Paul BaltaJe suis né à Alexandrie en 1929 et cela a beaucoup compté dans ma vie.
Il faut expliquer que mon arrière-grand-père maternel, du côté de maman, était un Libanais qui s'appelait Haddad, le forgeron, qui a émigré en Égypte au milieu du XIXe siècle. Lui était grec-catholique, mais il a épousé une Égyptienne copte orthodoxe. Voilà la filiation du côté de maman. Maman était donc une Égyptienne qui a épousé papa, qui était Français. Du côté de mon père, mon grand-père était un Chypriote grec qui s'appelait Kiriakidès.
D'où vient le nom de Balta ? Ben, son frère avait inventé un système d'irrigation important et le pacha de Chypre lui avait donné une décoration en lui disant : « Tu es grand et fort comme le bûcheron qui porte la balta, la hache, et tu as l'intelligence coupante comme le fil de la balta, de la hache. »
Tout cela est important. J'ai vécu à Alexandrie au milieu du peuple égyptien et de la société cosmopolite, qui ont constitué pour moi une grande formation. J'avais 6 ans quand mes parents m'ont emmené : nous avons fait un grand voyage pour aller en Terre sainte, nous sommes allés au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Palestine. Cela a été mon premier contact. Par la suite, j'ai continué à voyager autour de la Méditerranée.
La vocation d'un passeur
En 1947, je suis venu à Paris faire mes études. J'étais au lycée Louis-le-Grand, qui comptait, avec Henri-IV, les meilleurs élèves de France. Ils étaient imbattables sur la Grèce, imbattables sur Rome, un peu sur les pharaons, mais sur le monde arabe et l'islam, ancien et moderne, rien du tout. Cela m'a fait un choc et je me suis dit : « Tiens, si les meilleurs sont aussi ignorants, qu'est-ce que cela doit être pour l'homme de la rue ? »
C'est à ce moment-là que j'ai décidé de devenir un passeur, c'est-à-dire d'expliquer au monde arabe ce qu'était l'Europe et à l'Europe ce qu'était le monde arabe. Cela a beaucoup déterminé mon évolution et ma carrière.
Après le lycée Louis-le-Grand, j'ai fait un diplôme de philosophie, je me suis amusé à faire une licence d'histoire de l'art, et là-dessus, je suis entré au CNRS, au centre de documentation. De là, j'ai rejoint l'agence Associated Press, puis le journal Paris-Presse - L'Intransigeant.
C'est d'ailleurs à cette occasion que j'ai rencontré à plusieurs reprises le général de Gaulle. Il y a eu la guerre des Six-Jours en 67 et Paris-Presse était lié à France-Soir. France-Soir avait publié des articles très pro-israéliens. Dès le début, comme je connaissais un peu la situation, j'avais pris des distances et je n'avais pas écrit que c'était l'Égypte qui avait attaqué, mais bien Israël.
Le Général l'avait remarqué et avait dit à son conseiller« C'est qui ce Paul Balta ? Est-ce que c'est le frère de Roland Balta ? Roland Balta a été un de mes soldats pendant la guerre et cela a été un grand soldat. » On m'a téléphoné pour savoir si c'était moi et j'ai répondu par l'affirmative.
J'ai donc rencontré plusieurs fois le général de Gaulle, qui m'a beaucoup parlé du monde arabe et de l'importance des relations avec lui : sur le plan historique depuis François Ier, sur le plan culturel, sur le plan économique, à cause de la francophonie, et sur le plan géopolitique. On peut dire qu'il est à l'origine de la politique arabe de la France.
Du Maghreb à la révolution iranienne
En 1970, je suis entré au Monde au service Proche-Orient, que je connaissais bien depuis mon enfance. En 1973, j'ai été nommé correspondant du Monde au Maghreb, basé à Alger.
Quand on m'avait proposé ce poste, j'avais demandé si c'était Alger ou l'Algérie, car on m'avait dit Alger. Fauvet m'avait précisé : « Non, c'est Alger Maghreb. » J'ai alors demandé : « Oui, mais quel Maghreb ? » Il m'a répondu : « Ben, Tunisie, Algérie, Maroc. »
Je lui ai dit« Ah, mais monsieur le directeur, il y a une phrase d'Ibn Khaldoun qui définit bien le monde berbère et l'espace berbère, c'est halq ar-ru’us, akl al-kouskous, labs al-bournous : les crânes rasés, la consommation de couscous, le port du burnous. » Cela l'avait impressionné. Cet espace va en réalité de la Libye à la Mauritanie. La formule lui a plu, et d'ailleurs j'ai découvert par la suite qu'elle n'était pas d'Ibn Khaldoun, mais d'un historien marocain. Il a accepté et j'ai couvert l'ensemble du Maghreb, de la Libye à la Mauritanie.
Après quoi, je suis rentré parce qu'on m'a envoyé couvrir la révolution iranienne, fin 78 et 79. J'ai continué, puis j'ai pris une préretraite en 1985 pour aller à la Sorbonne où j'ai été directeur du Centre d'études de l'Orient contemporain. J'ai toujours écrit et, quand j'ai pris ma retraite, ben j'ai continué à écrire sur le monde arabe, la Méditerranée et l'islam.
Espoirs et renaissance du monde arabe
Il y a eu toute une période de combats pour l'indépendance et les débuts des indépendances n'étaient pas toujours faciles. C'étaient des moments où l'on a repris espoir.
Malheureusement, petit à petit, beaucoup de régimes se sont transformés en régimes autoritaires. C'est une des choses qui m'a fait souffrir parce que ce monde arabe, je l'aime, je l'ai dans le sang, c'est ma deuxième culture. J'en étais très fier, or il y a un certain déclin. D'ailleurs, le rapport du PNUD sur le monde arabe, réalisé par des penseurs arabes, montre bien que par rapport à l'âge d'or, il y a un déclin et qu'il faut absolument redémarrer, innover. C'est le bilan qu'il faut tirer et j'espère bien que cette remontée va se faire.
Je pense que cette renaissance peut s'accomplir avec une amélioration de la démocratie. Le rôle de la société civile et des associations est également très important. Une des choses qui me frappe, c'est aussi la combativité des femmes. Je fais le constat que dans beaucoup de pays arabes et en Iran, il y a maintenant plus de 50 %, parfois même 60 % de filles dans les universités, et elles obtiennent souvent de meilleurs résultats que les garçons.