une un questionnement auquel il faut répondre par un accompagnement. Moi, ce que je dis, en règle générale, et et le paradoxe est là, c'est que les entreprises sont ouvertes aujourd'hui sur des nouveaux marchés, elles intègrent dans leur mode de fonctionnement la mondialisation, ces phénomènes globalisants où elles ont affaire à différentes cultures et différents modes d'approche. Eh bien, en son sein, il faut aussi, je dirais, accompagner le manager sur cette multicultarité pardon, qui qui fait multiculturalité qui fait partie de de leur effectif et en tenir compte. Donc les accompagner sur le plan sur le plan pédagogique et sur le plan des formations, sur le plan donc juridique, sur le plan cultuel et culturel.
Saïd BranineMerci, Fatima Achouri. Alors, je rappelle le titre de votre ouvrage : Le Salarié musulman en France, aux éditions Michalon.